Le peuple des Samis menacé par l’appétit économique de l’Europe du Nord

Chapô : Face à un projet d’exploitation du territoire arctique, le peuple Sami élève la voix, au nom des droits de l’Homme et de l’environnement.

Les Samis peuvent être définis comme une communauté d’individus unis par le territoire qu’ils ont toujours investi (les terres ancestrales Sápmi), leur culture ou différentes langues communes.

Sami citoyen de Norvège, en habits traditionnels. Photo prise dans un élevage touristique de rennes, dans la région de Tromsø (Norvège). Crédit photo : Jeanne Lepère

Ils seraient aujourd’hui entre 80.000 et 100.000 individus répartis entre la Norvège, la Suède, la Finlande et la Russie.

Les trois premiers pays cités sont bien souvent des exemples de bien-être ou de progrès social. Pourtant, la vie des Samis s’y résume en une action : faire perdurer leur culture face à ces nations dont le seul vœu est la prospérité économique.

Le couloir de l’Arctique, un projet économiquement alléchant

Avec la fonte des glaces, une nouvelle route commerciale plus rapide entre l’Asie et l’Europe s’ouvre dans l’océan Arctique.

Schéma synthétisant les projets pour relier le cercle Arctique à l’Europe. Source : https://arcticcorridor.fi/

De nombreux projets ont alors vu le jour dont le but commun est de créer un couloir de circulation.

Le gouvernement finlandais a donc lancé il y a quelques années l’idée d’une ligne de chemin de fer reliant Kirkenes (en Norvège) à Helsinki (Finlande), permettant au pays de se connecter à l’océan et de devenir un acteur du corridor de l’Arctique. Cette ligne aurait notamment pour objectif de faciliter le transport minier et d’hydrocarbures.

Il y a quelques mois, le ministère des transports finlandais avait pourtant déclaré ce projet « non viable économiquement ». Mais début mai, un nouvel investisseur privé, Peter Vesterbacka (co-fondateur de l’entreprise déjà chargée de la construction du tunnel entre Tallinn et Helsinki), a annoncé qu’il financerait de nouvelles études afin de concrétiser le projet pour 2030.

Un autre acteur soutiendrait le projet : Vladimir Poutine. Le président russe avait annoncé en 2018 vouloir multiplier par quatre, d’ici à 2025, le volume du trafic de fret transitant par la voie maritime du Nord. Pour la Russie, le développement économique de l’Arctique serait une priorité nationale.

De gros acteurs politiques et financiers sont donc en train de peser dans la balance.

Problème : les 495 kilomètres de voies du couloir de l’Arctique traverseraient le territoire ancestral des Samis, où se trouvent leurs élevages de rennes.

Un projet qui signerait la dégradation de tout un espace

Même si seuls 10 % des Samis pratiquent encore l’élevage de rennes, cette pratique est devenue l’un des symboles de leur culture. La réduction de l’espace dédié aux animaux et la modification des routes de migrations pourraient mettre en péril cet héritage.

La question environnementale est également en droit d’être posée. L’Arctique se réchauffe deux fois plus vite que le reste de la planète et les Samis voient augmenter le nombre de prédateurs naturels de leurs rennes tandis que leur nourriture est plus difficile à trouver.

Le Conseil Sami, une organisation représentant les intérêts du peuple des quatre pays, a donc commandé une étude préliminaire pour identifier les éventuels impacts environnementaux du projet de chemin de fer. Le couloir de l’Arctique rimerait avec plus d’exploitation minière, plus d’énergie fossile, abattre des arbres, déplacer des débris et ouvrir des carrières de roche… Cela aurait globalement un impact sur des centaines de kilomètres d’écosystèmes arctiques.

Suohpanterror, les représentants de Finnish Sámi Youth et Greenpeace revendiquent donc un message de contestation clair : « Pas de consentement, pas d’accès ».


L’ignorance des Samis, tradition des gouvernements

A cette résistance, les porteurs du projet répondent que le couloir ne viserait nullement à créer de nouvelles exploitations mais à optimiser celles existantes avec le train, un moyen de transport « respectueux de l’environnement ». Timo Lohi, porte-parole du projet du couloir de l’Arctique a même assuré que si le projet commençait demain, la première étape serait de négocier avec les Samis. Mais ces derniers ne possèdent pas les terres sur lesquelles ils élèvent leurs rennes, qui appartiennent pour la plupart à l’État… La négociation s’annonce donc relativement compliquée.  Si la justice donne parfois raison aux Samis (consulter la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones), les enjeux économiques du couloir de l’Arctique semblent peser trop lourds.

Dans la petite ville norvégienne de Kirkenes, les habitants espèrent que la voie ferroviaire du couloir  relancera l’économie régionale, fragilisée par la fermeture de la mine de fer de la ville. Et c’est plutôt ce genre d’avis que les gouvernements semblent vouloir mettre en valeur dans leurs prises de décisions, sans établir une participation ascendante avec les Samis.

Ce comportement fracture les Samis des autres citoyens des quatre pays nord européens. Et cette conséquence désastreuse sur le plan humain n’est que l’action d’un perpétuel renouvellement.

Jusque dans les années 1950, l’État norvégien saisissait les terres des Samis ; expliquant leur impuissance actuelle. Une politique de “norvégianisation” interdisait aux Samis d’acheter des terres s’ils ne parlaient pas norvégien. Les enfants étaient envoyés en pensionnat, pour les forcer à désapprendre leur langue maternelle, le same.

Et les Samis restent visiblement aujourd’hui toujours opprimés par les politiques norvégiennes. Seules quelques municipalités du Nord rural respectent les dispositions mises en place pour leur intégration et la préservation de leur culture. Et ces municipalités sont généralement critiquées. La ville de Tromsø par exemple, en se désignant région des Samis, a vu ses panneaux bilingues (Norvégien/Same) criblés de balles.

Il est indéniable qu’aujourd’hui les Sámis doivent faire abstraction de leur identité et de leur langue pour participer à la société et à l’économie norvégiennes. Ils se sont d’ailleurs largement reconvertis pour devenir des professionnels du tourisme, proposant des découvertes  « authentiques » de leur culture.

Les sites d’élevages Samis sont désormais ouverts au public, comme dans la région de Tromsø où les touristes peuvent nourrir les rennes. Crédit : Jeanne Lepère

Dans cette reconversion, ils ont néanmoins trouvé une certaine reconnaissance de leurs pairs, heureux du profit tiré de l’exhibition de leurs traditions.

Comme ils tireront sûrement profit de l’exploitation de leurs terres pour le projet du couloir de l’Arctique si le projet est déclaré comme viable.

Jeanne Lepère

Sources :

https://metsat.greenpeace.fi/blog/building-the-arctic-railway-would-be-violation-of-human-rights-greenpeace-stands-with-sami-communities

https://reporterre.net/En-Suede-les-mines-et-le-changement-climatique-menacent-l-elevage-ancestral-des

https://reporterre.net/Finlande-le-peuple-des-Samis-se-bat-contre-une-ligne-ferroviaire-vers-l fbclid=IwAR3iY_FLX8SzgOaE478Del3_rGJKIOUtN5KgLnf_FoSxti3Pch2j1c9io5c

https://www.lesechos.fr/2018/03/le-projet-fou-de-ligne-ferroviaire-dans-larctique-986279

https://reporterre.net/Avec-le-changement-climatique-la-Russie-colonise-l-Arctique

https://psmag.com/environment/kirkenes-proposed-railway-from-europe-to-asia-investors-excited-indigenous-groups-terrified

https://www.courrierinternational.com/article/analyse-non-tout-nest-pas-idyllique-en-norvege