L’immigration italienne en France et son apport à la culture française

Ah l’Italie ! Les jolies filles de Napoli et la Joconde de De Vinci. Histoire d’amour et de chamaillerie entre nos deux beaux pays. L’Italie, on l’aime d’amour quand elle offre Platini au football français, on l’aime un peu moins quand elle gagne la Coupe du monde sur un coup de tête. Une relation de frère et sœur en somme. La France et L’Italie, c’est la famille.

C’est ainsi que du 14 au 16 mars 2019 se tient à Bordeaux le festival de littérature italienne « Le Printemps Italien ». Trois jours de rencontres, musiques, images et de dégustations au tempo de l’Italie. L’occasion de faire un petit point sur l’immigration italienne en France et son impact sur la culture française.

Depuis bien longtemps, d’illustres personnages d’origine italienne ont écrit l’Histoire de France, que ce soit Catherine de Médicis, Mazarin ou Léonard de Vinci (dont la fameuse Joconde se trouve hélas à Paris, au grand dam de nos amis transalpins). Cependant, cette présence s’est agrandie dès la deuxième moitié du XIXe siècle. Un peu de chiffres pour commencer. Entre la fin du XIXe siècle et la Première Guerre mondiale, 1,8 millions de ritals traversent les Alpes. En 1931, 800 000 Italiens résident officiellement en France soit 7% de la population. Jusqu’en 1968, les Italiens sont les étrangers les plus recensés en France et aujourd’hui, plusieurs millions de Français auraient une ascendance italienne. Voilà qui est dit.

Angelo Tommasi, Gli Emigranti (1896)


Cette vague migratoire a une image de modèle d’assimilation, avec de nombreuses réussites sociales dans plusieurs domaines : sport, cinéma, musique ou politique. Mais on a imprimé la légende et mis l’Histoire à l’index. Il y a des hauts et débats sans fin sur le sujet. Dès le début de leur odyssée au XIXe siècle, les « babis », les « ritals », les « macaroni » sont devenus la cible privilégiée de l’hostilité populaire, principalement dans le grand Sud-Est qui concentrait la majeure partie des immigrés (près des trois quarts). Ils s’installent suivant une logique de proximité et d’emploi ; certains vinrent aussi dans le Sud-Ouest ou à Paris. Ainsi, sous le soleil, le chant des cigales et le parfum des lavandes, on s’adonnait au lynchage d’italiens. La majorité des rixes a lieu pendant la Grande Dépression (les années 1880-1890).

Premier chef d’accusation : la xénophobie ouvrière, qui est due à une concurrence déloyale, cette main d’œuvre transalpine étant docile et bon marché. Et elle est surtout pratique pour le patronat quand les ouvriers français se mettent en grève (comme les grèves des savonneries à Marseille à la fin du XIXe siècle). L’Histoire est toujours rigolote car quand ces Italiens se mettent plus tard à leur tour en grève, ce sont les Kabyles qui viennent bosser à leur place.

Mais la concurrence ouvrière n’explique pas tout. Le XIXe siècle est le temps des nations, et les dernières décennies ont vu la montée des nationalistes. L’État républicain français est mis en défaite en 1870. Puis, les Ritals passent dans le camp ennemi, la « sœur latine » a signé la Triple Alliance avec l’ennemi Allemand en 1882. On ne tardera pas pour appeler donc les immigrés italiens en Lorraine, les « italboches ».

Et puis, les immigrés sont pauvres, menacent la sécurité publique et sont réputés sales et bruyants. Ils sont décrits comme frisés et basanés. Il y a un rejet de l’Autre considéré comme inférieur et qui menacerait la race française (un schéma reproduit à la fin du XXème siècle avec l’Arabe). Ce rejet se manifeste parfaitement avec les surnoms donnés à nos amis transalpins, qu’ils soient nommés par leur région d’origine : les « Piémontais » ou les « Napolitains » ou par des surnoms plus créatifs : les“Babis” à Marseille, les “Kroumirs” ou les “Christos” (La religion n’étant pas un facteur d’intégration, leur religiosité était jugé archaïque)

Si seulement cela se limitait aux mots. L’époque est violente et l’usage de la force se substitue aux appellations moqueuses. En 1881, ont lieu les “Vêpres marseillaises” soit deux jours de « chasse aux Italiens » qui résultent sur quelques morts et de nombreux blessés. Le nom faisant référence aux « Vêpres siciliennes » de 1282 quand les Siciliens se sont révoltés contre l’occupation de Charles 1er d’Anjou en s’adonnant à une « chasse aux Français » qui s’est terminé en tuerie. Il y a ensuite la tuerie d’Aigues-Mortes, les 16 et 17 août 1893 qui est une rixe ouvrière dans les salins du midi qui se finit en chasse à l’homme contre les saisonniers italiens. Puis, l’assassinat du président Sadi Carnot par l’anarchiste Santo Jeronimo Caserio entraîne le saccage des boutiques italiennes de Lyon et des villes alentours.

Les « Macaroni » sont tout de même indispensables à l’économie française, avec le développement de l’industrie autour de la sidérurgie et des mines, et encore après la Première Guerre mondiale, quand certaines régions sont à reconstruire. Non pas que ça les botte, mais ils sont prêts à faire n’importe quel boulot pour s’en sortir. Cependant, ils ne sont pas réservés à des travaux manuels, on les retrouve aussi par exemple dans les métiers du cirque dont la famille Fratellini est un exemple de réussite.  Les Italiennes, les divas comme les mammas, ont aussi leur place dans cette Histoire, elles sont modèles, nourrices pour les familles marseillaises les plus aisées, agricultrices ou bien mères au foyer, le plus beau et le plus important des jobs. Les bambins aussi sont au turbin, ils sont décrotteurs du port de Marseille, petits verriers, petits vendeurs ambulants ou bien artistes dans les troupes de saltimbanques.

