Enquête dans le monde de la prostitution

La prostitution : un monde soulevant d’innombrables fantasmes. Un monde qui se trouve juste en bas du nôtre et qui pourtant nous paraît si loin. Ces personnes que l’on croise le soir en rentrant d’un bar ou d’une soirée sans les regarder en détournant le regard honteusement, ces personnes qui, pour la société, ne sont rien de plus que des parasites, et tout autres préjugés entourant ce monde que peu de personnes ne connaît réellement. Mon envie de découvrir réellement les dessous de ce monde a en partie était motivé par ces montagnes de préjugés s’entassant au bord d’une falaise d’ignorance. Ce cheminement de pensée provient de l’imaginaire culturel : du cinéma, d’une partie de la littérature, des médias… Bien sûr, certaines choses sont vraies, me dis-je, avant mon départ, mais tellement d’autres doivent être fantasmées défigurant la réalité. Pour pouvoir répondre à mes questions et mener au mieux mon reportage, j’ai contacté une association en Belgique qui vient en aide aux personnes en état de prostitution. Cette association située à Liège s’appelle Icar et elle a généreusement accepté que j’accompagne deux de ses éducateurs spécialisés lors d’une soirée. Je me suis donc fondu au travers des regards des deux éducateurs pour observer et comprendre le « monde de la rue ».

Depuis plusieurs décennies, l’Asbl ICAR offre une aide et un accompagnement à ceux et celles qui font de leur corps un outil financier. Son équipe dynamique se rend régulièrement sur le terrain à la rencontre de ces personnes qui s’adonnent à la prostitution : mardi soir j’ai donc été le témoin du travail réalisé dans les rues de Liège par les membres de l’association. J’ai partagé plusieurs heures intenses au cœur de la jungle urbaine liégeoise en compagnie de Martin et Sophie, deux éducateurs spécialisés, passeurs dans ce monde où les visages n’ont pas de nom. Une soirée à battre le pavé de la Cité Ardente au milieu des déshérités, de la drogue, de la violence. Un milieu brutal. Pourtant, parfois des sourires, de la lumière ont surgi au milieu de la pénombre. Et cette belle bienveillance des éducateurs de rue… Toujours.

Martin et Sophie

Le monde de la prostitution est un milieu qui, comme tout milieu marginal, est source de nombreux fantasmes pouvant être réels ou bien erronés. Argent, violence, corruption, errance, drogues et autres mots sont souvent des maux érigés en réalité par l’imaginaire collectif mais qui restent éloigné de la réalité. Dans cette immersion dans le monde de la prostitution à Liège, nous suivons deux éducateurs spécialisés : Martin et Sophie. Pour cette soirée, ils seront nos passeurs pour entrer et apprécier ce monde invisible, mais également nos protecteurs légitimant notre présence. La légitimité, c’est justement le Graal le plus compliqué à obtenir et pourtant, sans cela, il est pratiquement impossible d’échanger et comprendre ce monde. Il a fallu du temps, de la patience et beaucoup de bienveillance pour que Martin et Sophie puissent créer un lien avec les travailleurs du sexe de Liège : « Cela dépend de la personne en face de nous, on doit être en accord avec nos outils d’entrée en relation. C’est la question de la légitimité tout simplement. Tu arrives en rue, tu sais très bien que tu travailles dans un quartier où il y a de la prostitution, de la drogue, tu sais que le monde de la rue ce n’est pas le monde des bisounours. Qu’est-ce que tu fais alors ? Qu’est-ce que tu dis ? Et comment tu as la légitimité d’aller vers elle ? Tout autant de données qu’il faut prendre en compte dans notre métier. Notre boulot, c’est vraiment ça : aller en rue créer un lieu et maintenir ce lien également », témoigne Martin.

Acteur à l’écoute des besoins 

En amont de la mise en place de ce reportage, j’ai souhaité rencontrer des professionnels qui ne portent aucun jugement moral sur ce milieu. Je voulais une association qui ne soit ni dans le puritanisme ni dans le libertinisme absolu. Icar se place exactement sur ce pôle-là. Aucun souhait d’être un vecteur politique ou moral auprès de ces personnes. Simplement répondre aux besoins qu’ils aperçoivent lors de leur déambulation et lors de leur échange : « Il y a beaucoup d’associations qui imagine des projets et des solutions sans les gens, c’est dommage. C’est comme les groupes qui se battent pour la liberté de la femme et qu’ils négligent et ne comprennent pas la condition des prostituées. Nous, on souhaite juste être un acteur qui est à l’écoute des besoins et des problématiques des personnes en situation de prostitution », éclaire Sophie.

