L’écriture comme marqueur identitaire turc

L’écriture est un moyen de communication, vecteur de la transmission des pensées et a su se décliner en art. L’écriture est utilisée de plusieurs manières pour retranscrire les langues du monde : en alphabet (une lettre équivaut à un ou plusieurs sons), en syllabaire (un caractère égale une syllabe), en abjad (l’alphabet est consonantique), en alphasyllabaire (une lettre équivaut à une syllabe par défaut, mais un signe peut changer la voyelle) ou en idéogrammes. Aujourd’hui, chaque idiome s’écrit principalement avec un système d’écriture, bien que parfois certaines langues peuvent être retranscrites de plusieurs façons d’un alphabet, d’un syllabaire, d’un abjad etc. Le kazakh, par exemple, peut être écrit avec deux alphabets (cyrillique et latin) et un abjad en Chine (alphabet ouïghour, dérivé de l’arabe). 

Le changement ou l’accumulation des systèmes d’écriture dépend fortement de l’Histoire et des influences que connaît un peuple. Quid de l’écriture lorsqu’un peuple émigre et rencontre diverses influences très différentes ? Cette question particulière se détache du thème unique de l’écriture pour se greffer à l’Histoire et à la politique. L’exemple des Turcs permet de donner une réponse, eux qui ont migré de Mongolie à l’Anatolie, traversant les steppes d’Asie centrale et les montagnes de Perse, se confrontant aux diverses puissances régionales qui ont participé à la construction de l’identité turque. 

La période primitive : les runes de la vallée de l’Orkhon en Mongolie

Les Turcs (au sens large) ont formé un groupe très homogène pendant longtemps. Les linguistes et anthropologistes pensent que ceux-ci sont originaires du sud de la Mandchourie, dans le bassin de la rivière Liao, et qu’ils auraient commencé une lente migration jusqu’en Mongolie. Au Ier siècle de notre ère, les Chinois avait décrit des peuples turcs appelés les Tiele et les Dingling, situé au sud de la Sibérie, entre le Lac Baïkal et la Mongolie. Au Ve siècle apparaissent les Tujué, situés près des montagnes de l’Altaï (ouest de la Mongolie), appelés par la suite les Göktürk (descendants du ciel). Jusque-là, les Turcs vivaient dans d’immenses confédérations tribales aux côtés des mongols, des toungouses et des yénisseïens, ainsi que certainement d’autres peuples sibériens. Linguistiquement, les échanges étaient très courants, ainsi en turc, l’on peut retrouver des mots liés au mongol, comme cebe (la cote de maille), ulus (la nation), au toungouse comme yarın (demain), düş (rêve), au yénisseïen comme tanrı (divinité).

Dans ce contexte et dans cette région très connectée de la steppe mongole est né l’empire Göktürk (VIe-VIIIe siècles) alors que d’autres peuples turcs comme les khazars migraient à l’ouest. Cet empire est le premier à avoir mis à l’écrit une langue turque, non pas l’ancêtre direct du turc contemporain, mais une sorte de « langue-tante », appelée le vieux-turc. L’écriture est un alphabet runique et se lisait de droite à gauche, utilisée du VIIe au Xe siècle. Le recours à l’écriture se faisait le plus souvent pour des épitaphes, des mémoriaux, ou pour raconter le mythe fondateur du peuple turc sur des blocs de pierre retrouvés en nombre dans la vallée de l’Orkhon, et dans un nombre plus restreint dans la vallée du Ienisseï, près des montagnes de l’Altaï et dans le Turkestan chinois. Ainsi, l’écriture avait principalement une fonction sacrée et formelle. À titre d’exemple, sur le monument de Bilge Khan en 735 on pouvait lire notamment : 𐱅𐰭𐰼𐰃: 𐱅𐰏: 𐱅𐰭𐰼𐰃: 𐰖𐰺𐱃𐰢𐱁: 𐱅𐰇𐰼𐰰: 𐰋𐰃𐰠𐰏𐰀: 𐰴𐰍𐰣: 𐰽𐰉𐰢: Tengri teg tengri yaratmış; türk Bilge Kagan (« Dieu a créé un Dieu. Bilge Khan est turc »), et sur l’épitaphe du prince Kül: Türk budun ülesiking (« Tu fais partie du peuple turc »). 


