Michael Jackson et le clip vidéo

Ce qui est assez fou quand on y pense, c’est qu’on puisse dire encore en 2019 que les meilleurs clips jamais réalisés soient ceux de Michael Jackson. Tout aussi dingue, le fait qu’on puisse limiter son œuvre à la musique et à la danse. Oui, bien entendu, MJ fut un danseur et performeur excellent, qui révolutionna la façon de faire de l’entertainment et inspira énormément notre époque et industrie musicale actuelle, sur de nombreux tableaux. En revanche, ce qu’on semble oublier de plus en plus, c’est que la marque de fabrique de l’artiste était aussi visuelle, et que le cinéma y jouait un rôle fort.  Michael Jackson n’est pas qu’un danseur et chanteur, c’est aussi et surtout un cinéphile, qui collabora tout au long de sa fructueuse carrière avec de véritables stars ; Steven Spielberg, Martin Scorsese, David Fincher, Spike Lee, David Lynch, George Lucas, John Landis, John Singleton

Tous ces réalisateurs de renom ont travaillé au moins une fois avec le Roi de la Pop, ce qui n’a jamais été réitéré par personne d’autre depuis. Juste phénoménal, mais ce qui l’est encore plus c’est le contenu qui est sorti de ces collaborations ; malgré quelques inévitables incidents et rendez-vous manqués (l’amitié au départ solide entre Jackson et Spielberg ne se solda que par un album faisant office de bande-son pour E.T. en 1982, retiré depuis longtemps des circuits de vente et devenu un objet rare, puis leur relation s’effrita lentement jusqu’à ce que le cinéaste refuse de donner le rôle principal de son film Hook à la star, scellant ainsi son échec de devenir un acteur), la fusion de l’univers de Michael Jackson avec le milieu du cinéma a donné de jolis faits d’armes, ce qui n’a fait qu’enrichir un peu plus sa discographie d’exception et le couronne encore aujourd’hui au sommet de l’innovation et de la production culturelle. All Hail the King.

« Billie Jean » (album Thriller, réalisé en 1983).

Billie Jean est le premier titre de l’album le plus vendu de tous les temps à avoir été doté d’un clip vidéo, ce qui veut dire qu’il avait une grande importance aux yeux de Michael Jackson. Le jeune chanteur et son producteur de l’époque Quincy Jones ne s’étaient pas trompés sur l’énorme potentiel du single, qu’ils s’empressèrent de clipper en ayant la volonté ferme de faire quelque chose de différent, et de marquer les esprits. En effet, la vidéo musicale au début des années 80 était encore dans sa phase embryonnaire, les clips se contentaient généralement d’être des spots publicitaires et rampes de lancement pour les artistes à la TV, sans réelle ambition artistique car ceux-ci se contentaient généralement de chanter et danser devant un fond vert. Après qu’il ait directement fait les frais de ce système pour son premier album Off the Wall, Jackson veut le transcender et aller plus loin ; ce qu’il va exactement faire sur le clip de Billie Jean, qui est une vraie démonstration de force pour l’époque. Le réalisateur Steve Barron va être chargé de le mettre en images et le résultat final est juste bluffant (même si ça a légèrement vieilli, certains décors faisant un peu carton-pâte).

La trame narrative montrant un paparazzi avide de scandales en train de traquer la jeune star, les dalles de la rue s’illuminant sur son passage, les ralentis et coupures sur les scènes de danse, les femmes sur le panneau publicitaire prenant vie… Un moment de magie hors du temps, et un clip qui est resté l’un des plus connus de MJ.

« Thriller » (album Thriller, réalisé en 1983).

