Les alternatives au développement ou comment résoudre la crise environnementale

Le GIEC (groupe d’expert intergouvernemental sur l’évolution du climat) a émit un nouveau rapport pour l’année 2018 avec des estimations de plus en plus préoccupantes concernant le réchauffement climatique. Alors que dans son rapport pour l’année 2014 le GIEC estimait un réchauffement de 3.8°, il estime en 2018 qu’il sera de 5.8° d’ici 20 ans si on ne réduit pas les émissions de Co2. Suite à ce rapport, le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres, a pris l’initiative de faire un discours pour avertir qu’il ne reste que dix ans pour réduire ces émissions. À compter de cette date, le réchauffement de la planète sera irréversible.

Malgré ces avertissements, assistons-nous pour autant à une baisse des émissions, ou à une réelle volonté de faire changer les choses ? Dans l’ensemble les individus changent peu à peu leurs pratiques pour moins polluer. Dans un autre temps les États, majoritairement dans les pays industrialisés, mettent en place des politiques publiques de transition énergétique, de réduction des émissions et tentent de mettre en place des outils pour réduire les émissions des entreprises. Cependant, à l’heure du néolibéralisme, l’État se doit d’être compétitif pour attirer des entreprises étrangères. Produire des normes environnementales qui contraignent les entreprises poussent celles-ci à se délocaliser pour aller dans d’autres pays où les normes sont plus souples, voire inexistantes. De fait, on voit que le pouvoir de l’État reste limité. Des tentatives ont émergé à l’initiative des ONG comme Greenpeace qui tente d’assigner l’État Français en justice pour inaction face aux changements climatiques et non-respect de ses obligations internationales, européennes et nationales. Dans un autre temps, la société civile se mobilise de plus en plus sur ces questions avec notamment le mouvement des collégiens et lycéens qui manifeste chaque vendredi dans plusieurs pays d’Europe montrant une jeunesse déterminée à obtenir du changement.  

Néanmoins, nous sommes convaincus qu’il n’y aura jamais de réel changement tant qu’on ne s’attaque pas véritablement à la source du problème. Albert Einstein disait qu’un problème créé ne peut être résolu sans réfléchir à la manière dont il a été créé.

Cet article a donc pour objet de tenter de présenter des solutions, des alternatives en puisant dans les différentes sciences (naturelles et sociales) mais aussi d’évoquer les sources du problème. Nous aborderons dans un premier temps les différents travaux des années 1970 sur l’entropie et l’activité économique puis nous nous intéresserons au système capitaliste comme destruction de la planète. Enfin nous tenterons de présenter des alternatives. Cependant cet article n’a pas la prétention de faire une liste exhaustive et complète. Cette question doit nécessairement déboucher sur un débat où chacun pourra exprimer ses solutions. Ainsi ce texte présente une piste de réflexion.


La loi de l’entropie et la destruction progressive de l’environnement

La physique peut permettre de comprendre la science économique et son lien avec la destruction de la nature. En 1865 Clausius invente le terme d’entropie. Cette loi physique fait que l’univers se transforme et que ce processus est gouverné par la dissipation irréversible de l’énergie. L’entropie c’est le désordre, la destruction. De fait, à terme si on suit cette loi, l’univers va progressivement vers son refroidissement et l’incapacité d’accueillir des formes de vies. Schrödinger dans son livre « Qu’est-ce que la vie » va montrer que ce qui est vivant c’est ce qui s’excepte d’une loi de la physique : l’entropie, de manière temporaire et locale. Temporairement c’est ce qui représente la durée de vie de l’être vivant, et localement c’est l’enveloppe corporel et la biosphère qui l’entoure. Alors les êtres vivants permettent de produire de l’entropie négative pour retarder ce processus.

