« Sorry to bother you », un film blaxploitation à l’heure du néo-libéralisme

Telle ne fut pas ma surprise lorsque je sortis du cinéma où, seul et dans une petite salle bondée, j’étais allé voir Sorry to bother you de Boots Riley. En effet, j’avais été poussé par ma curiosité après avoir vu l’affiche puis la bande-annonce du film où des noirs, dans une boîte de télémarketing, s’entraînaient à prendre des voix de blancs pour mieux séduire la clientèle (!).

Je me rendis donc au ciné le sourire aux lèvres, m’attendant à voir une bonne comédie décalée dans la tradition des films indés américains, ce que Sorry to bother you semble être dans son premier tiers. En effet, les codes du genre sont d’emblée respectés ; un anti-héros attachant et auquel le spectateur va s’identifier mais un peu crétin et loser sur les bords, Cassius Green (interprété par Lakeith Stanfield qu’on avait découvert dans la série Atlanta), entouré de son cercle d’amis ayant tous leurs caractères propres (le sidekick rigolo et agitateur de la bande, l’intello provocateur joué par Steven Yeun qui va tenter le premier de faire bouger les choses, la copine du héros solaire, drôle et jolie qu’il ne mérite pas vraiment, campée par Tessa Thompson), et évoluant dans un futur très proche où notre monde capitaliste néo-libéral a été poussé jusqu’à l’absurde.

Dans cette société ultra-bureaucratique et inégalitaire où vivent nos héros, ces derniers n’ont plus le choix devant l’absence de travail et en recherche d’argent (l’appartement de Cassius et sa copine est en fait le garage d’un autre) que de se faire tous embaucher dans une entreprise de télémarketing, où, du matin au soir, ils restent enfermés dans une salle d’appels, séparée par des box et démarchant la clientèle en s’efforçant de garder leur voix de blanc. Mais, coup de chance, la vie morne du héros bascule lorsque son supérieur constate son talent pour la vente et décide de le promouvoir super-vendeur, LA promotion dont tous les employés rêvent et qui lui donnerait enfin les clés de la richesse et du succès… Toutefois, c’était sans compter sur ses amis qui sont entrés en grève pour dénoncer leurs conditions de travail et leurs bas salaires ; très vite, Cassius est écartelé entre son désir de réussite et d’élévation sociale et la fidélité qu’il porte aux siens, que va-t-il choisir ?

C’est sur ce constat que le film va enfin prendre son envol et se débarrasser du cadre trop étroit de la comédie dans lequel il nageait jusque-là, pour devenir une véritable et féroce satire politique. Jusqu’au bout du long-métrage, l’humour reste bien sûr présent et garde une vraie importance dans la construction du récit, mais on passe de codes et situations comiques assez classiques (qui font passer au départ le film pour un pastiche déjanté du Loup de Wall-Street) à des péripéties de plus en plus absurdes et fucked-up, jusqu’à un climax vers la fin où l’on bascule totalement dans la série B. Les personnages, cantonnés lors du premier tiers à leurs positions stéréotypées, finissent tous par prendre en assurance et se révéler pleinement, en sortant des carcans où on les avait rangés (un bon exemple est la copine du héros, qui évolue du rôle féminin typique, bienveillante et douce, à celui de femme forte et principal porte-voix de la contestation dans l’entreprise). Quant à Cassius, il voit rapidement son monde et ses certitudes ébranlées ; accédant à la position sociale qu’il rêvait d’occuper en devenant super-vendeur, désormais riche et bien considéré par la société, il constate qu’il n’en est pas plus heureux pour autant et se questionne sur quelle doit être sa véritable place. C’est à ce moment que Sorry to bother you prend également une teneur plus philosophique, et révèle sa richesse de propos sous le masque de la comédie.

Dans les premières minutes du film, on assiste à une discussion en apparence banale entre Cassius et son amie, mais qui va révéler tout son sens lors de la suite de l’histoire. En effet, le couple vient de se réveiller et le héros fait part de ses questionnements et angoisses existentiels ; la vie a-t-elle vraiment du sens, qui se souviendra de moi dans le futur ? Plus tard, on voit que le moral de Cassius, une fois conscient de ses bonnes performances au travail et de ses qualités réelles de vendeur, commence à remonter et est stimulé par le credo néo-libéral de la méritocratie, qu’on a souvent l’occasion de voir aujourd’hui avec l’abondance de coachs en performance ; adoptez une mentalité de winner au lieu de pleurer sur votre sort, et vous maximiserez vos chances de gagner et de vous élever au regard des autres. Jusqu’à ce qu’il accède au rang de super-vendeur, Cassius s’abandonne donc à cette mentalité et pense avoir trouvé sa raison de vivre dans le dépassement des autres et l’abondance matérielle, tout ce que nous fait miroiter la société de consommation actuelle.