Après les succès populaires de Billie Jean et Beat It, Michael Jackson n’en reste toujours pas là et cherche encore et toujours à pousser le médium vidéo plus loin qu’il ne l’était avant. Dans une optique de pur divertissement culturel, il va s’associer en fin d’année 1983 à John Landis, qui est un de ses réalisateurs favoris puisqu’on lui doit la comédie horrifique du Loup-Garou de Londres, et mettre ainsi sur pied le clip de Thriller. Inspiré fortement par Le Loup-Garou de Londres, Jackson ne veut cette fois-ci pas un « simple » clip vidéo mais un véritable court-métrage axé horreur, avec de vrais acteurs et figurants, des scénettes à part, des dialogues, du suspense… et beaucoup de morts-vivants.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que dans le contexte de l’Amérique conservatrice et regannienne de 1983, Thriller est, mine de rien, un projet assez fou. Bénéficiant déjà d’une audience énorme grâce au succès de son album et à ses précédents clips, Michael Jackson s’engage à livrer un vrai court-métrage d’horreur (même si ça reste relativement familial) sur les écrans cathodiques du monde entier ! Évidemment, le résultat final se passe de commentaire tant ce clip vidéo fait depuis partie intégrante de la Pop culture, de la superbe veste en cuir et tenue rouge intégrale de Michael Jackson aux réactions d’effroi de sa compagne jouée par Ola Ray, en passant par les chorégraphies des zombies et le célèbre regard face caméra à la fin de la vidéo, magnifiée par les éclats de rire de Vincent Price… Culte, tout simplement.

« Bad » (album Bad, réalisé en 1987).

Pour la chanson-titre de son troisième album, Michael Jackson veut une fois de plus faire gros. Ainsi, il va se rapprocher toujours plus d’une identité visuelle et cinématographique, en faisant cette fois appel à Martin Scorsese pour diriger son nouveau court-métrage. Car il est important de le noter, à partir de ce moment MJ ne considère plus faire des clips mais des short films, ce qui montre la hauteur de ses ambitions à l’époque. Scorsese, alors au top de sa forme et de sa carrière, lui prépare avec Bad un authentique bout de cinéma, qu’on pourrait placer dans l’œuvre du réalisateur tant elle reprend finalement les thématiques qui lui sont chères ; à savoir la chronique de la pauvreté et de la misère urbaine, de la criminalité et des vices qui gangrènent l’homme moderne. Plus très étonnant que dans le clip de Bad, qui est si à part dans l’œuvre de Michael Jackson, on retrouve à l’image ces quartiers déshérités du Bronx, luisant de crasse et contaminés par la délinquance, dans lesquels va rentrer le jeune étudiant Darryl, joué par MJ, une fois son année au pensionnat terminée.

Très vite, le jeune intello est abordé par ses anciens amis d’enfance, une bande de petits voyous dont le leader charismatique est incarné par Wesley Snipes, future star d’Hollywood qui apparaissait pour la première fois à l’écran. Toute la première partie du clip, qui fait figurer un noir et blanc maussade, est entièrement scénarisée et portée par le jeu des acteurs, ce qui favorise encore plus l’immersion dans Thriller. Elle s’achève subitement lorsque Darryl, pris à part par ses ex-amis qui l’accusent de s’être travesti et de les avoir trahis, décide de leur montrer qu’il peut aussi jouer à  leur jeu et être « mauvais ».

S’ensuit alors une métamorphose éclair et une terrible chorégraphie dans une station abandonnée du métro new-yorkais, menée à la barre par un Michael Jackson enragé et aux mouvements provocateurs. Le clip délivre finalement son message de moralité, tu dois savoir te défendre face à l’adversité, assumer tes choix d’homme et garder la tête haute, tout en esquivant les pièges de la vie de criminel qui ne te mèneront nulle part. A la fin de la vidéo, le caïd du groupe montre finalement un signe de respect à son ami et à la voie qu’il a choisie en lui serrant la main, et en partant dignement. Grand moment, grand clip.

« They Don’t Care About Us », Prison Version (album History, réalisé en 1996).

Le clip de They Don’t Care About Us, un des premiers singles de l’album HIStory avec Scream (dont la vidéo est juste hors-du-commun, mais je ne peux pas vous parler de tout non plus, j’y passerai des heures), est très particulier pour plusieurs raisons. D’abord, il n’y a pas un clip vidéo mais deux, la version originale étant la Prison Version que je vais vous présenter, jugée si violente par les grandes chaînes musicales américaines qu’elle fut interdite de passage avant les heures tardives, tant et si bien que MJ et son équipe durent faire une seconde version plus légère, intitulée Brazil Version et tournée dans les favelas de Rio. Cette version révisée est bien jolie mais n’a plus un grand intérêt en tant que tel, elle perd l’onde de choc et le retentissement politique de la vidéo originale.