Monument de Bilge Khan

Le khaganat Göktürk s’effondra au profit de l’empire ouïghour en 744 qui, lui-même cent ans plus tard, se morcela en plusieurs États. Ces derniers utilisaient encore les runes comme les Karakhanides (840-1212), mais toujours dans un contexte officiel. Plusieurs alphabets sont dérivés des runes de l’Orkhon, notamment l’alphabet khazar, les runes hongroises et les runes yénisseïennes. Toutefois, la migration vers l’ouest d’une grande partie des turcs oghouzes, influencés par de nouvelles civilisations, fit que l’usage des runes tomba lentement en désuétude. 


La période classique : l’insertion ottomane dans le monde arabo-musulman

Le khaganat Göktürk allant de la Mandchourie jusqu’au Caucase, les tribus oghouzes (Oğuz pl. –lar) ont migré en plusieurs vagues de l’Altaï jusqu’en Transoxiane (Ouzbékistan oriental) autour du début VIIIe siècle avant de fonder en 766 le Oghouze-Yabgou entre les mers d’Aral et de la Caspienne. La migration de masse des tribus oghouzes de la Transoxiane jusqu’à l’Oghouze-Yabgou et régions alentours se situe autour des IXe–Xe siècles. Leur arrivée en périphérie de la Perse sous domination des Abbassides arabes permet aux Turcs d’entrer en contact avec l’Islam et la culture arabo-persane, et les amène à adopter l’alphabet arabo-persan et à être complètement islamisés à l’aube du XIIe siècle. Plusieurs États turcs sont formés durant le Moyen-âge sur les terres d’Iran, du Kurdistan, et d’Anatolie, permettant une migration des Turcs vers l’ouest. L’empire seldjoukide annexe en 1068 une grande partie de l’Anatolie ce qui a pour conséquence l’islamisation et la turquisation des peuples (en majorité des Arméniens et des Grecs) en plus de la colonisation des tribus oghouzes. La langue parlée à l’époque s’appelle le vieux-turc anatolien (ancêtre du turc actuel) qui s’écrivait déjà avec l’alphabet arabo-perse. Toutefois, la langue turque a entraîné la modification de l’abjad et de son utilisation pour ajouter ses propres sons en créant le ڭ sağır kaf, représentant le son -ng (dans camping), et en ayant un recours systématique aux diacritiques. 


Lettre du sultan Abdülmecid Ier, 1856

Désormais, l’alphabet nouvellement adopté n’était plus utilisé qu’à des fins officielles : la littérature ottomane, florissant surtout après la chute de Constantinople en 1453, regroupe à la fois la littérature populaire issue des récits provenant de la période pré-anatolienne (comme نصرالدين خواجه‎, Nasreddīn Hodja ou Köroğlu destanı, کوراوغلو دستانی), et la littérature de cour composée de poèmes, de proses sans jamais d’histoires et de fiction. La poésie était un art requérant beaucoup de minutie et accueillant un nombre exorbitant de termes arabes et persans pour donner une valeur singulière au poème. Elle se décomposait en deux types : le mesnevi مثنوى  touchant des questions morales, spirituelles, philosophiques derrière une histoire (épique, romantique etc), et le kaside قسيده à propos de questions politiques et religieuses. La prose, elle, était aussi soumise à un régime de rimes mais permettait d’aborder de plus grands sujets (مناظرة münazara débats philosophiques, tezkire biographies, سفرتنامه  sefaretnâme récits de voyages). L’écriture servait aussi à une autre forme d’art : la calligraphie, dont le style ottoman, le divani a vu un usage démocratisé en tant qu’écriture cursive. À partir du XIXe siècle, l’écriture sert le journalisme. 

