L’arc-en-ciel et le Cambodge : deux réalités distinctes des droits des homosexuels et des lesbiennes

Le mot « kathoeï » renvoie dans la conception actuelle à des femmes transgenres de Thaïlande toutefois ce mot est à l’origine un mot khmer « kteuy ». À l’époque de l’Empire khmer durant le Moyen-âge (800-1431), cela renvoyait autrefois aux hermaphrodites, troisième catégorie de sexe aux côtés du bros (masculin) et srey (féminin) chez les khmers. Cependant, une autre conception est aujourd’hui collée au kteuy, celui d’homosexuel et femme transgenre, balayant la conception de troisième sexe. 

Taïwan, sous la présidence de Madame Tsa Ingwen, a officiellement reconnu le mariage des personnes de même sexe le 24 mai 2019, et devint ainsi le seul pays d’Asie à autoriser de telles unions. Le Cambodge a été longtemps considéré comme un pays très tolérant et est perçu comme étant, peut-être, un des prochains à déclarer légales les unions de personnes de même sexe. Toutefois, il y a toujours deux niveaux à ne jamais négliger : certes le monde politique dirige et prend les décisions, en réalité le monde populaire est celui qui accueille les actions politiques et se prononce dessus. 


La situation juridique trouble concernant la garantie des droits

Le Cambodge n’est pas un pays hostile envers les homosexuels et lesbiennes, il apparaît plutôt légalement indifférent et ne prend aucune loi pour les réprimer ni même pour les protéger ; à titre d’exemple, les activités homosexuelles sont autorisées et l’âge de consentement est le même pour toutes les orientations sexuelles. De jure, les dispositions ne sont pas, de manière générale, directement préjudiciables, toutefois cela peut altérer les relations et les activités entretenues car en effet, la sollicitation de personnes en public pour avoir des relations sexuelles est prohibée à l’article 298 du code pénal, freinant ainsi la prostitution homosexuelle. Le mariage tel que défini à l’article 3 de la loi du 17 juillet 1989 est l’union d’un homme et d’une femme, ce qui affecte la possibilité d’un mariage entre deux personnes du même sexe, précisé aussi à l’article 6 de la même loi qu’un mariage entre deux personnes de même sexe est prohibé au même titre que le mariage entre deux personnes de la même famille (articles 8 et 9). Toutefois, il est très fréquent que les autorités ferment les yeux sur ce dernier cas et que les familles transgressent la loi, que ce soit dans le cadre de mariages arrangés ou non. De la même manière, l’article 6 précité n’a pas été appliqué lors du mariage de deux personnes de même sexe en 1995 dans la province de Kandal, reconnu légal. En 2015, l’agence de statistiques TNS Cambodia a relevé que 55% des cambodgiens sont favorables au mariage des couples de même sexe, 30% des cambodgiens sont contre tandis que 15% se définissaient neutres sur la question.

Toujours est-il qu’une « alternative » a été trouvée au mariage. L’association militante RainbOw Community Kampuchea (ROCK) créée en 2014 a réussi à faire créer par le pouvoir politique la « Déclaration de vie commune » en 2018 qui est non seulement déclaratoire mais prend la forme d’un contrat entre deux personnes de même sexe conférant une protection légale au couple avec des droits et des obligations et permet de séparer équitablement les biens en cas de dissolution. En mai 2018, cinquante communes réparties dans quinze provinces (sur vingt-cinq) ont accepté de proposer la déclaration de vie commune aux homosexuels, aux lesbiennes et aux transgenres qui le souhaitent. 

Membres de l’association ROCK 

Une position officielle appelant à la tolérance envers les homosexuels et les lesbiennes

La situation étant ambiguë, plusieurs partis politiques ont fait savoir qu’ils organiseraient des référendums sur la question du mariage de personnes homosexuelles et lesbiennes comme le Parti de sauvetage national du Cambodge et le Parti national khmer uni lors de la campagne des communales en 2017. Le Khmer Times rapporte en février 2019 que pour Monsieur le Premier ministre Hun Sen, le Cambodge n’est pas encore prêt à légalement ouvrir le mariage aux personnes de même sexe du fait de la controverse que cela pourrait susciter. Cependant, son discours est doublé d’un appel aux familles et à la société de manière générale à ne pas discriminer les personnes sur leur orientation sexuelle, et rappelle que, si aucune loi n’est prise en faveur des homosexuels et des lesbiennes, aucune loi répressive en leur encontre ne sera prise à l’avenir. Le monde politique reste en général ouvert aux propositions tout en restant prudent, et le fait savoir. Le roi-père Norodom Sihanouk Rattanakaodh (1922-2012) s’était exprimé en disant qu’il serait prêt à rendre légal le mariage des homosexuels et des lesbiennes si les cambodgiens le souhaitaient. 

