Les Circassiens : un peuple du Caucase privé de leur passé

Circassiens, tcherkesses, adyghéens, trois mots qui se réfèrent à une seule nation du nord-ouest du Caucase et sur la côte de Sotchi, là où se sont déroulés les Jeux olympiques d’hiver de 2014. Loin d’être unis, les « circassiens » se réfèrent en réalité à presque vingt tribus dispersées parlant l’adyghéen au nord-ouest, le kabarde dans l’arrière-pays ou l’oubykh sur la côte. La première mention de ces peuples appelés les zygii date du géographe grec Strabon au premier siècle de l’ère chrétienne, époque à laquelle ils pratiquaient un culte des ancêtres par des cérémonies et des sacrifices, culte appelé le khabze (« idiome du firmament »), selon lequel les défunts veillaient sur les vivants et les aidaient à rendre leur âme bonne en manifestant compassion, honneur, aide et bravoure parmi d’autres qualités. Le christianisme a influencé les zygii après la christianisation de la Géorgie par Saint-André au Ier siècle, mais c’est aux cours des IVe et VIe siècle que le christianisme s’est durablement implanté dans le Caucase. La christianisation n’a pas été complète car l’ancienne et la nouvelle religion coexistaient. En 1333, le pape Jean XXII a félicité le roi de Zekchi pour ses efforts dans la conversion de ses sujets au catholicisme. Région isolée, peu de choses sont connues de ces peuples qui pourtant sont ballotés entre influences byzantines, turques et slaves. La présence musulmane est retracée dès le XVIIe siècle avec l’influence du Khanat de Crimée et de l’Empire ottoman. Certaines tribus bravaient l’interdiction de l’Empire russe de se convertir à l’Islam fondée sur une potentielle traîtrise envers Saint-Pétersbourg qui y voyait une alliance avec les Turcs. Certaines familles tcherkesses aristocrates nouaient effectivement des alliances avec l’Empire ottoman par des mariages, alors que d’autres familles se liaient avec la Géorgie. À partir de 1717, l’islamisation des Circassiens s’est accélérée ce qui affecta l’équilibre politique fragile de la Circassie. À l’issue de la neuvième guerre russo-ottomane (1828-1829), la Circassie passe sous contrôle russe, ce que contestent les tcherkesses qui étaient indépendants. Le Traité d’Andrinople de 1829 était donc l’acte qui sonna le glas des Circassiens, acte qui fit passer la région dans un progressif nettoyage ethnique avant de se conclure sur un génocide.

Le déclin progressif des tcherkesses

Le XIXe siècle est un siècle entrecoupé de conflits permanents entre Russes, Ottomans, Perses et peuples caucasiens. En ce qui concerne la Circassie, elle a fait l’objet d’appropriation de terres par les cosaques et leurs familles venus de l’actuelle Ukraine. La cohabitation était souvent très tendue avec parfois des soulèvements de la part des autochtones. Le traité d’Andrinople accentua la colonisation par la population russe qui s’établissait le long du fleuve Kouban, artère hydraulique des tcherkesses. Repoussés de plus en plus vers les montagnes escarpées, plusieurs chefs de tribus offraient leur soumission si les colons partaient, mais Saint-Pétersbourg ignora l’offre et procédait à de nouvelles expropriations. Dans les montagnes en actuelle Kabardie, la Russie fit construire beaucoup de forts qui servaient pour la guerre de Mourid achevant en 1859 la conquête du Daghestan et de la Tchétchénie. Les tensions étant constantes avec les Circassiens, plusieurs plans sont établis pour s’en débarrasser. Le général Yermolov aurait même dit « Nous avons besoin des terres tcherkesses mais n’avons aucunement besoin des circassiens » tout en rejetant les différentes propositions de paix. En 1856, le Traité de Paris marquant la fin de la guerre de Crimée signe un tournant pour la Circassie qui est officiellement reconnue comme russe par les puissances occidentales. L’Angleterre souhaitait protéger les tcherkesses et introduit une clause selon laquelle les nationaux avant-guerre ayant servi l’ennemi de la Russie bénéficiaient d’une amnistie. Cependant, le statut de la Circassie n’était pas clair jusqu’alors, donc aucun circassien ne pouvait bénéficier de l’amnistie du traité.

