Le vestige français aux États-Unis, la Louisiane : rêve ou réalité ?

L’anglais est aujourd’hui la langue la plus utilisée dans le monde bien qu’il fût un temps où le français occupait cette place. Langue des élites, de la littérature, de la philosophie des Lumières, espace colonial immense propageant l’idiome aux quatre coins du globe, serait-elle aujourd’hui mondialement en déclin ? Cette domination ancienne peut être retracée depuis approximativement le XIIe siècle lorsque le français (en réalité le normand) devint la langue officielle de l’Angleterre pour ensuite être adoptée dans toutes les cours d’Europe (jusqu’en Russie). Le phénomène de la colonisation a aussi joué un très grand rôle, et il y a lieu de distinguer le premier espace colonial (sous la monarchie) du second (principalement sous les IIIe et IVe Républiques). Le premier des deux suit les grandes découvertes de deux siècles et est caractérisé notamment par une présence très importante en Amérique, du delta du Mississipi à l’embouchure du Saint-Laurent. Ces territoires immenses constituant la Nouvelle-France ont été pourtant très facilement perdus au profit des Anglais (Québec actuel, par le traité de Paris de 1763) et des Américains (vente de la Louisiane de 1803 par Napoléon Bonaparte). Pourquoi si peu de résistance à ces cessions ? Cela peut s’expliquer par un très grand déséquilibre démographique entre les régions qui pouvaient être très peuplées (autour du Saint-Laurent, embouchure du Mississipi) ou presque vides de Français, laissant ces terres aux Amérindiens. Mais qu’est-il advenu de ces populations francophones après la perte de la région par la France ? La langue française en Amérique est souvent perçue comme le dernier vestige de la colonisation française, qu’en est-il de sa situation en Louisiane qui, précédemment, allait de l’embouchure du Mississipi aux Grands-Lacs ? 

L’installation de la langue française en Louisiane

Si le français québécois est aujourd’hui très vivace, peut-être peut-on suggérer que c’est grâce à une installation plus ancienne que celle de Louisiane. En effet, Québec est fondée par Samuel de Champlain en 1608 tandis que Biloxi (Mississipi) est fondée en 1699 et la Nouvelle-Orléans en 1718, et devient la capitale de la Louisiane française en 1722 ; en réalité les différentes tentatives ont été mises en échec par les peuples natifs, en particulier les Natchez, totalement éradiqués en 1731. Les Français affluaient surtout depuis la Bretagne, l’actuel Poitou-Charentes, Paris, la Normandie, le Maine et l’Anjou et certains aussi loin que la Suisse. Or, le français à l’époque n’était pas une langue unifiée, et on peut penser qu’un « choc des patois » a eu lieu comme au Québec (selon Barbaud et Wittman). Selon Wittman, les différentes variétés du français se sont entrechoquées ensemble, coexistaient dans un cadre privé sûrement, ce qui a forcé l’usage du français « standard » dans les relations publiques. Toutefois, la colonie manquant de femmes, dès 1704 débarquent à Mobile puis Biloxi les filles de la cassette sur demande des autorités pour accroître le nombre de colons. Orphelines, prostituées et autres, venant en majorité de Paris (et de manière restreinte de l’Ouest) ont contribué à la diffusion du français standard dans la Louisiane (leurs équivalentes au Québec sont les filles du Roy) par les mariages qu’on leur imposait, et par conséquent la langue maternelle des colons des deuxièmes et troisièmes générations se débarrassait des patois. 

D’autres évènements contribuèrent à la francisation de la région malgré les difficultés. D’abord est survenu le Grand dérangement de 1755 désignant la déportation des Acadiens (l’Acadie se trouve sur le territoire actuel de la Nouvelle-Écosse) par les Anglais lorsque ceux-ci ont envahi le Québec durant la quatrième guerre intercoloniale (1754-1760). Aujourd’hui les descendants des Acadiens en Louisiane sont appelés les cadiens ou cajuns, installés principalement en Acadiane, dans vingt-deux paroisses de l’ouest de la Louisiane. Le français était toujours enseigné dans les écoles et utilisé dans les institutions, cependant l’impact de l’arrivée en masse des Acadiens a eu pour effet de changer la langue d’usage quotidien. En effet, les patois semblaient écartés, toutefois le français cadien s’est doucement posé comme la langue des gens. 

Le deuxième grand évènement est celui de l’arrivée des réfugiés de Saint-Domingue (colonie française jusqu’en 1804), blancs comme noirs, arrivant en masse en Louisiane, fuyant dès 1793 la Révolution haïtienne mais le pic se situe de 1806 à 1810, augmentant considérablement la démographie louisianaise et par conséquent le nombre de francophones. Leur arrivée se double de leur savoir-faire qui se transmet à la Louisiane dans la culture du sucre et du coton, et fait de la Nouvelle-Orléans un port très important dans le sud des États-Unis. 

