Soudan : la répression dans le sang d’une révolution pacifique

Dans les années 2010, plusieurs révolutions ont émergé au Moyen-Orient et en Afrique du Nord pour se soulever contre des régimes militaires. C’est ce qu’on a appelé plus tard les « Printemps Arabes ». Caractérisés par une jeunesse désirant plus de démocratie, ces mouvements sociaux ont abouti à une chute de plusieurs régimes comme en Tunisie ou en Égypte. Cependant, dans la plupart des cas, l’élite militaire a su initier les pseudo-transitions démocratiques pour rester au pouvoir. De fait, les chefs d’États ont été écartés pour laisser place à un gouvernement de transition dominé par les élites de l’ancien régime. La réussite de ces mouvements est mitigée. En effet, en Syrie et au Yémen, les contestations ont abouti à des guerres civiles et aux situations que nous connaissons aujourd’hui.

Les mobilisations en Algérie contre un cinquième mandat du président Bouteflika et la révolution Soudanaise qui a débuté il y a quelques mois s’inscrivent dans la continuité de ces mouvements de contestations. Face au non-traitement médiatique de la situation au Soudan, du fait peut-être des positions ambiguës des grandes puissances occidentales, nous verrons dans cet article l’émergence puis l’évolution de la révolution soudanaise. Nous réfléchirons ensuite à l’avenir de celle-ci face aux contre-révolutions. Sur les réseaux sociaux, la société civile tente de soutenir les populations soudanaises qui subissent des violences tandis qu’au Soudan, les différents révolutionnaires tués par la répression sont érigés en martyr.

Du soulèvement pacifique à la répression du Conseil militaire de transition.

En décembre 2018, dans la ville d’Atbara au Nord de la capitale Khartoum, une manifestation a débuté pour protester contre l’augmentation du prix du pain. Ce n’est pas par hasard que le mouvement a débuté à Atbara car deux révolutions avaient déjà commencé là-bas. La ville a une histoire ouvrière et syndicale très forte puisqu’elle est le fief des cheminots. C’est donc un centre de lutte qui s’est toujours opposé au pouvoir dictatorial. Par la suite, le mouvement s’est diffusé dans toutes les villes du pays jusqu’à Khartoum où les revendications économiques ont laissé place aux revendications politiques, c’est-à-dire en finir avec le régime du dictateur Omar el-Béchir qui contrôle le pays depuis plus de vingt ans. A l’instar de ce qu’il s’est passé en Algérie, les revendications ont été entendues puisque le 11 Avril 2019, El-Béchir a été destitué par l’armée. Cette manœuvre avait pour objectif de garder le contrôle du pays en mettant en place un gouvernement de transition qui permettait aux élites militaires de sauvegarder leurs positions de pouvoir.

Pendant deux mois, la révolution a gardé un caractère pacifique. Avec l’aide de l’Association Professionnelle Soudanaise, une coordination de syndicats, le soulèvement a été organisé et a été non violent. Cependant, le conseil militaire de transition, présidé notamment par le général Abdel Fattah Abdelrahman al Burhan et son adjoint le général Hemedti, refusent toute concession avec les révolutionnaires et ne comptent pas céder le pouvoir. Après plus de deux mois de négociations pacifiques, le sit-in devant le quartier général de l’armée, qui était devenu un centre de lutte, a été dispersé dans le sang par l’armée dans la journée du 3 Juin. Le massacre a été mené par les Forces de soutien rapide (RSF), une branche issue d’une milice raciste, les Janjawids, responsables de crime de guerre dans la région du Darfour à l’ouest du pays. Après avoir brisé le sit-in, les forces du RSF ont tiré sur des militants dans les quartiers de la capitale puis ont fait des descentes dans trois des hôpitaux de Khartoum pour tirer sur les manifestants blessés qui avaient été emmenés pour se faire soigner. Dans la foulée, les forces contre-révolutionnaires avec l’aide du gouvernement ont imposé une censure d’Internet pour paralyser les lignes téléphoniques du pays. L’objectif de cette répression est très claire, elle représente la volonté de briser les revendications populaires et de disperser les révolutionnaires.


