Le fonctionnement politique libanais : un système communautarisé

Fort de ses 19 communautés religieuses, le Liban présente une situation politique et sociale étonnante et unique dans le monde arabe. Les confessions religieuses prennent une place importante dans la vie politique, jusqu’à façonner l’ensemble de la société libanaise.

Un État multiconfessionnel

Le Liban est l’un des pays les plus multiconfessionnels du monde arabe. S’il est majoritairement musulman (à hauteur de 65 % de la population) comme le reste des pays arabes, il possède une communauté chrétienne conséquente et influente (environ 35 % de la population). C’est d’ailleurs le pays du Moyen-Orient ayant le plus fort pourcentage de chrétiens au sein de sa population (par rapport aux assyriens en Syrie qui correspondent à un dixième de la population et les coptes en Égypte qui représentent 15 % de la population). Mais trois grands courants religieux sont majoritaires parmi ces 19 communautés. Tout d’abord les musulmans chiites (plus de 30 % de la population libanaise), puis les musulmans sunnites (moins de 30%), et enfin les maronites (chrétiens libanais représentant environ 20 % de la population).

Source : Sergey Kondrashov

Dans cette représentation plurielle des tendances religieuses de la société libanaise, les autorités avaient déjà promulgué, lors de la constitution de 1926, un article (le 95) visant à départager les hauts postes à responsabilité entre les trois grands courants religieux. Ainsi, le président de la République devait être chrétien maronite ; le président du Conseil des ministres, sunnite ; et le président du Parlement, chiite. De même pour l’Assemblée Nationale qui voyait ses 128 sièges occupés par 64 députés musulmans et 64 députés chrétiens, toutes tendances confondues. À savoir qu’en 1926, le Liban était un protectorat français et la communauté chrétienne représentait 60 % de la population libanaise en 1932. Les chrétiens ont été alors mis en avant pour occuper le poste avec le plus de responsabilité, c’est-à-dire la présidence de la République.

Mais ce confessionnalisme n’avait qu’une vocation transitoire, pourtant en 1989, après moult hésitations, les autorités libanaises finissent par conserver ces mesures lors des accords de Taëf qui mettent fin à la guerre civile.

Une situation politique idéale ?

Face à cette situation peu courante, cette répartition est-elle efficace au vu de la situation sociale et confessionnelle au Liban ? En effet, on pourrait penser qu’avec cette diversité de croyances, il est peut-être nécessaire de départager les postes de représentants du peuple selon les confessions. C’est ce qu’affirme Michel Chiha, député libanais dans les années 1920, qui a participé à la rédaction de la Constitution de 1926 : « Le confessionnalisme au Liban est la garantie d’une représentation politique et sociale équitable pour les minorités confessionnelles associées.»

De même pour Daoud Sayegh, conseiller de l’ancien chef du gouvernement, Saad Hariri. Le plus important serait alors, avant tout, de prendre en compte cette société libanaise multiconfessionnelle qui a toujours vécu ainsi ; de telle manière que « si les protagonistes politiques devaient s’entendre un jour sur l’abolition du confessionnalisme au niveau de l’État, que faire de la société qui, elle, ne fonctionne que sur la base qui l’a vu émerger ? » Pour cela, « la Constitution libanaise […] doit être considérée, surtout dans ses amendements de 1990, comme le reflet de cette société et de ses mutations, ne pouvait pas ignorer l’aspect multiconfessionnel de cette société. »

Source : violencesinterreligieuses.wordpress.com

Mais, cette situation politique est largement critiquable. Le sociologue Daniel Meier émet quelques objections. Tout d’abord, limiter les 19 communautés à trois grands courants religieux (voire deux pour l’Assemblée Nationale) est très réducteur. Au sein des grandes religions présentes au Liban (christianisme, islam), de nombreuses différences sont observables entre les communautés (d’histoire, de pratiques, de coutumes, voire d’ethnies). Par exemple, comment considérer comme absolument identiques d’un point de vue confessionnel, ethnique ou social, les melkites (grecs catholiques) et les orthodoxes arméniens ? En outre, les individus ne sont uniquement considérés par rapport à leur confession. Et par ailleurs, le mariage civil n’existe pas, empêchant des métissages interreligieux. Ces conditions poussent alors à une « mobilisation identitaire » selon Daniel Meier. Enfin, ce système pousserait à une « patrimonialisation du politique », où les différentes circonscriptions dépendraient de la communauté religieuse majoritaire, encourageant alors des accords entre personnels politiques de confessions différentes pour des intérêts électoraux et non pour des intérêts idéologiques.

À cela s’ajoute l’influence des « grandes familles » (Gemayel, Joumblatt, Karamé, Assaad…) qui occupent depuis plusieurs années des sièges ministériels et parlementaires. Ces familles compromettent le bon exercice de la démocratie ; Hind Sharif dénonce dans son mémoire le « familialisme politique » et le fait que cette situation encourage « les polarisations entre les communautés confessionnelles et [permet] aux familles puissantes de maintenir leurs positions héréditaires et leur statu quo, régénérant ainsi un système politique dominé par les hommes et par les clans. » Par conséquent, « les aspirants politiques au Liban, qu’ils soient hommes ou femmes qui ne font pas partie des familles au pouvoir ou de leurs réseaux proches trouvent qu’ils ne peuvent pas accéder à des postes élevés au sein des partis politiques, même s’ils ont acquis les compétences nécessaires », affirme-t-elle.

Quelles solutions ?

L’article 9 de notre Constitution dispose que la liberté de conscience est absolue, l’État libanais ne choisit pas », déclare Daoud Sayegh. Et de se demander, « est-ce parce qu’il ne choisit pas qu’il faut considérer son régime comme laïc, ou bien parce que l’enchevêtrement entre religion et État est à ce point manifeste qu’il ne permet pas au Liban de considérer la laïcité comme une réponse au régime multiconfessionnel ? » Il n’est inscrit nulle part dans la Constitution libanaise que l’État libanais est un État laïc, ni qu’il dispose d’une religion d’État. Mais le confessionnalisme empêche une pleine et transparente laïcité dans la société libanaise, malgré la non-intervention de l’État dans les affaires religieuses. Mais Daoud Sayegh continue et considère qu’avec la composition confessionnelle actuelle de la société libanaise, la laïcité n’est peut-être pas la meilleure des solutions. Il faudrait alors s’orienter vers « la recherche des meilleurs moyens de sauvegarder les droits des multiples composantes de la société » en cherchant à « assurer l’harmonie entre religion et État. » Il n’empêche qu’il soit favorable à une laïcisation de la société avec davantage d’écoles laïques, la prise en compte des minorités, et avec une tendance à augmenter l’égalité des chances dans le système électoral.

Ce système électoral est largement imparfait pour Hind Sharif en partie parce qu’une « sous-représentation des femmes en politique au Liban » est observable. Pour cela « l’adoption d’un quota est nécessaire » mais pas suffisant, il faut également des « initiatives de démocratisation visant à affaiblir les caractéristiques familiales et clientélistes actuelles qui dominent le système politique libanais. »

Mais ces solutions électorales ne remettent pas en cause le fonctionnement de la société. Daniel Meier prône une laïcisation trans-communautaire de la société et du système politique avec une « valorisation d’une appartenance nationale, logiquement supra-communautaire. » Un idéal nationaliste contre le confessionnalisme ? Ne serait-ce pas un danger menant à la promotion d’une identité religieuse particulière liée à l’identité nationale ?

Léon Scheid