Le mystère D. Gras

David Gras : ce nom ne vous dit peut-être rien. Braqueur repenti, il s’est rendu aux assises de Douai en 2018 après une cavale de 7 ans. Lors de son précédent procès en 2016, auquel il n’avait donc pas assisté, il avait écopé d’une peine de 25 ans de prison. En ce jeudi 4 juillet 2019, il est condamné à 15 ans de réclusion criminelle.

Nous avons suivi pour AP.D Connaissances, le premier et le dernier jour de ce procès particulier.

Un rapport
En cette matinée du 21 juin 2019, c’est M. le Président de la Cour qui est chargé de nous lire le fameux rapport, après le tirage au sort des 10 jurés qui symbolise le début de 15 jours de procès.
C’est à ce moment que nous entendons pour la première fois le déroulé précis des différentes affaires qui l’accusent : deux tentatives de braquage, association de malfaiteurs, et sa participation à 2 braquages dont un mortel.
Le 21 septembre 2011 à Orly, Giuseppe Di Carlo, convoyeur de fonds pour la société Temis, est soufflé par la forte charge explosive utilisée par les individus pour pénétrer dans le coffre.
Nous apprendrons lors de ce procès que c’est Serge Véron, l’artificier de la bande, qui en
est le principal responsable. David Gras disparaît alors pour sept années.

L’enjeu de ce procès pour David Gras et son avocat Maître Jérôme Goudard, est de prouver que certaines accusations ne sont pas fondées : actes de violence sur la police, David Gras comme supposé “cerveau” du groupe mais aussi artificier au même titre que Serge Véron, et enfin, sa participation à un troisième braquage, celui de Beaumont, une participation qu’il nie totalement.

Dans le box des accusés, c’est un homme soigné et très calme, avec une “gueule d’acteur américain” aux cheveux grisonnants, une barbe parfaitement taillée et de beaux yeux clairs qui apparaît : il n’a plus rien avoir avec la photo d’Europol qui tournait depuis des années dans de nombreux pays. Ses bras tatoués sont dissimulés sous une élégante chemise blanche.

Une enquête de personnalité
Cette enquête, une fois le rapport terminé, nous permet de davantage connaître l’accusé. Nous apprenons les détails les plus intimes de sa vie.
L’enquêteur décrit David Gras comme un “homme en bonne condition, spontané, et agréable”.
Père d’une fille de 19 ans, M. Gras a été élevé par ses grands-parents. Sportif et nerveux, il n’a pas réellement de modèle d’autorité.
David Gras refuse d’intégrer l’armée après son service militaire, la “chance de sa vie”, selon lui, une chance qu’il n’aurait pas dû laisser passer.
Il n’a jamais trouvé sa voie, il enchaîne les petits boulots.
Puis en 2004, un événement, son “suicide social” : c’est son premier braquage, pour lequel il a déjà été jugé et emprisonné quelques temps…Un braquage “amateur” dans une bijouterie rue Coniglione à Paris : il échoue, se faisant même enfermer dans la boutique.
Par la suite, lors de sa plaidoirie du 5 juillet 2019, son avocat qualifiera même son client de “boulet”, incapable d’être le « cerveau » d’une opération de braquage en bande organisée, un des faits qui, rappelons-le, lui étaient reprochés lors de ce procès de 2019.
Selon la défense, il n’a tout simplement pas les épaules pour cela.
Mais quels éléments ont motivé ce braquage initiatique raté de 2004 ? Voulait-il acquérir une voiture de luxe, voyager aux Bahamas ? Non. Nous sommes loin du compte. David Gras rêvait depuis quelques années de commencer une nouvelle vie, avec sa fille : il voulait cultiver le safran en Touraine…

