1969, quand les hippies prenaient le pouvoir

Alors que dans quelques mois sort le prochain film de Quentin Tarantino, Once Upon a Time… In Hollywood, présenté en compétition à Cannes et qui narre le Los Angeles de 1969, alors qu’il y a cinquante ans tous les hippies d’Amérique se rassemblaient à Woodstock et donnaient naissance au festival de rock tel qu’on le connaît aujourd’hui, retour sur les utopies de la fin des sixties qui ont définitivement changé la face de l’Occident et du monde.

Tout commence en réalité une quinzaine d’années plus tôt, alors que l’Amérique des années 1950 baignait encore dans un fort conservatisme politique, teinté de puritanisme et de morale chrétienne. Tandis que les mythes contemporains du self made-man et de l’American Dream enflaient délibérément du fait de la propagande culturelle vantant la réussite américaine et la société de consommation face au cauchemar socialiste, tandis que le sénateur républicain McCarthy entamait sa politique de « la chasse aux sorcières », l’Amérique des pionniers, des vagabonds et de la liberté semblait disparaître pour de bon.

Dans ce contexte désolant pour la jeunesse occidentale, forcée de se soumettre à la vision austère que leur imposait la génération de leurs parents, un germe de révolte apparut dès la fin des années 40, par un groupe d’intellectuels formé à New York et sillonnant les États-Unis d’Est en Ouest, à la recherche effrénée d’une vie de bohême et de liberté. Ces jeunes écrivains et poètes se faisaient appeler les Beatniks, et par leurs publications ils furent les fers de lances de ce qu’on va appeler la Beat Generation, mouvement contre-culturel de grande ampleur qui va fortement inspirer les hippies une décennie plus tard. Porté par des grandes figures littéraires comme Jack Kerouac (qui fut l’auteur de Sur la route en 1957), son compagnon de voyage Neal Cassady ou encore Allen Ginsberg, et trimbalé à travers les USA puis l’Occident tout entier par le succès des musiques Jazz et Rock’n Roll, le mouvement beatnik a en quelque sorte apporté la pierre manquante à l’édifice, puisque va s’en découler l’essentiel des révolutions et phénomènes marquant la décennie 1960.

Outre le vent de révolte et la volonté de bousculer les codes d’un monde bien trop encadré et austère, la Beat Generation chamboule également par son usage décomplexé des drogues, d’abord l’alcool et la marijuana puis des hallucinogènes comme le LSD (une molécule découverte par le chimiste Albert Hoffman et procurant des « visions colorées »), son appel au voyage qui est un pied de nez lancé au sédentarisme et au conformisme des banlieues américaines, son attrait pour la spiritualité orientale qu’on retrouve notamment dans les écrits de Kerouac… Le train est en route.

Largement dépassés par leur succès, et par le vent de folie qu’ils semèrent en masse chez la jeunesse américaine, accusés de tous les maux par l’opinion publique bien-pensante, les politiciens et les médias de l’époque, les beatniks devinrent malgré eux les héros de la contre-culture occidentale, et pour la plupart ne purent supporter ce nouveau statut, raison pour laquelle ils vont finir par s’auto-détruire au début des années 60. Reste maintenant un terrain vague, plus que jamais prêt à toutes les expérimentations et tous les chamboulements. Ce sera finalement l’avènement, à San Francisco dans un premier temps, du mouvement hippie.