L’épuration ethnique de la Circassie par la Russie

Les montagnards quittant leur village — Gruzinski, 1872

Une haine anti-circassiens s’est dès lors développée dans la classe politique. Plusieurs ministres dont Dimitri Milioutin proposaient une élimination complète des tcherkesses car mauvais pour les terres de Circassie, d’autres s’alignaient et rajoutaient qu’ils ne constituent que des sous-hommes qui prendraient trop de temps à s’assimiler aux Russes et pour certains « modérés », il fallait exterminer une moitié et assimiler l’autre. Au fur et à mesure que le temps passait, les Circassiens se repliaient dans les montagnes, chassés par les cosaques dans les plaines. Plusieurs chefs de tribus se sont réunis à Sochi pour demander l’aide des puissances occidentales, en vain. En 1862, le tsar Alexandre II autorise plutôt l’expulsion des tcherkesses vers l’Empire ottoman, ce dernier acceptant ce plan pour islamiser l’Est de l’Anatolie peuplée de chrétiens. Quelques chefs de la tribu abzakh acceptaient cette émigration qui, selon eux, pouvait sauver leur peuple et leurs coutumes tandis que la majorité des autres Circassiens rejetaient cette expulsion. Constantinople et Saint-Pétersbourg se sont mis d’accord pour la réémigration de cinquante mille tcherkesses qui commença la même année. Des milliers de personnes de tribus adyghéennes et oubykhes s’étant pacifiquement soumises ont rejoint l’Empire ottoman après avoir payé les autorités russes pour partir. Alors que certains sont restés et ont survécu, toute la population oubykhe a migré vers l’Anatolie. Arrivées à destination, les différentes tribus étaient placées dans des camps en quarantaine puis relocalisées dans des villages multiethniques de l’Anatolie et plus tard de Syrie. Généralement, la population locale rejetait les tcherkesses à qui étaient données des parcelles appartenant à des villageois. Vus comme des voleurs et des malades, les différents groupes ethniques (et même les autorités ottomanes) entraient en conflit ouvert avec les réfugiés qui devinrent des citoyens de seconde zone.

L’éradication de la population montagnarde

Pendant que certaines tribus côtières qui avaient capitulé étaient envoyées en Anatolie, une résistance s’est formée à l’arrivée des troupes russes ce qui provoqua de nombreux massacres. Les tribus tombaient une à une, à commencer par celles qui résistaient sur les côtes, subissant des tueries de masse ; certains témoignages racontent que l’armée russe bombardait les villages, provoquant la fuite des habitants dans les forêts qui, ces dernières, étaient incendiées ou bombardées à leur tour, d’autres rendent compte de corps flottant dans des rivières rouges de sang. Des tribus comme les hatuqwaï ou les zhenaï ont été entièrement exterminées. Ceux qui se rendaient étaient escortés par l’armée russe des montagnes aux côtes, d’où ils prenaient les navires. Cependant, beaucoup mourraient de faim, de soif, de maladie ou de fatigue en chemin et les routes étaient parfois jonchées de cadavres d’hommes, de femmes, d’enfants et de personnes âgées dévorés par des charognards.

Ayant survécu à l’extermination, des résistants ne leur conféraient pas le moindre repos puisqu’ils devaient payer leur voyage vers l’Empire ottoman et étaient dépouillés de leurs biens par les autorités. Les bateaux accueillaient plus de déportés que le nombre maximum et de nombreux bateaux coulaient, ou arrivaient parfois remplis de cadavres de personnes ayant succombé à la faim ou aux maladies. En 1864, la Russie a déporté beaucoup plus de tcherkesses que ce qui avait été conclu avec Constantinople ; de ce fait, les autorités ottomanes éliminaient les Circassiens à leur arrivée, parfois réduisaient les hommes en esclavage et livraient les femmes à la prostitution. Vidée de sa population autochtone, la Circassie a été recolonisée à partir de 1864 par des Russes exploitant les anciennes terres tcherkesses.