C’est là qu’on arrive au deuxième point intéressant de They Don’t Care About Us, les deux clips sont réalisés par Spike Lee qui est alors dans sa période de grâce, puisqu’il a sorti le chef d’œuvre Do the Right Thing, qui montrait la dureté de la vie dans les ghettos et dénonçait le mépris de l’Amérique blanche envers la communauté afro-américaine, en étant porté par une bande-son de Public Enemy, puis le grand biopic Malcolm X avec Denzel Washington.

Fort de sa réputation de cinéaste indépendant, engagé et intransigeant, Spike Lee va mettre les bouchées doubles pour le clip de son ami. On ne peut qu’imaginer les sueurs froides qu’ont dû ressentir les responsables des chaînes de télévision américaines lorsqu’on leur a remis cette vidéo coup-de-poing, attendue en grandes pompes comme toutes celles de Michael Jackson et prête à être divulguée aux petites têtes blondes à heure de grande audience. En effet, la version Prison montre à un moment une salle de cantine maussade, dans laquelle les prisonniers afro-américains sont menés par MJ et finissent par taper du poing sur la table, avant de se rebeller et de tout saccager. Une autre scène dévoile le Roi de la Pop enfermé seul dans une cellule, tapissée d’écrans qui retransmettent sans arrêt des images brutales, de guerres, d’émeutes urbaines et de violences racistes ; on peut notamment y voir l’enregistrement du passage à tabac de Rodney King par des policiers blancs, ou des extraits de discours de Martin Luther King qui fut lui aussi assassiné par des Blancs intégristes, en 1968. Puissant, prenant le pari de bousculer les mœurs et l’hypocrisie de l’Amérique blanche quant à la question du racisme institutionnel, They Don’t Care About Us est depuis rentré dans les mémoires.

« Stranger in Moscow » (album History, réalisé en 1996).

Pour ce cinquième et dernier clip de la liste, faisons un peu plus soft. Pour moi, Stranger in Moscow est une des plus belles chansons de Michael Jackson bien qu’elle soit loin d’être la plus connue. C’est un de ses plus beaux titres car le chanteur s’y met à nu et y dévoile ses états d’âme comme rarement il l’a fait avant, il faut dire qu’il traverse alors une période très difficile depuis qu’ont débarqué les premières accusations de pédophilie à son encontre, en 1993. Acculé de tous les côtés par les tabloïds et la presse à sensation de l’époque, voyant sa réputation d’artiste flancher (malgré le soutien de beaucoup de ses proches et surtout de ses fans), souffrant des aléas de la vie d’une superstar, incompris par l’opinion publique bien-pensante qui voit en lui une sorte d’alien et invente des théories du complot à son sujet, Jackson se sent abandonné et le dos au mur.

C’est dans ce contexte assez sombre qu’il va écrire Stranger in Moscow, une ballade mélancolique dont le spleen et la portée restent intacts aujourd’hui. Pour accompagner le morceau qui est tout en puissance et en envolées progressives, le photographe Nick Brandt est sélectionné, ce qui explique le grain très propre de l’image, comme une photographie qui serait en mouvement. Cette impression est accentuée par le choix du noir et blanc, qui va comme un gant au ton triste de la musique, et par des ralentis constants dans les actions des personnages, ce qui permet de figer le moment dans le temps. Sobre, le clip n’en reste pas moins sublimé par le jeu des acteurs et l’émotion forte qui se dégage du tout, avec un climax final montrant le cri de rage de Michael Jackson sous la pluie battante.

Intime et renversant, Stranger in Moscow est décidément une perle précieuse. On ne pouvait pas mieux conclure cet article.

Romain Bonhomme-Lacour