Bambino, Bambino


La situation économique de l’Italie couplée à la montée du fascisme, entre autres, les pousse à l’exil. Après le morcellement de l’Europe et les quotas de migrants instaurés aux Etats-Unis, la France reste le seul grand pays ouvert. Dans les années 30, ils sont un peu plus intégrés, se retrouvent avec les militants antifascistes français par exemple. Ils ont beaucoup plus de droits, ils sont indispensables dans certains secteurs et appréciés par de nombreux employeurs. Mais ils sont toujours des étrangers, ils sont toujours moqués et se retrouvent souvent rassemblés géographiquement dans des rues ou des quartiers.

Le passage du nazisme et les événements de Vichy ont fait oublier les errements xénophobes français envers les Italiens des années précédant la Deuxième Guerre mondiale. Au retour de la guerre, les facilités d’embauches ont permis l’assimilation. Certains Italiens mettent de côté leurs origines en changeant de nom par exemple. Dans les années 1970, la population immigrée italienne est devenue invisible en France. Elle ne pose plus de problèmes, de nouvelles immigrations ont pris la place, des flux migratoires de population avec des cultures nettement plus différentes.

L’intégration s’est faite beaucoup par le travail et l’école. Ils vivent le même quotidien que les Français. Les enfants vont à l’école et apprennent à être des Français comme les autres. Le langage commun, celui des prolétaires, permet l’intégration à travers un combat commun, les antifascistes italiens étant plus mobilisés que les Français. L’assimilation est facilitée par des caractéristiques communes comme une proximité linguistique (certains immigrés ne parlent que leurs dialectes, ils apprennent directement le français sans savoir parler italien). Ils ont des pratiques culturelles, un style de vie et une alimentation semblable.

L’histoire de cette migration est aussi l’histoire d’allers retours entre ces deux pays. C’est l’histoire de lieux. Ce sont des lieux de passages, d’installations ou de divertissements. Les cafés, les associations, les quartiers où se cultivent la culture italienne. La migration, c’est aussi la vie, la joie et le mélange des cultures, une fascination réciproque entre ces deux pays, qui est nécessaire à la construction d’une nouvelle vie loin de chez soi.

Et les transferts de cultures ont enrichi les deux pays. L’Italie a donc contribué à la culture française de la seconde moitié du XXème siècle. C’est « L’italien » Serge Reggiani, rentré au Panthéon de la chanson française, c’est Lino Venura, toujours attaché à son Italie et vedette du cinéma français. C’est Yves Montand ou plutôt Yvo Livi, le plus Français de tous peut-être. Mais il ne faut pas oublier Pierre Cardin, Dalida, Albert Uderzo, Nino Ferrer et bien sûr le grand Coluche. Tous nés dans la péninsule ou bien enfants d’immigrés italiens. C’est pas beau peut être l’immigration ?

Cela est facilité, c’est exact, par un héritage latin commun et ce rapport culturel s’est aussi construit sur le cliché de l’Italien, notamment au cinéma. Enfin, un gourmet qui se respecte ne peut pas parler des influences italiennes en France sans faire un petit détour par la cuisine. Ces influences se retrouvent principalement dans les régions du sud-est où les immigrés ont apporté dans leurs bagages leur lot de saveurs. Ainsi, on peut remercier nos amis frontaliers pour les ravioles, la soupe au pistou, la panisse, la salade niçoise ou bien évidement la pissaladière, descendante de la focaccia de Gênes. Et bien sûr, les nombreuses recettes de pizzas et de pâtes, qui sont, selon les uns, revisitées à la française, et pour les autres, massacrés par les Français. Rappelons qu’à chaque fois que quelqu’un coupe ses spaghettis, un Italien meurt.

L’immigration italienne vers la France a toujours existé, et ce, déjà depuis l’Antiquité quand Jules César avait Gaule. Depuis, nombres de personnalités italiennes, ou d’origine, ont fait la France et sa culture. Outre les noms illustres cités, il n’y a pas plus tard que quelques lignes, on peut ajouter Leon Gambetta, Fabrice Lucchini ou Emile Zola qui étaient petits-fils ou fils d’italien. Ainsi de nombreux hommes de lettres, de chanteurs ont été importants pour la France et ont apporté tout autant à sa culture qu’à sa langue. Quand ce ne sont pas des mots italiens qui sont utilisés dans la langue française, souvent venant des domaines artistiques et gastronomiques, et surtout de la musique : Moderato, fortissimo, a cappella, tempo, opera, pour n’en citer que quelques-uns. Les Italiens, des immigrés devenus désirables.

Il est alors normal, et c’est même un devoir, d’accueillir un événement de la sorte, ce festival de littérature italienne, pour rendre hommage à cette culture en France et la faire découvrir. Un festival où se croiseront écrivains, conférenciers et musiciens. Il en est en effet de plus pertinent que cet événement touche à sa littérature, aux mots. Les mots des uns rappelant les maux des autres. Et profitons de l’occasion pour rabâcher que lire des livres délivre. Et basta.  

Axel David

Lien du Festival :
https://leprintempsitalien.fr/