Le combat pour la reconnaissance du génocide circassien

Aujourd’hui, la population tcherkesse est estimée à plus de 720.000 personnes (selon le recensement de 2010), la majorité concentrée en Turquie, en Syrie et en Jordanie actuelles. L’épuration ethnique doublée des massacres et des tueries aurait fait baisser la population totale de 90% à 97% (1,5 million de personnes). Désormais, les communautés tcherkesses sont divisées entre plusieurs pays où elles subissent des sorts différents. En Syrie, autrefois largement concentrées sur le Golan, les communautés ont fui vers Alep et Damas au début de l’occupation israélienne puis un petit nombre a fui en Russie au début de la guerre civile ; en Turquie, la population circassienne s’est assimilée assez rapidement tandis qu’en Jordanie, le royaume fournit de nombreux efforts pour préserver leur culture et leur langue. En revanche, en Russie, bien que des républiques fédérales ont été instituées sur les territoires de l’ancienne Circassie, on comptait en 2010 à peu près 57% de kabardes en République kabarde, 25% d’adyghéens en Adyguée, 12% de tcherkesses en Tcherkessie, et seulement 0,3% dans le kraï de Krasnodar. On trouve uniquement vingt écoles proposant un (maigre) enseignement de l’adygué et une soixante-dizaine d’écoles enseignant le kabarde (deux langues issues du tcherkesse).

Distribution actuelle des circassiens superposée sur une carte de la Circassie

Les Jeux olympiques d’hiver de 2014 à Sochi ont mis en lumière le débat autour de la question de génocide. S’il est indéniable qu’aujourd’hui la majorité des Circassiens ont été décimés et expulsés avec pour objectif d’anéantir ce groupe ethnique, que la langue et la culture tcherkesse est aujourd’hui presque morte, beaucoup hésitent sur la qualification de « génocide ». De nombreux Circassiens ont manifesté devant le consulat de Russie à Istanbul pour que la Russie reconnaisse et demande pardon (cf. photographie de couverture), et de nombreuses communautés de Jordanie et d’Israël ont créé des pétitions. Progressivement de 1992 à 1997, plusieurs institutions des républiques fédérales russes ont reconnu le génocide (Kabardino-Balkarie en 1992 et 1994, l’Adyguée en 1996 et 1997) ainsi que l’Abkhazie (1997) et finalement la Géorgie (2011), seul État internationalement reconnu qui a passé une résolution sur la question. En 1994, Boris Yeltsin reconnaissait effectivement que la résistance circassienne était justifiée, mais jamais n’a-t-il prononcé le mot « génocide ». Le reste du monde reste muet. En 2014, le Parti radical d’Oleg Lyaschko en Ukraine avait pour projet de reconnaître le génocide, mais Eugène Ikhlov, politologue, reste pessimiste à cet égard en disant que jamais la Russie ne le reconnaîtra. Cette position est adoptée par beaucoup d’intellectuels russes qui rejettent la qualification de génocide soit en disant que la déportation est une pratique courante de l’extension territoriale, soit qu’il n’y a pas de génocide car il y a des survivants. Bien que le jour de la reconnaissance du génocide des Circassiens semble encore lointain, les communautés tcherkesses se battent pour que celui-ci se rapproche de plus en plus. Il faut aussi noter qu’implicitement la Russie a reconnu un droit au retour pour les tcherkesses fuyant la guerre civile syrienne, droit qui normalement ne s’applique qu’aux nationaux et à leurs descendants, alors que les tcherkesses n’ont jamais été reconnus comme russes et que la Circassie n’est plus.

Augustin Théodore Pinel de la Rôte Morel