Gagnant ou perdant avec Ilevia ?

Nous sommes le début du mois de septembre et ca y est, c’est la rentrée. Alors que certains reprennent le travail ou effectuent leur rentrée scolaire, la longueur des files d’attente continuent de s’agrandir dans les agences ILEVIA pour les abonnements 4-25 ans. Alors oui, pour Ilevia, on se doit de payer un ticket lorsqu’on atteint l’âge de 4 ans, mais ce qui nous frappe le plus, c’est la nouvelle augmentation des prix pour cet abonnement.

Revenons un peu en arrière. Dans la ville de Lille, une seule agence détient le monopole du marché des transports en commun. Une entreprise privée donc, Transpole, du début des années 2000 jusqu’en 2019. En effet, l’organisation a changé de nom et essaie de se donner une nouvelle image.  C’est maintenant Ilevia qui assure le réseau des transports en commun en partenariat avec l’entreprise Keolis, géant national du tramway et du métro automatique.

Cependant, cette tentative de communication pour redorer le blason d’une entreprise qui est, pour la plupart de la population lilloise, mal vue a vite échoué. Aux grandes annonces publicitaires ont suivi les réalités sur le terrain que vivent les usagers. Ainsi, cet article est écrit par deux Lillois, usagers des transports publics quotidiennement, qui proposent de faire une analyse de ce récit novateur de Ilevia, de le déconstruire, et de réfléchir à la manière dont on se déplace, et se déplacera dans la métropole lilloise.


Le changement de nom comme une volonté de construire une nouvelle image pour l’organisation.

Pour cet article, nous sommes partis de la réflexion et des méthodes des sciences sociales pour comprendre un objet de recherche. De fait, notre premier objectif a été de comparer les campagnes de communication de Ilevia à nos observations sur le terrain, nos entretiens et nos sondages. La première question qui nous a animés, et qui a constitué le point de départ de notre réflexion est celle-ci : pourquoi changer le nom d’une organisation ? Quels objectifs y-a-t-il derrière ce changement ? Pour quelles raisons ? A quelles fins commerciales ?

Comme nous l’avons rappelé en introduction, Transpole était en train de faire du sur-place dans la métropole. Les différentes promesses d’amélioration du trafic, avec notamment la création d’une troisième rame de métro dans la ligne 1 n’ont pas abouti. Tandis que les prix continuaient de monter, la répression des fraudeurs augmentait de manière analogue avec la constitution de portails automatiques. En 2019, l’organisation change de nom, Ilevia succède à Transpole, avec un nouveau slogan et une nouvelle image de marque. Cette stratégie pour redorer le blason d’une entreprise défaillante passe notamment par des campagnes de publicités massives : des flyers reçus à domicile selon les quartiers pour montrer les changements apportés par le nouveau réseau routier de la MEL et des grandes affiches dans tous les métros. Le changement passe aussi par un nouveau logo, un nouveau design et un nouvel habillage de couleur rouge pour les bus. Ces changements ne sont pas gratuits et le groupe Keolis devra dépenser pas moins de 2 millions d’euros uniquement pour changer le nom des bus. Plusieurs changements pour les usagers sont inscrits en grandes lettres sur les panneaux d’affichage des arrêts de bus, de tramway et les stations de métro. Ceux-ci concernent des points minimes par rapport aux attentes des usagers : le dernier métro une heure plus tard sur la ligne 1 et uniquement le samedi soir, la prétendue amélioration du trafic avec une présence des équipes Ilevia qui « rassurent » les usagers. Enfin, quelques changements qui n’en sont pas, car ils existaient avant que l’organisation change de nom.

Cette superbe campagne publicitaire a pu tromper plus d’un usager de la métropole, mais lorsque l’on s’intéresse non plus au formel mais à la réalité du terrain, on constate que les changements sont inexistants et que nous sommes dans une situation de monopole de la répression. Nous avons essayé de contacter l’agence de communication qui a produit cette campagne mais ils n’ont pas donné suite à notre demande. En revanche, nous avons pu nous entretenir avec Jérémie Crepel, élu EELV (Europe écologie les verts) à la MEL, parti qui a été le seul à voter contre la baisse de 10% du budget pour les transports en commun.  

