Les racines du mouvement nationaliste indien (1870-1920)

Le colonialisme britannique trouve écho dans les mots d’Edward Gibbon Wakefield, homme politique britannique et auteur de l’ouvrage A View of the Art of Colonization, qu’il définit comme moyen “[d’]étendre aux zones inoccupées du globe une nationalité authentiquement britannique par la langue, la religion, les lois, les institutions et l’attachement à l’empire”.

Le Raj britannique naît suite à la répression de la révolte des cipayes en 1857, lorsque la Compagnie britannique des Indes orientales, brillant par son inaptitude à réfréner cette crise, se voit transférer ses possessions à la couronne britannique. L’anti-colonialisme indien, qui se manifeste sporadiquement dans différentes provinces sous forme d’éruptions de violence, et souvent dû à l’augmentation des taxes, reflète l’hostilité croissante des Indiens envers les Britanniques. Toutefois, de tels actes ne peuvent pas être qualifiés de nationalistes car ils furent dépourvus de véritable cohésion autour d’une même idéologie promouvant le développement du pays ainsi que son émancipation, totale ou partielle, du Raj britannique. Si des idées nationalistes émergent dès les années 1820, portées par le philosophe Ram Mohun Roy à travers ses livres, le mouvement ne prend de l’ampleur que bien plus tard vers les années 1880. Comment s’est développée l’idéologie à travers l’ensemble du pays, là où l’anti-colonialisme a failli ?


Un gouvernement paternaliste

Le dessein de l’impérialisme britannique d’imposer la culture occidentale sur la culture indienne s’illustra dans plusieurs domaines. L’anglais fut décrétée comme langue officielle, et le système judiciaire fut réformé pour sensiblement s’inspirer du modèle britannique. De plus, le faible partage de pouvoir avec les Indiens dans la gestion des affaires de politique domestique, le racisme omniprésent et l’exploitation des Indiens ainsi que de leurs richesses à des fins mercantiles, desservant l’économie indienne, accentuèrent la frustration d’être ainsi constamment assujettis aux officiers britanniques. Mais les interventions occidentales les plus décriées furent celles modifiant les traditions religieuses hindoues, telle que l’interdiction du Sati en 1829 (l’immolation de la veuve suite de la perte de son mari), la volonté d’endiguer l’infanticide et celle de rendre le remariage des veuves hindoues plus accessible. La place de la femme est un facteur central dans l’émergence du nationalisme, car elle était jusqu’ici utilisée comme un moyen par les Britanniques de justifier leur impérialisme ; en prétendant protéger et améliorer les droits de celles-ci, leur mission de civilisation était de facto nécessaire dans le pays.

Si la proclamation de la reine Victoria de 1858, après la mutinerie de 1857 et la grande révolte qui a suivi, a instauré une certaine liberté de culte et du respect des traditions religieuses afin de calmer les moeurs et de tendre vers une entente cordiale entre les deux peuples belligérants, il a fallu attendre 1883 pour que les plaies à peine cicatrisées ne tardent à se rouvrir.

L’Ilbert Bill de 1883 devait autoriser aux magistrats indiens de pouvoir juger et condamner tous sujets britanniques résidant en Inde. Cette mesure entraîna une immense vague de protestations de la part de ces derniers, jugeant inadmissible le fait de comparaître devant une justice administrée par des Indiens, et les dissidents obtinrent le compromis d’être jugés par des magistrats des deux nationalités. Ce refus, basé sur le critère racial, renforça chez les Indiens le besoin d’un organe nationaliste pour défendre leur intérêts.


La naissance de partis politiques

Le Congrès National Indien fut donc fondé en 1885 par un petit groupe d’élites indiens ayant reçu une éducation occidentale. Les premières années suivant sa création, leur ligne politique et leurs doléances furent qualifiées de modérées, prônant principalement une meilleure représentation des Indiens au sein du Conseil de l’Inde (majoritairement composé de Britanniques) ainsi qu’une implication plus poussée dans les affaires du pays. Les modérés cherchaient donc à négocier avec les Britanniques plutôt qu’à rejeter en bloc leurs institutions et leur autorité pour revendiquer l’indépendance totale du pays.

A la suite de la création de cet organe nationaliste, théoriquement laïc mais dont les positions se rapprochèrent souvent de celles des hindous, la minorité nationaliste musulmane se regroupa sous la Ligue Musulmane en 1906 pour protéger et promouvoir leurs intérêts potentiellement menacés au sein d’une Inde majoritairement hindoue.


Le mouvement Swadeshi, une mobilisation qui transcende les clivages sociaux

En 1905, la partition du Bengal fut élaborée conformément à la stratégie du Raj britannique Divide et Impera, consistant à diviser les hindous et les musulmans pour mieux gouverner et ainsi affaiblir la montée du nationalisme. A la suite de cette mesure, certains membres du Congrès National Indien, courroucés devant le peu de considération à l’égard de la méthode modérée et forcés de constater son manque d’efficacité, prônèrent plus de radicalité. Ils revendiquèrent le Swaraj (l’auto gouvernance) comme droit imprescriptible, ainsi que l’indépendance totale de l’Inde. Bal Gangadhar Tilak fut l’une des figurantes marquantes de cette période, plaidant l’usage de la violence pour arriver à ses fins. Les radicaux portèrent le mouvement indépendantiste Swadeshi qui appela au boycott des ressources britanniques au profit des productions locales, ainsi qu’au développement d’une éducation nationale pour atteindre le Swaraj.