Nos deux passeurs d’un soir, comme des aventuriers partant en expédition, savent parfaitement les différents objets qu’ils doivent prendre l’un et l’autre : des préservatifs, des seringues neuves, des produits hygiéniques, tout le nécessaire de base pour apporter une sécurité sanitaire aux dames et hommes de rue. « On distribue aussi, en plus de ça, des kits. On se rend compte que dans la rue c’est un milieu très précaire et donc de nombreuses femmes se font voler leurs affaires. Le but du kit SOS beauté, c’est de se dire comment rendre de la dignité pour des personnes qui n’ont plus grand-chose déjà. Dedans, il y a tout un nécessaire comme du maquillage, des produits hygiéniques, de bien-être… C’est triste, mais en même temps, c’est leur boulot donc il faut qu’elles puissent avec accès à un peu de matériel pour pouvoir prendre soin d’elles ».

Trois réponses pour trois objectifs 

L’association se pose sur trois pôles d’aides aux personnes en état de prostitution. Un espace psychologique qui donne un accompagnement nécessaire aux personnes de la rue : « Le contexte de la rue est un endroit très violent et dangereux avec des personnes souffrantes de nombreux traumatismes. Des personnes vont parfois profiter de leur argent, ça peut être des macs mais également l’entourage proche de la personne (copain, cousin, frère…), et donc le psychologue va longuement écouter ces personnes qui se livrent, pour une fois, à quelqu’un d’autre. Son rôle est en premier lieu l’écoute et seulement après, le psychologue va essayer de donner des clés à la personne », informe Martin.

Le deuxième espace est l’espace social, celui des éducateurs et du terrain : « Au niveau social, on rencontre les personnes sur leur terrain de travail : rue, vitrine, bar, escorte internet, salon de massage. On essaye de créer un lien avec la personne, un respect avec elle. Cela prend du temps car y a des codes, une manière de fonctionner. On n’a pas un but direct où on va dans la rue et il faut qu’ils viennent chez nous ensuite, voir un médecin non. On les rencontre, on crée un lien, qui prend le temps qu’il doit prendre et lorsque ce lien est suffisamment important ou tissé ils vont se dire « on peut faire confiance à cette personne ». On essaye vraiment, c’est la base de notre boulot pour tous les pôles, de ne pas imaginer les projets sans les gens. On est des thermomètres : on va dans la rue, on jauge un peu les besoins. On s’adapte à la réalité des besoins du terrain », explique Martin

Le dernier pôle est celui du bien-être, celui qui redonne un sourire, un visage, une identité à ces personnes qui bien souvent n’ont comme seule reconnaissance de leur identité le regard de la rue. « Avec le temps on a des gens qui ne font peut-être plus attention à leur corps. Qui ne conçoivent leur corps comme seulement un outil de travail, un moyen de financer leur errance, leur existence : il n’y a plus ce côté où je fais attention à moi pour moi. Je peux aussi avoir du plaisir pour moi dans d’autres cadres, mon corps n’est pas juste là pour l’autre. Et ça on estime que c’est important qu’elles puissent le savoir et le concevoir. Lorsqu’on a des gens comme ça qui sont dans le rien ou dans le pas grand-chose, le fait de leur permettre ces petits moments d’éclats et de parenthèse ça crée des petites étincelles et ça leur permet de se repenser. Et puis ce travail permet aussi de relancer le respect de soi-même, puisqu’elles s’oublient, elles oublient leur corps aussi, nous on est là pour elles on est là pour toi. Et si tu prends ce temps-là c’est parce que tu te respectes, tu t’accordes un moment pour toi, pour t’aimer. Généralement elles oublient ça et je pense que c’est un bon moteur pour qu’elles se repensent et qu’elles acceptent ou pas telles pratiques. C’est un bon déclencheur je pense », déclare Sophie. Un petit rien qui fait du bien, un petit instant qui permet aux personnes en situation de prostitution d’avoir un autre rapport à leur corps, de concevoir le touché, le corps, autrement, de voir les relations aux autres, surtout avec les hommes, comme autre chose qu’une interaction pécuniaire d’offre et de demande.