Plusieurs pays ont appelé le Cambodge à passer le cap. La politique cambodgienne tend à inclure les différentes orientations sexuelles dans la société, bien que cela se fasse lentement (mais probablement sûrement). Un projet de loi de 2017 visait à modifier les programmes scolaires pour introduire dans les heures d’éducation et de santé sexuelle certains thèmes comme la transidentité, les orientations sexuelles et leurs défis quotidien (violence, discrimination, stigmatisation). L’activiste cambodgien Srun Srorn qui a confectionné ces cours pour le Ministère de l’éducation reste positif car cette initiative permet de créer de nouvelles générations averties et plus tolérantes. 

L’accueil diversifié des homosexuels, lesbiennes et transgenres par la population cambodgienne

Si le pouvoir politique paraît assez ouvert, la société le paraît tout aussi. Paraît seulement car comme il a été souvent relevé par des associations et spécialistes, si la société accepte l’homosexualité et le lesbianisme, les agressions restent le fait d’individus isolés. Le Cambodge est vu de manière générale comme homophile (gay-friendly) par plusieurs sites internet de tourisme, mais il reste un pays marqué par la religion (le bouddhisme theravada concerne 97% de la population et l’Islam 2%), la hiérarchie et la famille qui, ensemble, imposent une manière de vivre et le respect de chaque maillon de la chaîne composant la société cambodgienne. Toutefois, le bouddhisme ne se positionne pas en faveur ou contre les autres sexualités que l’hétérosexualité, ce qu’il condamne sont les « actes sexuels illégaux » i.e le viol, la pédophilie et l’adultère selon les commentateurs du Tripitaka. Comme le relève ROCK, les homosexuels, les lesbiennes et les transgenres cambodgiens et cambodgiennes se sentent parfois oppressés, devant faire face à une pression de la part d’individus isolés plutôt que de la part de la société toute entière e.g exclusion de leur famille, discrimination à l’emploi et harcèlement professionnel ou scolaire etc. Des cas de mariages forcés et de nombreux cas de viols conjugaux sont rapportés par des femmes lesbiennes et il a aussi été rapporté que les femmes transgenres (les kteuy) font l’objet de violences voire d’assassinats par des hommes cisgenre hétérosexuels les considérant comme n’étant pas « de réels hommes ». 

Même si ces cas restent cantonnés à certaines relations entre individus et que le climat général reste indifférent, ROCK et d’autres associations perçoivent une évolution positive des mœurs de la part de la société concernant les homosexuels et les lesbiennes depuis le début des années 2010. Les transgenres, trop souvent laissés et laissées et côté, font l’objet d’une protection ministérielle depuis 2015 avec le Ministère du travail aspirant à plus d’inclusivité professionnelle des personnes transgenres, le Ministère des femmes tend à inclure aussi les femmes transgenres dans son programme de lutte contre les violences faites aux femmes et le Ministère de la santé tente aussi de traiter des problèmes que ces personnes rencontrent en plus de la lutte contre le virus du SIDA, trop souvent perçu à tort par les cambodgiens comme étant une maladie propre aux hommes homosexuels.

Aujourd’hui, le Cambodge s’ouvre lentement mais sûrement à la reconnaissance et à l’inclusion des homosexuels, des lesbiennes et des personnes transgenres, pas à pas en assumant leur place dans la société cambodgienne. Chaque année, ces personnes peuvent manifester fièrement leur appartenance à un groupe différent des cisgenres hétérosexuels avec la Pride. 

Augustin Théodore Pinel de la Rôte Morelឧក្ថិន ទេវទត្ត ទេព្សី