Une révolution qui effraie les puissances régionales

Les deux chefs du Conseil militaire de transition, Buhran et le chef du RSF, Hemedti, ont réalisé de nombreux voyages en Arabie Saoudite et dans les Émirats Arabes Unis. Ces deux hommes entretiennent des relations de longue date avec les dirigeants de ces pays car leurs milices sont intervenues au Yémen pour aider les forces saoudiennes. On peut supposer que la constitution d’un Soudan libre et démocratique ne conviendrait pas aux intérêts de ces pays. Par la suite, ces deux pays ont tenté de redorer leur blason aux yeux du peuple soudanais en proposant une aide financière de plus de 3 milliards de dollars. Le Prince héritier émirati, Mohammed bin Zayed, a juré de « préserver la sécurité et la stabilité du Soudan ». De plus, l’Égypte, pays voisin, voit d’un très mauvais œil le soulèvement populaire au Soudan. Le président Sissi a utilisé sa position à la tête de l’Union Africaine pour soutenir le Conseil militaire de transition. Ainsi, le massacre du 3 juin a sûrement été discuté et décidé, voire plus, financé avec l’aide de ces puissances régionales.

Du côté des puissances occidentales, leur position a été dès le début assez ambiguë. En effet, on a vu les représentants des États-Unis, puis des puissances européennes serrer la main du général Hemedti malgré son rôle dans les crimes de guerre au Darfour. Cependant, après les scènes de massacre qui ont été diffusées en masse sur les réseaux sociaux, les États Unis, comme la plupart des pays de l’Union Européenne ont fait des déclarations afin de condamner les excès de violence. Dans les instances internationales telles que le Conseil de sécurité des Nations Unies, une motion visant à rendre le pouvoir au civil et destituer le Conseil militaire de transition, n’a pas été adoptée à cause d’un veto de la Russie et de la Chine. D’ailleurs, la Russie a adopté une position plus belliqueuse en « excusant » les violences afin de « réimposer l’ordre et lutter contre les extrémistes ».  

La plupart des puissances régionales essaient de bloquer l’avancée de la révolution soudanaise mais aussi de détruire le profond sentiment de justice sociale et de démocratie que celle-ci porte avec elle. Pour éviter que ces idées viennent perturber leur position de pouvoir, les dirigeants préfèrent favoriser la répression.  


Quel avenir pour la révolution Soudanaise ?

Depuis la rupture des négociations, le Conseil militaire de transition a annoncé que des élections se dérouleraient dans neuf mois. Les révolutionnaires avaient demandé un délai de trois ans pour avoir le temps d’organiser les forces politiques indépendantes car certaines régions sont encore sous le choc des guerres civiles. Des élections, plus tôt, permettraient de garantir les positions de pouvoir aux élites militaires anti-démocratiques. Dans un autre temps, l’Association Professionnelle Soudanaise a déclaré cesser les négociations avec les militaires et a appelé à la grève générale politique et à la désobéissance civile de masse afin de renverser le régime. Pour sauver la révolution face à ceux qui tentent de la réduire à néant, cette mesure de l’Association Professionnelle Soudanaise a été suivie par des sections de travailleurs du pétrole qui sont entrées en grève également. L’objectif de la désobéissance civile est aussi de boycotter les élections si le gouvernement décide de les organiser unilatéralement.

Comme dans la plupart des révolutions, le pouvoir a été confisqué aux civils et les élites dominantes cherchent à étouffer les soulèvements. Cependant, la plupart des révolutionnaires sont des individus très jeunes en quête de plus de démocratie. Ils sont presque tous diplômés mais leur gouvernement les prive d’avenir dans leur pays. Cette révolution montre que ces jeunes diplômés ne sont pas partis pour travailler en Europe mais sont restés pour construire leur pays. Cette jeunesse désirant plus de démocratie est comparable à celle qui s’est mobilisée en Algérie alors que ce pays reste très conservateur et prive de futur sa jeunesse. Cependant, le Soudan et l’Algérie ne sont que le début d’une nouvelle vague de revendications politiques dans les pays Arabes et en Afrique. Ce mouvement, même s’il subit de fortes répressions, est lancé et l’arrêter sera compliqué. C’est à la société civile de se mobiliser, comme elle est en train de le faire sur les réseaux sociaux dans les pays Occidentaux. Pour reprendre l’expression de Shireen Akram-Boshar et Brian Bean dans leurs articles « Massacre et soulèvement au Soudan », la révolution soudanaise n’a pas d’amis dans les couloirs des gouvernements mais dans les rues.

Ivan HAVERLANT