Une des premières traces et acte de naissance du mouvement est la parution, en 1962 et alors même que les beatniks sont sur le déclin, du roman Vol au-dessus d’un nid de coucous par Ken Kesey. Adapté ensuite en film par Milos Forman avec la performance inoubliable de Jack Nicholson, le livre de Kesey est une véritable bombe revendicatrice et un doigt d’honneur jeté aux institutions américaines, car l’histoire décrit avec beaucoup de précisions la dure réalité qu’est la vie d’un patient en hôpital psychiatrique, constamment stigmatisé et contrôlé dans ses faits et gestes par l’infirmière référente. Brassant autant la sociologie d’Erving Goffman que les idéaux beatniks de libération, Vol au-dessus d’un nid de coucous fait de son auteur une figure nouvelle de la contestation ; raison pour laquelle on retrouvera le même Ken Kesey deux ans plus tard, à la tête du groupe des Merry Pranksters et de leur Magic Bus. Entre prises d’acide pour ouvrir « les portes de la perception » (selon l’expression de l’auteur Aldous Huxley dans son ouvrage du même nom sur les psychédéliques, sorti en 1954), idéaux de fraternité, de paix et d’amour et vie modeste en communauté (là encore en réaction à l’individualisme et au consumérisme de la société occidentale), la révolution hippie commence sur les chapeaux de roue et s’étend à une vitesse folle, conquérant la jeunesse du monde entier et ses revendications politiques (aux États-Unis via le mouvement contre la Guerre du Viet-Nâm auquel va se joindre celui des Droits civiques pour la reconnaissance du statut des Afro-américains, en Europe avec la déflagration qu’a été l’année 1968 pour plusieurs pays dont bien sûr la France, et même dans le monde communiste avec le Printemps de Prague réprimé dans le sang par les chars soviétiques, toujours en 68), mais prenant part aussi à son mode de vie, en décalage total avec celui de ses aînés. La littérature, la musique, le cinéma ; en l’espace d’une poignée d’années, tout avait changé et tout était désormais à reconstruire, ce qui laissait un crédit énorme à la jeunesse d’Occident pour imposer ses rêves et ses utopies.

« Excuse me while I kiss the sky » – Jimi Hendrix, l’un des plus grands guitaristes de tous les temps et leader du groupe The Jimi Hendrix Experience, dont la performance à Woodstock, lors de l’été 69, est resté comme un temps fort du règne des hippies.

« Ride the King’s Highway, baby », « Ride the snake, ride the snake », « The blue bus is calling us » – Jim Morrison, l’une des plus grandes rock stars de tous les temps et chanteur iconique du groupe The Doors, sûrement l’une des personnalités les plus fascinantes de cette époque par sa contribution au mouvement des hippies… qu’il finira très vite par détester et conspuer !

Lors du Summer of Love ’67, durant lequel San Francisco fut couronnée comme la nouvelle capitale du monde, alors que Jimi Hendrix et les Doors sortaient chacun leur premier disque, alors que Bob Dylan était en passe de s’imposer comme la nouvelle égérie de la jeunesse, alors qu’en Europe les Beatles, tombés à leur tour dans l’acide, délaissaient leur image trop propre de boys band et adoptaient la moustache et les couleurs vives, on aurait pu alors croire que tout était possible, que le rêve allait devenir réalité et que nous étions aux prémices d’un nouveau monde, épris d’amour et de liberté. Du moins, c’est sûrement ce que la jeunesse de l’époque a pu croire devant l’effervescence et le bouillonnement soudain qui s’offrait à elle. La politique, l’art, la société, la spiritualité… Tout était renouvelé, et tout était soudain possible durant cette parenthèse folle qu’a été la seconde moitié des années 60.

Pour autant…

« Les défonçants ne sont plus de mode. La méthédrine est presque aussi rare, sur le marché de 1971, que l’acide ou la D.M.T purs. « L’expansion de la conscience » s’en est allée avec Lyndon B. Johnson… et il vaut la peine de noter, historiquement, que les tranquillisants se sont ramenés avec Nixon » – Hunter S. Thompson, journaliste et écrivain connu comme étant l’un des pionniers du « journalisme gonzo », à savoir une immersion totale dans le sujet d’enquête. Cette citation est tirée de son célèbre roman Las Vegas Parano, rédigé à l’année charnière 1971.