Cependant Lotka, dans un article paru en 1945, va montrer que parmi les êtres vivant, l’être humain est celui qui produit de l’entropie avec les objets techniques. En effet même si, naturellement, l’homme limite l’entropie, il l’augmente en concevant des objets techniques. Ici « objet technique » peut être tous ce qui n’est pas naturel, ce qui a été inventé par l’Homme : une usine, des OGM, mais cela peut aussi être une paire de chaussettes.

Le système économique actuel produit énormément d’entropie car il est basé sur l’expansion et l’accumulation de richesses qui, à court terme permet à quelques-uns de s’enrichir, mais qui à long terme détruit la planète. Nicolas Georgescu-Roegen dans les années 1970 publie son livre « The Entropy Law and the Economic Process ». Dans ce livre il montre que nous devons repenser les règles de l’économie pour réagir à la crise environnementale. Pour ce faire, il faut baser l’économie sur la lutte contre l’entropie.


Le capitalisme : accumulation et impérialisme

Penser des alternatives au développement c’est d’abord questionner notre propre système économique, prendre conscience qu’il ne va pas de soi. En effet avec l’expansion du modèle capitaliste dans toute la planète nous vivons selon les mêmes règles et normes occidentales. Cependant d’autres futurs auraient pu être possible, d’autres systèmes économiques auraient pu s’imposer.  Lors du débat pour les élections européennes sur CNEWS en avril 2019, David Corman, élu Europe Écologie Les Verts (EELV) , été interrogé sur les questions environnementales. Celui-ci affirme qu’on ne peut pas réduire les effets de cette crise tant qu’on garde le modèle capitaliste, qui suppose le productivisme, la surproduction, la surconsommation et l’accumulation illimitée de capital. La présentatrice, Laurence Ferrari rétorque à cela « alors on va à la décroissance, on retourne dans les grottes préhistoriques ? ».  Le politiste Horacio Machado a montré que le capitalisme n’est pas uniquement un mode de production mais un mode de conception et de production de la vie. De fait, Bolstansky et Chiapello dans « Le nouvel esprit du capitalisme » souligne le fait que pour fonctionner, le capitalisme a besoin de produire des sujets qui croient dans le bien-fondé de la logique capitaliste.  

D’autre part, le capitalisme c’est l’impérialisme. Certains auteurs comme Anibal Quijano ou Samir Amin ont dégagé de leurs travaux que le capitalisme s’est étendu dans le monde par le moyen de la violence. En effet, le capitalisme est un système dans lequel on produit toujours plus car le capital produit permet de produire à nouveau. Cette accumulation suppose donc l’expansion. Les grandes découvertes au XVème siècle ont été motivé par le désir de trouver d’autres terres, d’autres richesses à exploiter, tout comme l’a été la période de colonisation. Comme il soumet les peuples et détruit la nature pour augmenter la production, le capitalisme est incompatible avec l’écologie et la protection de la planète. Même si les jeunes manifestent tous les vendredis, même si l’environnement est de plus en plus mis à l’agenda politique et médiatique, il ne peut y avoir de réels changements. Une des premières postures à adopter pour trouver des alternatives est de rejeter le modèle capitaliste et essayer de penser à d’autres modèles.