Un autre parallèle est dressé avec le big boss de l’entreprise, archétype complet du jeune patron séduisant et dynamique à qui tout réussit, et qui prend le héros sous son aile après l’avoir renommé « Cash », un nom assez évocateur pour se passer de commentaire. Lui promettant le même succès et la même reconnaissance que ceux qu’il a eu (car il suffit de le vouloir et d’être un winner), on découvre finalement qu’il adopte la même méthode pour tous ses employés et que derrière les privilèges apparents, les super-vendeurs sont encore plus exploités que les autres, ils n’ont pas le droit de faire grève sous peine de perdre leur promotion et doivent travailler encore plus dur que les employés lambda pour prouver leur mérite au patron (tout en gardant en permanence une voix de blanc impeccable).

Cassius tombe donc malgré lui dans un engrenage infernal où, poussé sans arrêt à faire mieux et à récolter plus de cash, il en oublie totalement ses proches et les vraies priorités de la vie ; le monde qu’on lui promet est un monde hypocrite, où seule l’image compte (lors d’une fête d’entreprise où il est invité, on l’assimile à sa seule couleur de peau et on lui demande de… rapper) et où les objets de culte sont l’argent et la réussite matérielle, un monde symbolisé par ce patron golden boy qui est vu par une partie de la population comme un Jésus Christ des temps modernes et qui est idolâtré par les médias.

Nous sommes bien face au « désenchantement du monde moderne » annoncé par le sociologue Max Weber, un désenchantement causé par la baisse des activités spirituelles au profit de distractions et de valeurs matérielles toujours plus dominantes, qui mènent les hommes dans la confusion, la compétition à tout va et le culte de l’ego. Un monde également de plus en plus bureaucratique et rationnalisé à l’extrême, qui apparaît dans le film sous la forme d’une société proposant à ses potentiels clients, par une publicité omniprésente, une vie d’opulence et de sécurité loin des tracas de la ville, sous réserve d’être surveillé, de porter un uniforme en permanence et de se faire organiser tous les aspects de sa vie quotidienne. Mais bon, un travail stable et la sûreté de sa famille ça n’a pas de prix, surtout en temps de crise… Sous des devants loufoques, on voit donc que le film adopte un regard beaucoup plus sombre et alarmiste qu’il n’y paraît sur notre époque, mais le réalisateur Boots Riley nous adresse également un message d’espoir et donne les conditions du changement.

Car en dépit de son constat pessimiste, Sorry to bother you comporte aussi ses interstices de lumière ; il y a évidemment la révolte conduite par les salariés contre l’entreprise, Boots Riley a un passé dans la gauche militante et syndicaliste aux Etats-Unis, et contre la déshumanisation de la vie en entreprise, il croit toujours aux vertus du collectif et du combat pour préserver ses droits et sa dignité (même s’il nous alerte, par une sous-intrigue très drôle que je ne dévoilerai pas, sur les risques d’instrumentalisation de cette révolte et d’accaparation de ses codes par le marché). Mais ce message d’indignation ne suffit pas, c’est pourquoi il mène aussi une réflexion sur l’émancipation individuelle et l’art, avec le personnage de Detroit, la petite amie du héros qui suit peu à peu une trajectoire complètement différente puisque lors d’une scène assez barrée, elle se transforme en artiste appréciée des milieux d’avant-garde, et scande la révolte tout en se faisant asperger de peinture. Au-delà du simple côté loufoque, on devine un regard sous-jaçent sur les bienfaits de l’art en tant qu’instrument de libération et d’élévation des consciences.

De plus, l’entièreté du film, de par ses codes couleur jusqu’à son casting en passant par son ton décontracté et son argot inspiré des ghettos afro-américains, est un hommage vibrant au courant de la Blaxploitation, qui est née dans les années 70 et a eu pour vocation de libérer la parole des noirs par le biais du cinéma. Transposée également dans la musique (avec notamment l’explosion du Hip-hop), la Blaxploitation a donc énormément œuvré pour l’émancipation des Afro-américains et a imposé dans le milieu fermé d’Hollywood des personnalités comme Spike Lee, qui sortait l’année dernière son film BlacKKKlansman récompensé aux Oscars, et faisant aussi référence à la Blaxploitation.

Anti-capitaliste et anti-raciste, farouchement libre et avec l’ambition assumée de déranger et de bousculer les codes, Sorry to bother you est un film au pari tranché qui ne plaira pas à tout le monde. Pourtant, je conseillerai à tous ceux qui me lisent de le voir, rien que pour la simplicité et l’universalité de son message (car au fond, nous sommes un peu tous des Cassius Green) : ne vous laissez pas distraire par des préoccupations matérielles et futiles, n’écoutez personne aveuglément et ne suivez que vous-mêmes, trouvez votre propre voie et battez-vous pour vos droits !

En ces temps de crise, nous avons plus que jamais besoin de réentendre ce message d’espoir.

Romain Bonhomme-Lacour