Mort de Federico García Lorca : mystères, polémiques et controverses

Biographie

Né le 5 juin 1898 à Fuente Vaqueros, un village andalou près de Grenade, sa mère est professeur d’école et son père un riche agriculteur et propriétaire foncier. En 1909, sa mère s’établit à Grenade où il passera ensuite tous ses étés dans la campagne et écrira une grande partie de ses œuvres. Cela se reflète par l’importance du langage, de la musique et des coutumes de la société rurale espagnole. En 1914, García Lorca commence ses études de droit, philosophie et lettres à l’Université de Grenade.

L’un des moments clés de sa vie est sans aucun doute son séjour à la Résidence des Etudiants à Madrid de 1919 à 1928. La riche ambiance intellectuelle l’a en effet aidé à développer ses qualités artistiques. Il a ainsi fréquenté et s’est lié d’amitié avec de nombreux artistes tels que Luis Buñel, Rafael Alberti, Emilio Prados, Pedro Salinas, Salvador Dalí ou bien encore Juan Ramón Jímenez : il a donc pu connaître les plus grands intellectuels et auteurs du pays.

En 1929, García Lorca se rend à New York où il étudie à l’Université de Colombia. Son voyage aux Etats-Unis correspond à une période de sa vie assez difficile, puisqu’il traverse une crise liée à son homosexualité. Entre 1929 et 1931, il va à Cuba qui l’impressionne beaucoup, avant de retourner en Espagne en 1931.

García Lorca est à la fois poète et dramaturge. Ses premiers succès sont « Mariana Pineda » au niveau du théâtre, un drame historique de 1925 d’amour tragique, et « Romancero Gitano » quant à la poésie, en 1928, dans lequel il construit son célèbre mythe du gitan. Avec son langage unique, personnel, fusion du culte, l’avant-gardisme et du populaire, il se crée un style particulier.

Suite à son voyage aux Etats-Unis, son style a profondément changé puisqu’il se met à utiliser une technique surréaliste, ce qui s’illustre en poésie dans « Poeta en Nueva York », œuvre de préoccupation sociale et protestation face à la déshumanisation du monde moderne. Son nouveau théâtre est en fait le fruit d’une crise personnelle et technique surréaliste. Il écrit des oeuvres expérimentales et avant-gardistes telles que “El público » et « Así que pasen cinco años », qui incarnent les conflits intimes du poète. Elles ne sont d’ailleurs pas représentées à l’époque à cause du langage symbolique et du surréalisme.

De retour en Espagne, il se concentre sur le théâtre. Son style change, il fonde la troupe « La Barraca » afin de faire connaître le théâtre classique au public : selon lui, le théâtre est outil d’éducation, de fonction sociale doté d’une rigueur esthétique. Il atteint ainsi sa maturité théâtrale, et a beaucoup de succès et de popularité, notamment à travers « Yerma », « Bodas de Sangre », « Doña Rosita la soltera » et « La Casa de Bernarda Alba ».

Mort

Les débats concernant les raisons de sa mort continuent à exister, mais trois motifs principaux peuvent être distingués : il était un artiste, l’existence de rivalités politiques et son homosexualité. García Lorca assumait ses préférences politiques sans se cacher : il se considérait comme catholique, communiste, anarchiste, traditionaliste et monarchique, mais il a toujours refusé de devenir membre du Parti Communiste. Il a cependant souffert de son amitié avec certaines personnalités ouvertement socialistes comme l’actrice Margarita Xirgu ou le ministre Fernando de los Ríos. Il ne s’est pas non plus associé aux politiques du régime franquiste. De plus, ses différentes déclarations à l’encontre des injustices sociales et sa popularité en Espagne ont fait de lui un personnage gênant pour la droite.

Selon l’historien et hispaniste irlandais Ian Gibson, García Lorca a été accusé d’être « un espion pour les Russes, avec qui il était en contact radio, d’avoir été secrétaire de Fernando de los Ríos et d’être homosexuel ».

Les circonstances entourant sa mort demeurent incertaines puisqu’existent différentes versions de son exécution. Peu de jours avant sa mort et un mois après le Coup d’Etat du général Franco, García Lorca se rend à Grenade. Même s’il craint pour sa vie, il désire retourner chez lui, dans l’une des villes les plus conservatrices d’Espagne à l’époque. Il séjourne chez son ami et poète Luis Rosales, dont certains membres de la famille sont falangistes. Malgré les tentatives de Rosales pour le protéger, il est arrêté par la garde civile le 16 août 1936, sous l’ordre de Ramón Ruiz Alonzo.