Toutefois, la maîtrise de l’alphabet arabo-persan était plus facile pour les personnes éduquées, parlant le turc ottoman i.e une langue socialement élevée comprenant beaucoup d’emprunts tandis que pour la majorité de la population turcophone rurale parlant une langue sans ces mots étrangers, l’accès à l’écriture et à la lecture n’était pas aisé. L’alphabet utilisé était alors composé d’un système de trois voyelles, alors que le turc en compte huit, avec une règle d’harmonie vocalique, certaines consonnes pouvaient représenter plusieurs, parfois certaines consonnes représentaient le même son ق et ك /k/, ڭ et ن /n/ (le son -ng ayant été perdu), et certaines fois, les mots avaient plusieurs sens : le mot خير hayır pouvait être lu comme « bon » venant de l’arabe, ou comme « non » venant du turc. Alors qu’une personne éduquée dirait ابيض âbyaz (de l’arabe, devenu beyaz), une personne non éduquée aurait dit ak pour dire « blanc ». L’arabe était la langue sacrée de l’Islam tandis que le persan était la langue de prestige et des arts, d’où le recours excessif aux emprunts créant une diglossie chez les turcophones. 


La période contemporaine : une Turquie ouverte sur l’Occident

La Première guerre mondiale a été un moment clé pour Constantinople qui a dû se plier face aux puissances d’Europe et reconnaître l’effondrement de son empire. La république est proclamée en 1923 et Mustafa Kemal dit Atatürk entreprend une série de réformes pour rebâtir une nation forte sur les ruines de l’Empire d’Osman. Outre les lois passées pour imposer l’usage du turc et effacer les minorités linguistiques (Vatanda Türkçe konuş ! Citoyen, parle turc !, turquification des noms de famille des minorités, des régions, villes et espèces animales, discrimination à l’emploi des minorités non-turcophones), la modernisation de la langue turque passe aussi par le passage de l’alphabet arabo-persan à l’alphabet latin basé sur la correspondance entre les lettres et les sons, ajoutant de nouvelles lettres : ı, ğ et ş. Ainsi, Atatürk souhaitait que sa langue se lise comme elle se parle et vice-versa. 

Atatürk enseignant le nouvel alphabet à Kayseri, 1928

La modernisation du turc est aussi liée au remplacement des mots arabes et persans par des mots turcs, parfois des néologismes : l’arabe ترجمه terjeme est devenu çevirmek, traduire, le perse جنگ cenk est devenu savaş entre autres. C’est en 1932 qu’a été pleinement mise en œuvre cette réforme titanesque (la loi datant de 1928), et cela a eu beaucoup d’effets positifs : en effet, le but était notamment d’avoir une société égalitaire et plus éduquée, et l’on remarque que le taux d’illettrisme a fortement chuté du fait de l’aspect simple et pédagogique de la nouvelle écriture. Pour un bon nombre d’écrivains et de journalistes, ce geste permettait de fermer la porte au passé tout en ouvrant une porte vers l’avenir, autorise aussi le détachement d’une société tournée vers le Moyen-Orient pour tourner les yeux vers l’Occident.

Vers l’Occident seulement ? Le changement d’écriture pour l’alphabet latin a été opéré par presque toutes les nations turques par effet domino. La Turquie l’a adopté en 1928, l’Azerbaïdjan en 1991, le Turkménistan en 1995, l’Ouzbékistan et le Karakalpak en 1997, la République du Tatarstan (Russie) en 1999, et le prochain État, le Kazakhstan, annonce une latinisation complète à l’horizon 2025. L’écriture est devenue pour les nations turques un moyen de réaffirmer leur identité propre mais aussi de réunifier les différents peuples turcs. 

Augustin Théodore Pinel de la Rôte Morel