Rédacteur –  « Pourquoi le nom Ilevia ? »

Jérémie Crepel –  « Le service public des transports en commun de la métropole de Lille était auparavant géré par Keolis qui est une filiale de la SNCF. Il y a eu un nouveau contrat avec un appel d’offre qui a mis en jeu plusieurs entreprises. Keolis a de nouveau emporté le contrat mais du coup, ils ont souhaité communiquer sur ces changements en changeant de nom pour Ilevia ».

JC – « Nous, les Écolos sommes en colère contre ses maires qui n’ont pas fait leur travail, ils sont élus à la MEL et ont voté pour la diminution des moyens et se plaindre après, c’est schizophrène. La maire de Marcq qui dit qu’il y avait trop de pages donc il n’a pas lu. Mon indemnité à la MEL est de 900€ par mois donc pour 900€, on peut lire 200 pages. Et même s’il n’y avait pas le temps, les écolos en ont fait une synthèse ».

Rédacteur – « Ces maires parlent d’optimisation qu’en pensez-vous ? »

JC – « L’optimisation, c’est un moyen pour faire mieux. Quand on baisse le budget de 10%, on ne peut pas faire mieux et on ne peut pas le faire croire aux citoyens ».

Rédacteur – « Je suis un usager régulier. Avant, je mettais 40 min pour aller à la faculté de droit à PDD et maintenant je mets 1h. J’habite à La Madeleine ».

JC – « Il y a une grande responsabilité du maire de la Madeleine qui a toujours refusé qu’il y ait un transport en commun en site propre sur la rue du Général de Gaulle pour garder des places de parking pour les commerçants donc la ligne 12 est toujours pris dans les embouteillages ».

Rédacteur – « Faire cet article était un moyen d’éclaircir ce sujet pour les usagers »

JC – « Ilevia n’est pas le responsable, la société Keolis au national prône le contraire car ils ont eu l’ordre des élus de baisser les fréquences sur les heures dites creuses mais Keolis dit qu’il faut cadencer car les horaires creux et pleins ne veulent plus rien dire.  Au niveau local, il fallait faire des économies et proposer une optimisation. Ainsi, Ilevia et Keolis ne font qu’appliquer les directives de Gérald Darmanin qui a écrit le cahier des charges et de tous les élus qui ont voté pour. Il n’y a qu’EELV qui a voté contre, et APM et les Communistes se sont abstenus. »


La réalité sur le terrain : observations/entretiens/sondages

Twitter : @dturotte

Suite au changement de nom de l’organisation, nous avons constaté que c’est bien l’informel qui règne dans un monde ultra formalisé. En effet, l’annonce de la « création » d’Ilevia a été faite bien trop tôt puisque les infrastructures n’étaient pas prêtes aux changements. Dans les premiers mois, on a l’impression d’être encore sur le réseau Transpole, les transports portent encore ce nom et seuls les panneaux publicitaires apportent le nom d’Ilevia. De plus, d’autres changements comme l’amélioration du service de bus sont dans les faits vécus par la population comme beaucoup plus handicapants qu’avec le réseau Transpole. En effet, les bus Liane, qui desservent plusieurs communes aux alentours de Lille ont été réduits et découpés en plusieurs bus. Nous avons recueilli les propos de N, 17 ans, lycéenne, qui habite à Hem lors d’un entretien avec elle.  

« J’habite à Hem et mon lycée est à Villeneuve d’Ascq. Avant tous ces changements j’avais qu’un seul bus à prendre la Liane 4 et en 11 arrêts, j’étais arrivée au lycée, j’en avais pour 15-20 minutes, c’était parfait. Il y avait plusieurs passages dans l’heure et c’était pratique même si il y avait souvent du retard mais moins que maintenant. Du coup, maintenant, je dois prendre le 34 qui me dépose à Comices et de là, je dois changer et prendre le 32 ou la liane 6. Le souci, c’est que maintenant, c’est un petit bus et beaucoup de monde va vers Villeneuve d’Ascq. Avant, c’était les bus accordéon donc on avait de la place, là, on est tous les uns sur les autres et le bus ne passe que deux fois par heure. Si je rate le premier, je suis bonne pour attendre 20 minutes le prochain»