Selon la version officielle donnée par les autorités, la propre sœur de García Lorca l’aurait dénoncé afin de protéger leur père, et son arrestation aurait eu lieu dans la rue d’Angulo, avec de nombreux hommes armés afin de l’empêcher de s’échapper. Cependant l’actrice Emma Penella, fille de Ruiz Alonso a donné davantage de détails. Avant de mourir, son père lui a avoué ce qu’il se serait réellement passé lors de l’arrestation du dramaturge et poète. Selon elle, le fils aîné des Rosales aurait prévenu Ruiz Alonso que García Lorca était chez lui, et ce serait donc grâce à cette information que la CEDA. Ce fils aîné l’aurait donc livré avant qu’il ne soit remis à la garde civile.

García Lorca passe sa dernière nuit en prison avec d’autres détenus à Viznar avant d’être fusillé à l’aube du 18 août 1936, à six heures moins le quart à Grenade entre Vizcar et Alfacar par les milices franquistes et rebelles anti-républicains. L’écrivain Félix Grande a dit lors d’une interview que “Lorca n’est pas mort tranquillement avec des balles, ce fut pire ». D’autres ont dit qu’il a été insulté à cause de son homosexualité, et frappé avant qu’on ne lui tire dessus. Son corps serait dans une fosse commune aux côtés de Dióscoro Galindo, un professeur républicain, et les anarchistes Francisco Galadí et Joaquín Arcollas, exécutés au même moment.

Post-Mortem

Le 26 décembre 2007 est promulguée la Loi de la Mémoire Historique dont les objectifs se focalisent sur la réhabilitation des victimes et la reconnaissance publiques de leurs souffrances à cause de la dictature franquiste et de la guerre civile. Elle traite entre autres des symboles franquistes, du Valle de los Caídos, des brigades internationales, des enfants et petits-enfants des exilés espagnols, d’un centre documentaire sur la mémoire historique.

L’Article 12 « Moyens pour l’identification et localisation des victimes » joue un rôle important dans la recherche du corps de García Lorca et c’est sur cette base légale qu’est créée une carte de fosses communes grâce aux données du Ministère de la Justice, englobant les fosses de la guerre civile et celles de la répression franquiste. Plus de 120 000 victimes ont été exhumées dans plus de 2 000 fosses communes. Les communautés autonomes d’Aragon, Andalousie et Asturies comptent aujourd’hui le plus de fosses identifiées, sachant que les cartes n’ont pas été actualisées depuis 2011.

En 1997, Isabel, la soeur de García Lorca, parvient à arrêter la construction d’un terrain de football près de Grenade. Ainsi, l’endroit où sont supposés reposer les restes du dramaturge ressemble à un chantier de construction, ce qui n’a pas rendu les recherches aisées. En 2009 ont été réalisées les premières recherches et enquêtes afin d’ouvrir la fosse commune où l’on croyait que se trouvait le corps de García Lorca, ce qui a donné lieu à l’utilisation de 70 000€ de fonds publics. Cependant cela n’a pas donné de résultat.

La famille de García Lorca a fait la demande particulière que les restes ne soient pas retirés de la fosse commune s’ils venaient à être découverts. Elle souhaite en effet qu’ils demeurent sur les terres où ils seront retrouvés, et que celles-ci deviennent des lieux où les enterrements pourront être autorisés. Elle a également demandé au Conseil d’Andalousie qu’aucune décision spécifique et individualisée ne soit prise à l’égard de Federico García Lorca, voulant que la totalité des victimes et leurs familles obtiennent réparation.

Une nouvelle recherche a été réalisée en 2014, mais de façon plus discrète : en effet, selon la version officielle, ce sont les deux anarchistes fusillés qui sont recherchés, et non García Lorca. Comme précédemment, rien n’est trouvé. La même année, les services juridiques de l’Administration déclarent qu’il n’est plus nécessaire d’obtenir un permis du Conseil pour commencer des travaux privés de localisation des victimes franquistes.

En 2016 a lieu l’un des plus gros tournants dans la recherche du corps de García Lorca. L’équipe d’archéologues « Regreso con Honor » débute ainsi des travaux privés et au travers de leurs recherches, ils arrivent à la conclusion que l’artiste aurait été exhumé peu de temps après sa mort. Dans un communiqué, ils indiquent avoir trouvé un puits contenant de la terre qui aurait été déplacée, les restes d’une balle et des douilles de balles. Selon Francisco Javier Navarro, les restes auraient été exhumés « dans les jours suivant sa mère, alors qu’il était encore sous forme cadavérique et non pas un squelette ». Malgré cela, son corps n’a toujours pas été retrouvé, et sa localisation est toujours un mystère.

Marie-Juliette Michel