Les alternatives du Sud au développement

L’Épistémologie du Sud, la pensée frontalière et la pensée décoloniale sont une des solutions possibles. Cette pensée qui s’attache à réfléchir depuis les Sud, depuis la périphérie part du postulat que la civilisation occidentale est en crise. On ne peut pas trouver de solution à la crise occidentale depuis l’Occident et il faut donc penser depuis l’Asie, l’Afrique, l’Amérique latine. Le système actuel ignore et nie la nature, il n’a eu comme réponse que la violence et le néolibéralisme. L’écologie politique du Sud décoloniale constitue une clef de lecture et d’analyse importante. Elle permet de voir dans quelle mesure l’Occident, comme centre du capitalisme, a obtenu la suprématie dans le monde au moyen de l’exploitation et du pillage. Que son « développement » s’est fait en contrepartie d’un sous-développement dans de nombreuses régions du monde. De plus, il permet de mettre en lumière à quel point l’impérialisme et le colonialisme ne sont pas des exceptions ou des étapes du capitalisme mais qu’ils font partie intégrante de sa dynamique d’accumulation. De fait, l’écologie politique décoloniale nous invite à penser les alternatives au développement comme des processus de décolonisation et de désoccidentalisation, c’est à dire de démystification de l’imaginaire développementaliste et progressiste. Enfin, on peut introduire le concept de Boaventura de Souza Santos de « ligne abyssale » et l’interpréter dans des termes écologiques. Initialement, Souza Santos parle de ligne abyssale pour désigner la division entre les sociétés métropolitaines et les territoires coloniales. Appliquer aux questions environnementales, la ligne abyssale délimite et établit, d’une part une zone mondiale d’exploitation et de pillage, et de l’autre un centre global d’accumulation.

Il faudrait aussi se défaire de la raison capitaliste qui établit une dualité objet-sujet où la nature est un objet qu’on peut détruire et exploiter à outrance. Pour cela, écouter les communautés indigènes dans le monde sur leur conception de la nature et son respect peut être une bonne chose. L’importance d’accorder à nouveau de la légitimité aux autres formes de savoirs permet de percevoir l’horizon d’alternatives possibles, de comprendre d’autres rapports à la nature que ceux que nous connaissons. La notion d’agro-culture, présentée par Horacio Machado, implique la suppression de l’institution de la propriété sur les terres, et ainsi réduit à termes la marchandisation de la nature pour l’établir comme bien commun. Corrélativement, le tournant d’agro-culture permettrait de supprimer le travail salarié pour établir un travail libre où la priorité serait de produire juste ce dont on a besoin. En économie politique, ce tournant supposerait donc une redéfinition de la « richesse », non plus comme une valeur d’échange ou de marchandise mais comme un bien social, naturel indispensable au bien-être humain. Enfin dans des termes technologiques, l’agro-culture impliquerait d’en finir avec les énergies fossiles, principales responsables de la crise climatique, pour se tourner vers des énergies renouvelables.

Comme évoqué auparavant, les alternatives proposées ici ne sont pas forcément les plus pertinentes mais nécessitent une discussion et une réflexion. Nous avons principalement mis en avant la pensée du Sud pour trouver des alternatives au développement car celles-ci restent très peu connues en Europe. Cet article appelle à un vrai débat sur les questions environnementales tout en partant du postulat que pour trouver de véritables solutions, il faut prendre conscience et accepter que notre système l’en empêche. Tous les éléments présentés, les concepts de physique, les concepts de sciences sociales permettent à tous les lecteurs d’avoir les outils nécessaires pour tenter d’apporter des réponses. Pour Frantz Fanon, pour que l’humanité s’élève à un niveau supérieur que celui imposé par l’Occident, il faut inventer. Si nous voulons répondre aux attentes de l’humanité, il nous faut développer une nouvelle pensée, essayer de créer un nouvel Homme. (Los condenados de la tierra, 2007)


Ivan HAVERLANT

Sources bibliographiques :

  • E.Schrödinger, Qu’est-ce que la vie, 1944.
  • N.Georgescu-Roegen, The entropy law and the economic process, Harvard University Press, 1971
  • L.Boltansky, E.Chiapello, Le nouvel esprit du Capitalisme, Gallimard, 1999
  • A.Quijano, Race et colonialité du pouvoir, Mouvements, n°51, 2007.
  • S.Amin, Mondialisation ou apartheid à l’échelle mondiale, Actuel Marx, n°31, 2002
  • Machado Araoz, La « naturaleza » como objeto colonial, Onteaiken,10,2010.
  • B.Souza Santos, Para descolonizar Occidente, mas alla del pensamiento abismal,2010.

Pour citer cet article : I.HAVERLANT, Les alternatives au développement ou comment résoudre la crise environnementale, Apporteur de connaissances, 2019.