On voit ici clairement qu’on a une suppression de lignes directes pour créer une succession de petites lignes, avec pour chacune d’entre elles, de nombreux retards. Le cas de N, il y en a partout dans la métropole et cet entretien nous permet d’avancer une idée clef sur le nouveau réseau routier de la MEL. On assiste à une marginalisation des populations vivant aux alentours de Lille au profit de ceux qui habitent dans le centre-ville. Nous raccordons cette idée avec le changement « phare » de Ilevia, le métro de la ligne 1 qui s’arrête non pas à minuit mais à 1h du matin. Ce changement est effectué sur la ligne 1, la plus petite des deux et celle qui dessert majoritairement, mais pas que, les stations de métro du centre-ville. Place de la République, Rihour, Gare Lille Flandres, Gambetta ; on voit ici la volonté de favoriser les sorties nocturnes à certains groupes sociaux au profit d’autres. De fait, notre enquête sur un cas particulier qu’est Ilevia, nous permet peut-être de monter en généralité pour questionner la politique de la ville de Lille.  En effet, depuis quelques années, la Mairie de Lille cherche à éviter la circulation dans le centre-ville avec notamment la suppression des routes au profit d’espace piétons, la création de bandes cyclables. Ces mesures sont légitimées par un discours « vert », écologique pour maîtriser la pollution en ville. Cependant, comment inciter les gens à laisser leurs voitures pour prendre les transports quand ceux-ci sont de plus en plus chers, avec un service défaillant ? Selon le groupe écologiste à la MEL, c’est plus de 7.7% de kilométrages du réseau de transports en commun qui ont été supprimés. Parallèlement, les gens qui habitent dans les alentours de Lille mais qui y travaillent, prennent de plus en plus leur voiture pour s’y rendre à cause du nouveau service, trop long, trop cher.

Dans notre sondage publié sur le réseau social Facebook pour mesurer la satisfaction des Lillois sur le nouveau réseau de la MEL, sur 423 votes, 80% ont répondu n’être pas satisfaits. Cependant, ce sondage présente de sérieuses limites puisque la bulle cognitive que fabrique Facebook ne nous permet que de récolter les votes d’étudiants. Il faudrait quantifier cette satisfaction auprès d’autres groupes sociaux. Enfin, l’unique mesure prise par Ilevia observable sur le terrain est l’augmentation exponentielle des portiques anti-fraudes. A l’instar d’autres grandes villes, le réseau se dote de portails « haute technologie » pour dissuader les fraudeurs. Ilevia va même jusqu’à placer des contrôleurs après la validation du ticket pour vérifier que celui-ci est bien validé. Le slogan « je bipe, je passe » prend tout son sens.  Sur le site d’Ilevia, on nous présente l’installation de ces portiques comme une modernisation du trafic alors que son objectif est de réprimer les fraudeurs. On n’oubliera pas de relever enfin que le métro de Lille est un des plus pollués et plus anciens de Lille, que l’amende s’élève à 100 euros alors que le réseau ne dispose pas d’autant de lignes qu’à Paris où l’amende et moins élevée. On a donc une réduction du budget, c’est 10% de budget en moins par an pour les transports, soit 17 millions, une augmentation de contrôleurs qui crée une frustration chez les usagers.


Solution : la gratuité des transports

En effet, les élections municipales arrivent à grand pas, plus exactement les 15 et 22 mars 2020. Les maires, en particulier celle de Lille, Martine Aubry, demande la gratuité des transports dès 2020 pour certaines catégories. L’article écrit par N. Javey et publié dans la Voix du Nord du 5 septembre 2019 met en avant un tweet de la maire « J’ai demandé la gratuité dès 2020 pour les jeunes de moins de 18 ans, les étudiants, lycéens, les personnes en situation de handicap, les retraités à faibles revenus et la mise en place de la gratuité les jours des pics de pollution ». Il est alors intéressant de constater que la gratuité des transports devient un argument pour des stratégies de réélection. Lors de notre entretien avec l’Élu de la MEL, J. Crepel y répond de manière personnelle puis vis-à-vis de son groupe EELV. En effet, personnellement, comme le Parti Communiste, il est pour la gratuité des transports comme à Dunkerque. Toutefois, il reste pragmatique et met en avant le fait que notre communauté urbaine est beaucoup plus grande que Dunkerque, ce qui rend la chose plus complexe, notamment en prenant l’exemple du ticket de métro « Le ticket de métro dans la communauté urbaine de Dunkerque représente 10% du financement alors qu’à la MEL, c’est 30 et 40%. Il faudrait trouver 100 millions € par an pour le réseau. Mais il faut trouver des moyens pour le financer ». Ainsi, on remarque la complexité de pouvoir mettre la gratuité dans notre service urbain, on peut même parler d’une certaine démagogie des différent(e)s élu(e)s optant pour cette option car souvent, ils n’ont pas la solution.