Vitrine pour prostitué

Une nuit dans la jungle urbaine

Je suis donc Martin et Sophie qui m’emmènent dans les étroites ruelles de la ville, là où le jeu du chat et de la souris opère entre prostitués et client. Un étrange balai de voiture se fait devant nous, Martin nous explique que les quelques voitures que nous croisons depuis quelques minutes sont des clients qui tournent attendant de trouver une prostituée. Le monde de la rue est une jungle sauvage où les proies et les chasseurs se confondent sans cesse, les deux éducateurs le savent très bien et portent un regard lucide sur ce milieu : « C’est la jungle la rue et ils le disent eux-mêmes. Des potes de rue, ce ne sont jamais vraiment des potes. Si y en a un qui peut entuber l’autre, il le fera clairement. Ça reste le monde de la jungle vraiment, il faut survivre jusqu’au lendemain. Et nous avec Icar, on arrive dans ce monde de la jungle urbaine et il faut se faire une place avec nos outils et ça prend forcément du temps ». Quelques pas plus loin, nous croisons une dame singulière qui reconnaît directement les deux éducateurs et qui, comme pour des vieux amis, vient prendre dans ses bras Marin et Sophie. Le ton taquin et le regard forgé par la force des doutes, elle demande aux deux éducateurs des préservatifs et quelques autres produits hygiéniques avant de repartir. « Voilà exactement pourquoi on déambule ainsi dans ces quartiers. Tu peux aussi constater que les graines de notre travail de terrain portent ses fruits, on est légitime. Tu sais dans le milieu de la prostitution de rue, à Liège du moins, 90 % des dames de rues sont toxicomanes, c’est important de saisir ça ». En effet, quelques pas plus loin, nous croisons un couple de rues venant échanger leurs seringues usagées contre des seringues neuves. « Vous savez, souvent dans les couples de rues, la femme est complète soumise à l’homme, elle se prostitue pour lui. Pour pouvoir les aborder, il faut d’aborder que l’homme ai confiance en nous », pendant que Martin nous déclare ces paroles, deux hommes toxicomanes d’un pas oppressant viennent nous parler. Les deux éducateurs mettent fin à la conversation très rapidement, mais toujours avec le respect qu’implique la précaution : « Tu vois ces deux mecs, y en a un qui sors d’une grosse peine de prison, il est impossible de savoir sa réaction. C’est ça aussi le public qu’on rencontre malgré nous dans nos déambulations. C’est pour ça qu’il faut toujours garder une distance de sécurité comme vous venez de le remarquer ».

Une médiation nécessaire à faire 

Un autre aspect du travail de l’association et de ses éducateurs est la médiation autour de ce monde. Casser des préjugés, des fantasmes que la société a construit comme vérité dans son imaginaire collectif. Casser ce mythe de l’argent facile, ce fantasme de la vie faste autour du triptyque « sexe, drogue et argent ». Déconstruire l’idée, principalement masculine, qui fait croire que les prostitués prennent du plaisir avec leur client, car le sexe, c’est forcément une chose qui ne peut procurer que du plaisir. La réalité est bien plus noire que ça et ressemble plus à un film dramaturgique qu’à « La vie est belle » de Roberto Benigni. Sensibiliser également sur le fait que la société elle-même peut pousser une personne à se prostituer du fait que nous vivons dans un monde de consommation. « Ça peut être des mamans aussi qui viennent faire de la prostitution en rue, par exemple au moment de Noël. On a eu des mamans qui pleuraient, car elles ne pouvaient pas offrir de cadeau à leurs enfants et donc elles se prostitues sur une courte période pour n’avoir plus ce sentiment de culpabilité. On est dans une société de consommation et donc ce n’est pas simple de voir son enfant jalousé les autres enfants qui ont des cadeaux et de ne pas pouvoir en offrir à ses enfants. Il y a aussi une mauvaise gestion de l’argent qui conduit à cela, des dettes, de l’alcoolisme. Les coups durs de la vie », déclare timidement Sophie.

Cette immersion dans le milieu de la prostitution en compagnie d’éducateurs spécialisés a permis de mieux appréhender et comprendre ce monde et le rude travail, mais néanmoins primordial, que fournit cette association pour essayer de redonner de la chaleur à ces déshérités de la rue. Les raisons de la prostitution sont multiples : dépendance à la drogue, culture familiale, environnement où l’on grandit, dettes, nécessité, triste évolution de la vie… Il y a aussi celle qui est indicible, celle qui ne se montre pas, qui se tait et qui est presque banalisée. « Une fille, ou un garçon d’ailleurs, mais bon malheureusement dans nos sociétés, ce sont plus les filles, qui sont en galère de logement ben, on va lui proposer de l’héberger contre une compensation sexuelle chaque soir. On arrive dans des schémas de prostitutions insidieux où on rentre dans une logique du monde de l’échange où les gens profitent. Des schémas de prostitution, il en existe dix mille, c’est une zone de gris permanent. Nous, notre association, touche seulement à la prostitution qui se « voit », pour le reste c’est plus compliqué ».

Baptiste Teychon