Si les idées du mouvement Swadeshi et du Swaraj furent d’abord portées par les intellectuels indiens ayant reçu une éducation occidentale, les rôles du peuple et des femmes ne doivent pas être occultés. C’est par leur mobilisation massive que le boycott ait pu prendre une telle ampleur à travers le pays sans être étouffé comme les autres soulèvements disparates précédents.

En signe de désaccord avec l’argument de la mission civilisatrice du Raj Britannique à leur encontre, certaines femmes joignirent des organisations indiennes où l’éducation des femmes et la lutte contre le mariage des enfants furent au centre des discussions. L’instrumentalisation des Indiennes ne pouvait ainsi ne plus être effective. Mais les femmes embrassèrent la cause tout en restant soumise à la forte pression patriarcale. Elles devaient ainsi manifester séparément des hommes, coudre les vêtements des manifestants ainsi que tenter de convaincre leur entourage masculin de se rallier au boycott. Si le mouvement nationaliste a surtout attiré des femmes de la classe moyenne, il n’était pas rare d’en voir certaines appartenir à la caste des Brahmanes (la plus haute et respectée) ou à des milieux plus modestes. Toutefois, il est primordial de garder à l’esprit que toutes n’étaient pas les bienvenues au sein du mouvement nationaliste. Les prostituées s’étaient vu refuser de le rejoindre car jugées immorales et indignes de servir la cause. D’autres femmes encore bravèrent les interdictions et militèrent directement dans la rue, tandis que d’autres commirent des actes terroristes avant de finir en prison, au même titre que les hommes.

Les idées nationalistes se sont propagées par l’intermédiaire de chants, par des livres mais plus généralement, par la profusion de journaux rédigés dans des langues vernaculaires pour atteindre une audience diversifiée et, pendant longtemps, négligée. L’écrivain Rabindranath Tagore, prix Nobel de littérature en 1916, fut l’un des précepteurs dans le courant littéraire indien dénonçant l’impérialisme européen, malgré sa désolidarisation du mouvement Swadeshi en qualifiant le nationalisme d’égoïsme.

Le mouvement, qui fut soutenu par des milliers d’hommes et de femmes d’origine sociale et de religion différentes mais liés par les mêmes idées, perdura jusqu’à la révocation de la partition en 1911.

Bal Gangadhar Tilak (1856-1920), membre radicaliste du Congrès National Indien.


La réponse du Raj Britannique

Face à cet élan de protestations, le secrétaire d’Etat en Inde John Morley tenta d’apaiser les tensions par l’assignation de deux membres indiens (un hindou et un musulman) au Conseil de l’Inde. Morley lança en 1909 the Indian Councils Act (ou réforme Morley-Minto). Cet acte introduisit l’élection directe par le peuple des représentants indiens aux conseil impérial et aux assemblées locales (des sièges réservés à la minorité musulmane). Morley justifia le colonialisme en Inde par la volonté de vouloir transmettre le modèle des plus grandes institutions politiques britanniques au gouvernement indien.  

Outre cette mesure politique, la dure répression constitua l’autre réponse de l’empire colonial en cette période de troubles. Les violences politiques se cristallisèrent par des actes terroristes, notamment dans la région du Bengal, de 1908 à 1910. Malgré la multiplication de détentions préventives pour endiguer la violence et l’assurance certaine du Raj Britannique que le mouvement allait s’essouffler, l’agitation s’amplifia de plus belle.

En 1912,  reconnaissant l’urgence de la situation sous la pression des réclamations politiques des Indiens, Edwin Samuel Montagu (sous-secrétaire d’Etat à l’Inde) réaffirma la volonté britannique de tendre vers un partage de pouvoirs plus équitable et juste avec les Indiens.

La progression nationaliste fut cependant paralysée par l’entrée de l’Angleterre dans la Première Guerre mondiale en 1914, lorsque les princes de certaines provinces indiennes et le radical Bal Gangadhar Tilak, au nom du congrès indien, décidèrent d’apporter leur soutien aux forces anglaises. Le congrès espérait obtenir en échange une indépendance politique plus poussée après la victoire des Alliés. L’émergence du mouvement nationaliste indien est donc le fruit d’un anticolonialisme déjà ancré dans les esprits et nourri par des théories telles que le drain of wealth (l’exploitation de richesses économiques par la couronne britannique), mais elle s’est surtout articulée autour de la création d’organes politiques dédiés aux intérêts des Indiens qui relayèrent des idées et actions nationalistes à travers le pays entier.

Sources:

Anil Seal, ‘Imperialism and Nationalism in India,’ Modern Asian Studies, 7.3 (1973)

Sumit Sarkar, the Conditions and Nature of Subaltern Militancy: Bengal from Swadeshi to Non-Co-operation, c. 1905-22

Suruchi Thapar, ‘Women as Activists; Women as Symbols: A Study of the Indian Nationalist Movement’, Feminist Review, 44 (1993)

BBC Radio 4, Podcast In Our Time, Tagore, le 07/05/2015

BBC Radio 4, Podcast In Our Time, The Indian Mutiny, le 18/02/2010

Océane Guyard