Le Printemps Italien : le festival de la littérature italienne à Bordeaux

Comme Goethe et les Italiens le disent si bien “ la vita è troppo breve per mangiare e bere vin mediocri ”. En d’autres termes, la vie est beaucoup trop brève pour boire et s’alimenter d’une piètre façon. Autant dire que l’Italie a raison sur ce point, et pas seulement sur sa culture gastronomique mais sur sa culture au sens général. Que la vie serait bien terne sans les joies d’un patrimoine artistique au sens où elle est un rattachement à ses valeurs traditionnelles ! C’est exactement ce que le Printemps italien a souhaité faire partager au cours de ce festival de la littérature italienne à Bordeaux du 14 au 16 mars 2019. Organisé par l’association Notre Italie, ce festival littéro-musico-cino est digne des couleurs du drapeau italien qui rappelle à travers le domaine des arts, les  richesses d’un pays et d’une population aujourd’hui ancrée dans notre belle France. Comme l’a si bien mis en lumière notre collègue, Axel David, rédacteur à Ap.D Connaissances, dans son article L’immigration italienne en France et son apport à la culture française, l’alliance entre la France et l’Italie est indissociable et surtout, les portes de la Dolce Vita ne connaissent aucune frontière.


La littérature italienne, bene. Mais le sens et le but de la littérature, c’est quoi ?

Dès la soirée d’ouverture, les écrivains Marco Magini, Paolo Di Paolo et Frank Iodice ouvrent le bal avec la dédicace de leur roman. Un débat sur la vie et la littérature s’enchaîne très rapidement. Se mêle alors au cours de la soirée une ambiance musicale rythmée par un mini concert de jazz du quartet AJP. Cette ambiance conviviale et familiale nous entraîne vers un voyage sans escale dans ce beau pays qu’est l’Italie. Entre atelier découverte d’œnologie au Château Bardin à Cadaujac et haltes gustatives aux saveurs françaises et italiennes, les invités sont plongés dans la vita Italia ! Parce que oui, l’Italie ne serait pas l’Italie sans sa gastronomie. Cependant, outre le côté festif propre aux Italiens, le festival renferme une certaine profondeur où les questions de société sont mises au centre des travaux littéraires.

“La littérature est l’expression de la société, comme la parole est l’expression de l’homme.”

Louis de Bonald, les pensées sur divers sujets (1817)

A travers leurs œuvres, littéraires ou documentaires, les artistes italiens présents au festival traitent de plusieurs thèmes de société. L’idée d’enfermement est un des premiers sujets abordés. L’écrivain Sandro Bonvissuto, diplômé en philosophie a d’ailleurs placé ce thème au centre de son livre “Dedans” avec lequel il a reçu le prix Premio Chiara en 2013. “Dedans” retrace en trois récits trois moments de la vie d’un homme en commençant par l’âge adulte où le protagoniste a une certaine maturité, 40 ou 50 ans,  en passant par l’adolescence et ensuite l’enfance. Dans la première partie, l’écrivain évoque le milieu carcéral avec une écriture sèche et une certaine dose d’humour. Un milieu d’isolement total sur le plan physique et psychique, un état dans lequel le narrateur analyse ses pensées sur la société qui l’entoure et sur lui-même. Ces questionnements se retranscrivent dans les deux derniers récits en évoquant des sentiments d’étouffement et de pression que la société et les autres nous infligent depuis notre plus jeune âge. En d’autres termes, il n’y a pas qu’en prison qu’on peut rencontrer des murs. Pour l’écrivain, la littérature devient un outil de dénonciation mais aussi un moyen d’introspection pour lui-même et ses lecteurs.  

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Rencontre avec l’écrivain Sandro Bonvissuto sur son livre “Dedans” et première page de couverture du livre en italien “Dentro”.
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Et l’enfermement physique, est-ce qu’on en parle ? Et bien oui, un sujet qu’il est important de traiter et que Simonetta Hornby a choisi de partager avec son roman « Nessuno può volare (Personne ne peut voler) ». Une histoire autobiographique projetée à l’écran dans un film documentaire de Riccardo Mastropietro qui porte le même titre que le roman. Son histoire ? Simonetta et son fils atteint de sclérose en plaque décident d’entreprendre un voyage dans deux villes d’art de l’Italie centrale, Rome et Florence, avant de rejoindre la Ligurie et les vertes collines piémontaises. A travers l’art et les rencontres avec des personnes atteintes de différents types d’handicaps, les deux protagonistes ont essayé de mieux comprendre la maladie et le regard de la société sur la différence.

« L’écriture surtout au début était l’unique chose qui me faisait oublier la douleur de la maladie de mon fils. »

Un témoignage touchant et poignant mettant en avant l’importance de l’écriture dans le processus de vie avec la maladie. L’écriture délivre des maux et permet de comprendre ses émotions, en les voyant noir sur blanc. Bien que l’écriture ait aidé Simonetta et son fils, leur but et leur combat premier sont surtout de faire réagir la société sur la perception du handicap et aussi d’améliorer les aménagements sociaux pour les personnes à mobilité réduite. Une rencontre marquante du festival.