En effet, quatre ans seulement après le Summer of Love et deux ans après Woodstock, le rêve hippie semble être parti aussi vite qu’il s’est installé. Les Beatles sont désormais de l’histoire ancienne (même si John Lennon s’incarne en légende vivante et en résidus d’une époque avec la chanson Imagine), Jimi Hendrix a fini noyé dans son vomi après un mauvais trip de drogue, Janis Joplin et Jim Morrison ne tardent pas à le suivre… 1971 est l’année de la gueule de bois pour les hippies, lesquels comprennent pour beaucoup d’entre eux qu’ils sont allés trop loin et qu’ils ont espéré l’inatteignable (et cette impression a dû être d’autant plus forte qu’ils ont, durant un court laps de temps, caressé ce rêve pour de vrai). Utopie fauchée par une course effrénée et bien trop rapide au changement, rendez-vous manqué avec l’histoire de par la sottise de leaders d’opinion ayant vanté les mérites absolus de la drogue sans avertir sur ses risques, climat d’insouciance trop fort qu’on aurait manqué de canaliser pour que ça puisse fonctionner ?

Comme pour tout ce qui appartient à l’histoire, on ne saura jamais vraiment la réponse à ces questions. Toujours est-il que le rêve transformateur hippie a, en réalité, pris du plomb dans l’aile dès l’année 1969, avec un fait divers hautement morbide que Tarantino raconte dans son film Once Upon a Time… In Hollywood ; l’assassinat de Sharon Tate par Charles Manson et ses fidèles.

Personnalité christique et psychopathe notoire, Manson est alors le gourou d’une secte se revendiquant à prime abord d’idéaux inspirés de ceux des hippies comme la vie à l’écart de la ville en communauté, la pratique spirituelle libre, etc… Pour autant, c’est ce même Manson qui enverra plusieurs sbires, pour la plupart des adolescentes en manque de repère et buvant ses paroles à la lettre, poignarder sauvagement l’actrice Sharon Tate, alors enceinte de plusieurs mois, à sa villa dans les hauteurs de Los Angeles. Meurtre horrible et entièrement prémédité, ce fait divers fut saisi par la presse et les politiciens de l’époque (notamment Ronald Reagan qui était alors gouverneur républicain de Californie), lesquels y virent une occasion en or de descendre une fois pour toutes les coutumes hippies et la vague contre-culturelle en cours, et de prouver à tous leurs honnêtes électeurs à quel point ces jeunes étaient malfaisants. Au final, et malgré que la communauté de Manson et les actes perpétués soient tout l’inverse du message initial véhiculé par les Merry Pranksters, le subterfuge marcha auprès de l’opinion publique qui accorda majoritairement sa voix au conservateur Richard Nixon, lors des élections de 1970. Comme Jim Morrison l’avait prédit lorsqu’il plaqua les hippies, la révolution tant espérée n’a pas eu lieu.

« Combien de temps ça va encore durer, à votre avis ? Combien de temps est-ce que vous allez laisser continuer ça ? Combien de temps ? Peut-être que vous aimez ça, peut-être que vous aimez qu’on vous bouscule… Peut-être que vous adorez ça, peut-être que vous adorez qu’on vous mette la tête dans la merde… Vous adorez ça, n’est-ce pas ? Vous adorez ça. Vous êtes tous une bande d’esclaves ! » – Discours de Morrison pendant le concert mythique de Miami, le 1er mars 1969.

Devenus à leur tour les héros d’un mouvement contre-culturel d’ampleur immense, encore davantage que pour les beatniks, les hippies ont suivi une trajectoire semblable à un trip de drogue ; une montée aussi fulgurante et hallucinante que la redescente fut sèche et brutale. Au bout du compte, peut-être peuvent-ils autant nous inspirer, à notre époque actuelle manquant cruellement d’utopies et de projections pour l’avenir, que nous renseigner sur les tentatives du passé et les erreurs à ne pas reproduire. Comme la génération des baby boomers l’a fait en son temps, c’est maintenant à nous de construire nos opportunités nouvelles ; car les hippies font bel et bien partie de l’histoire ancienne, et se sont éteints dans la foulée de la chanson Riders on the Storm des Doors, emportés par les sombres nuages de la décennie 1970… L’époque changea, bientôt arriveraient au pouvoir Thatcher et Reagan.

Romain Bonhomme-Lacour