“ M. Gras, à la barre”
Après l’exposition des faits, ce passage à la barre constitue pour lui l’occasion de revenir sur certains points.
Ce qui semble ressortir de sa discussion avec le Président, c’est qu’il ne trouve pas ses repères dans la vie de tous les jours.
“C’est le chaos dans ma vie parce que c’est le chaos dans ma tête”
Il se défend avec fermeté, après l’évocation de sa phase “skinhead”. A bientôt 50 ans, ce passé le nuit depuis le début de l’affaire et selon son avocat, notamment via certains médias, “une légende s’est construite autour de ce personnage”. David Gras ajoute d’ailleurs à ce sujet qu’il a “renié tout ça depuis 25 ans”.
Plus tard, il nous affirme que le grand banditisme, c’est pas son truc. “J’ai rencontré les mauvais garçons”, nous explique-t-il. “J’ai des idées foireuses, je sais”.

Rédemption
Le premier jour de son procès, pendant qu’il est interrogé, David Gras se tourne vers la famille du convoyeur décédé lors du braquage d’Orly, Giuseppe Di Carlo.
“J’espère que vous me pardonnerez, dites-moi ce que je peux faire pour vous soulager”. A cela, la fille de M. Di Carlo répond froidement que ce n’est pas du simple verre brisé que l’on peut réparer. David Gras est impardonnable.
Plus tard, David Gras affirme qu’aujourd’hui dans sa cellule, il est bien.
“Je suis comme dans un monastère […]. La rédemption, je la fais seul en cellule, je prie”.
L’homme de 49 ans a en effet, de lui-même, demandé à être placé en isolement. Alors quelles ont-été les motivations de cette repentance ? Pourquoi s’est-il finalement rendu en 2018 ?

L’histoire d’une incroyable cavale
Il y a ce que nous savons, le déroulé des faits, sa personnalité, son passé épluché et romancé, mais il reste toujours une part de mystère dans cette affaire digne des films hollywoodiens : Qu’a-t-il fait pendant ces 7 ans ? Où était-il ? Nous ne saurons jamais, ni les jurés, ni même ses plus proches amis.
L’homme en cavale a été recherché jusqu’au Japon, en passant par la Thaïlande, Singapour et même la Malaisie
Nous saurons simplement que, durant ces années de solitude, il est à l’étranger. En 2013, il rencontre une femme qui l’initie à l’orthodoxie. C’est selon lui, la spiritualité qu’il recherchait.
Il quitte cette femme inconnue, lui disant qu’il ne reviendra pas. Il veut la protéger, il ne dira pas où elle se trouve, ni qui elle est.
“La cavale, c’est pas une vie, c’est une horreur”.
Revenu en France, dans le plus grand secret, il contacte un avocat parisien et finit par se
rendre en 2018.
Il affirme que c’est la foi qui l’a aidé à revenir.

Un verdict, enfin
Entre 15 ans et 18 ans : c’est le nombre d’années d’emprisonnement requis par l’avocat général. 15 ans sera finalement la peine retenue le 4 juillet 2019.
David Gras a déjà passé une année en prison : ses proches espèrent qu’il parviendra à sortir plus tôt.
Sans une once d’ironie, le premier jour de son procès, David Gras avait affirmé en souriant à la Cour qu’un de ses projets à court terme était d’apprendre le grec, pour enrichir ses connaissances religieuses et davantage comprendre les textes orthodoxes.

Pour ses deux amis proches, interrogés lors de ce procès, c’est son mode de vie alternatif, ainsi que les mauvaises rencontres qu’il a pu faire en détention après le braquage de 2004,
qui ont poussé David Gras dans la criminalité en bande organisée.

Quoi qu’il en soit, ce fascinant personnage, qui rêvait de safran et d’argent facile, a au moins 7 années et demies devant lui pour apprendre le grec après quoi, il pourra selon sa conduite demander à écourter sa peine.

Clara Bousquet

https://www.ladepeche.fr/article/2016/01/29/2266325-europol-diffuse-portraits-fugitifs-plus- recherches-europe.html