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(Ci-dessus: Affiche et première de couverture de «Nessuno puo volare» ainsi que la rencontre avec l’écrivain à l’UTOPIA pour la projection du documentaire pendant le festival.)

Les évènements du festival s’accumulent et nous permettent d’entrevoir de nouveaux côtés de la culture italienne comme l’Histoire, la politique ou encore la langue. Le romancier et professeur Marco Balzano, dans son roman Je reste ici, dépeint une société qui fait face à des événements historiques et politiques indépendants de leur volonté. A travers le regard de Trina, qui écrit une longue lettre à sa fille absente, l’histoire d’un petit village du Tyrol du Sud qui se nomme Curon est mise en lumière. Petit village qui, a priori, est perçu comme totalement banal mais qui, pourtant, à cause de sa situation géographique, va subir des événements violents. Les habitants de ce village vont vivre le fascisme du Duce Mussolini puis le nazisme du Führer Hitler et enfin la construction d’un barrage par l’entreprise Montecatini. Ces trois événements vont changer leur vie à jamais.

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(Rencontre avec Marco Balzano à la librairie Georges à Talence)


Marco Balzano choisit un récit qui mélange à la fois histoire réelle et histoire fictionnelle. Il nous transporte à travers le temps pour parler d’immigration, de l’importance des langues et des idées puis du dilemme de partir ou de rester. Il a construit cette histoire grâce à un lieu touristique, le lac de Résia, et comme tout touriste, il a vu au milieu de ce lac un clocher immergé. Après des recherches et des réponses à ses questions, il se rend compte que les personnes qui s’y promènent ne réalisent pas où elles se trouvent et il estime que c’est dramatique.

Ainsi, se développe chez lui un intéressement entre le dessus et le dessous de ce lac. Il décide donc de parler d’une petite histoire qui n’est pas dans les livres d’Histoire mêlée à de grandes histoires en arrière-plan. L’immigration en est un sujet qui se traduit par un désir légitime tout en étant bercé d’illusions de partir vers un endroit où il fait mieux vivre. A la fois instrument de pouvoir et instrument de liberté, le problème de la langue est au cœur de ce roman : les personnages sont obligés d’apprendre et de parler l’Italien tout en apprenant et en parlant l’Allemand, leur langue maternelle, en toute clandestinité.

« Mais l’Italien et l’Allemand constituaient des murs de plus en plus élevés. Désormais les langues étaient des signes raciaux. Les dictateurs les avaient transformées en armes et en déclarations de guerre. » Marco Balzano, Je reste ici.

Le festival met également la langue à l’honneur mais cette fois, ce sont les langues régionales, minoritaires en Europe qui sont mises en valeur. Dans un monde où les langues régionales sont persécutées, moquées et en voie de disparition, elles persistent tout de même grâce à des femmes et des hommes, tout âge confondu, par leurs associations. C’est pourquoi, en Europe, il y a toujours des personnes qui parlent l’Occitan, le Basque et le Catalan, langues de nos ancêtres. Face à l’unité persistante de la langue française et de la langue italienne notamment, elles persévèrent afin de perdurer dans le but de transmettre des origines, des traditions aux futures générations. L’importance de connaître son passé et la vie de nos ancêtres pour savoir peut-être au final qui on est.

De fait, en France, en 2017-2018, 39% des enfants en primaire se forment au Basque en bilingue ou en immersif. De plus, si vous apprenez l’Occitan en France, vous pourrez parler et comprendre aisément ceux qui parlent Occitan en Italie.

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(Rencontre avec Alberto Garlini à la librairie Georges à Talence)

(Rencontre avec Alberto Garlini à la librairie Georges à Talence)

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(Elsa Martin et Stefano Battaglia)

(Elsa Martin et Stefano Battaglia)

L’histoire de l’Italie avec un grand H continue grâce à l’écrivain Alberto Garlini en mettant en avant dans son roman Le temps de la fête et des roses les années 80, très tendance en ce moment. Garlini se concentre lui aussi sur la société suivant le parcours de quatre jeunes. Entre amour et adolescence, les déboires et la débauche sont au sommet dans ce roman. La Dolce Vita chamboulée par les problèmes de la vie …

Mais le chant d’Elsa Martin accompagné par le piano de Stefano Battaglia clôture en beauté ce festival et permet un réconfort douillet. Car oui la poésie fait partie de l’envoûtante culture italienne et les deux auteurs s’inspirent de celles de Pasolini, de Cantarutti, de Cappello, de Giacomini et de Maria Di Gleria. Sa voix et les notes du piano résonnent comme un écho dans une atmosphère douce, tranquille et intimiste afin que plus tard, dans les bras de Morphée, nous soyons emportés dans un voyage onirique à travers l’Italie profitant de sa gastronomie, sa culture, sa langue chantante et sa chaleur.

Pour terminer cet article, voici un proverbe italien : « Chi cava il sonno, non si cava la fame » ce qui signifie « On peut résister au sommeil, mais pas à la faim », ce que nous, deux rédactrices, comprenons comme : allons manger une bonne pizza italienne !

Megan Boutboul et Sarah Dieu