La créolisation de la société louisianaise

Le phénomène de la colonisation de l’Amérique s’accompagne cependant du sort tragique des noirs réduits en esclavage. Leur enlèvement en Afrique était suivi de leur vente notamment à Saint-Domingue, plaque tournante de l’esclavage entre les Antilles et la Louisiane. Ceux-ci étaient ensuite achetés par des blancs, notamment en Louisiane dès 1710, on comptait deux milles africains emmenés en Louisiane entre 1717 et 1721. L’arrivée des esclaves a été constante, et s’est accentuée durant l’émigration depuis Saint-Domingue. Cependant du point de vue linguistique, tous les africains déportés ne parlaient pas la même langue et ne parlaient pas le français. Ainsi, un phénomène de créolisation de la langue française i.e l’émergence d’une langue mélangée ayant une base stable (ici le français) et des influences sur la grammaire, la phonologie ou le vocabulaire. Le créole louisianais est un créole proche du créole haïtien, et il permet de déterminer quelles langues ont contribué à la créolisation du français et a fortiori de l’origine des noirs réduits en esclavage. 

En effet, la majorité des influences viennent de langues mandées (sud de l’Afrique de l’Ouest) comme le malinké ou le bambara. On trouve cependant d’autres langues avec une influence perceptible : l’ewe (parlé au Togo), le yoruba et l’igbo du Nigéria (gombo est appelé okra en créole louisianais, venant de okuru en igbo), le fon du Bénin surtout pour les rites religieux (on trouve l’oungan et la mambo dans le vodou louisianais, mots venant respectivement de oungan, prêtre, nanbo prêtresse et vodún esprit), mais aussi le kikongo (Congo actuel, ayant donné par exemple le mot zombie de nzumbi, le cadavre). Des langues amérindiennes ont aussi contribué à la création du créole, notamment le chacta léguant les mots bayuk (sinueux) et chawi (raton laveur) que l’on retrouve en français louisianais et en créole sous « bayou » et « chaoui ». 

Le créole louisianais était au départ une forme de communication entre les blancs et les noirs, mais peu à peu ce créole s’est transmis aux enfants d’esclaves et de maîtres, et de ce fait une diglossie s’est mise en place : le français était utilisé dans le cadre officiel, le français cadien était utilisé entre les blancs pour communiquer de manière informelle, et le créole était utilisé pour les relations avec/entre les esclaves. De plus, une généralisation du créole s’est aussi fait au niveau de la société blanche avec le système de plaçage : la pénurie de femmes blanches amenait parfois les hommes blancs à prendre des femmes noires comme épouses informelles, ce qui a pu dans certains cas constituer une bourgeoisie noire ou métisse d’esclaves libérés. La créolisation de la société, i.e le mélange, passait non seulement par la langue mais aussi par la société constituant une mixité au sein de la Louisiane. 

L’américanisation de la société 

La domination espagnole de 1764 à 1800 n’a pas semblé laisser de traces linguistiques notables. Certains colons espagnols ont fondé des villes comme la Nouvelle-Ibérie en 1779 mais l’afflux constant de francophones empêcha une hispanisation de la Louisiane. Le changement commence à partir de la vente de la Louisiane par Napoléon Ier en 1803, devenant en 1812 le dix-huitième État des États-Unis. Avant la vente, quelques familles allemandes s’étaient établies sur les rives du Mississipi, et dès 1840, de nombreux anglais, irlandais et américains arrivèrent à la Nouvelle-Orléans, devenu un port majeur, en plus d’imposer l’anglais dans l’administration. Puis, après la Guerre de Sécession, les États-Unis supprimèrent les droits des francophones à parler leur langue imposant l’anglais dans les écoles (sous peine de punition des élèves), dans le commerce et l’administration. L’anglais s’imposa progressivement, le seul vecteur de la langue française fut l’Église catholique et les écoles privées mais ces dernières n’étaient pas accessibles à tout le monde. L’anglais devint la langue de prestige et de ce fait, beaucoup de francophones ont abandonné leur langue tout comme les anciens esclaves qui ont délaissé le créole louisianais qui les stigmatisait dans la nouvelle société américaine. Ainsi, l’usage du français louisianais et du créole louisianais a drastiquement baissé, laissant certaines familles au pire bilingues. 

Un renouveau francophile 

Derniers héritiers de la culture louisianaise, ces familles ont préservé le français et le créole jusqu’à nos jours. À partir de la deuxième moitié du XXe siècle, la volonté de promouvoir le français s’est accru, surtout avec la création du Council for the Development of French in Louisiana qui a pour mission de préserver et promouvoir la francophonie dans Louisiane. Dans les années 1990 ont été mises en place les signalisations bilingues dans plusieurs villes comme la Nouvelle-Orléans ou Lafayette et le secteur du tourisme a commencé à demander de plus en plus de francophones. Ces efforts de préservation du français ont mené à la création d’écoles francophones ou bilingues dans dix paroisses de Louisiane en 2011, suivant le Louisiana French language services Act, désignant l’usage du français dans un but culturel et patrimonial. Plus récemment en 2018, plusieurs chaînes de radios et de télévisions passent des programmes en français, tout comme certains journaux. 

Toutefois malgré ces efforts, le français n’est plus la langue principale sinon la langue seconde dans la majorité des cas, apprise à l’école et peu transmise. En 2000, 4,7% de la population louisianaise déclarait parler français dans leur foyer, et en 2010, l’on comptait 115.183 francophones (surtout des immigrés) sur quatre millions de louisianais. Le statut du créole louisianais, lui, reste très incertain, et peu d’efforts de revitalisation sont mis en place. On en compterait moins de dix milles locuteurs mais il apparaît que si aucun effort n’est fait pour le préserver, il pourrait à terme disparaître et emporter la culture créole louisianaise avec lui. 

Augustin Théodore Pinel de la Rôte Morel