Comment se déplacer dans la métropole lilloise ?

Depuis mi-août, la ville de Lille est passée à la limitation de 30km/h en ville. Cette mesure pourrait entraîner une volonté des citoyens d’utiliser des moyens de transports alternatifs, mais finalement, sur le terrain, on remarque que l’accès à ces transports est compliqué. Certains usagers aimeraient utiliser des V’Lille, pour privilégier le vélo sans faire d’abonnement. Cependant, pour utiliser les vélos de la ville, il faut s’attendre à payer le prix unitaire d’un ticket c’est-à-dire 1,70€ mais il est également obligatoire d’avoir au moins 200€ sur son compte en guise de « dépôt de garantie ». Ainsi, surtout pour des étudiants et les groupes sociaux ayant le moins de ressources, les 200€ ne sont pas possible et même si des personnes ont cet argent, celui-ci est bloqué au moins pour 24h voire plus pendant les week-ends.

Conclusions d’enquête

Après avoir étudié, observé, déduit des hypothèses, il y a énormément de problèmes au sein de notre métropole qui mériterait un renouvellement pour quelque chose qui soit plus durable, plus concret, et dans le respect de l’environnement et de la volonté des citoyens. De plus, au fur et à mesure de notre enquête, Ilevia a sans cesse voulu se construire une nouvelle image ; en faisant une belle communication : avec des affiches, des photos et même des débats où les citoyens étaient invités à donner leur avis, telle une organisation qui se veut démocratique. Toutefois, ces différentes mesures relèvent bien d’une certaine hypocrisie et d’un manque de courage car aucune décision n’est prise avec la participation des citoyens. Un article publié dans la Voix du Nord écrit par P. Seghi le 17 septembre 2019 met en avant la volonté d’Ilévia de lancer « 1 mois sans ma voiture ».

Dans cet article, comme le titre l’indique, l’organisation « propose à quarante volontaires de se passer de leur voiture durant un mois ». Comment l’organisation a eu cette idée ? Qu’en pense les citoyens ? D’après l’observation des commentaires et des interactions à cette publication, il y a énormément de personnes qui se plaignent, on peut lire : « Vu les services pourris qui sont les leurs, il n’y a rien motiver » ou encore :« Faut commencer par développer les services de transports, d’abord essentiellement le réseau des bus ». Sans nul doute, la stratégie de communication d’Ilévia n’arrivera pas à faire changer les avis, il est trop tard. Un changement radical est à souhaiter en matière de gestion des transports urbains dans notre métropole.

Pour conclure, cet article est le fruit de six mois d’enquête au sein du réseau routier de la MEL. Nous avons fait de nombreuses observations à des arrêts de bus, dans le bus, dans les stations de métro. Nous avons passé des entretiens informels avec de nombreux usagers des transports. Cet article est le premier à proposer une réelle analyse du changement de nom de l’organisation, qui a été survolé par l’ensemble des médias locaux. Enfin, si on tente de répondre à notre question initiale, notre enquête apporte une réponse. L’organisation a changé de nom non pas parce qu’elle s’est transformée ou parce qu’elle propose de nouveaux services mais au contraire pour communiquer en masse et masquer les baisses de budgets qu’elle subit. Ilevia a dépensé bien plus pour s’offrir une campagne de communication que pour améliorer le réseau routier. C’est à nous à présent, citoyens de la métropole lilloise, de redéfinir ce que doit être et ce que sera nos transports en commun.

Ivan Haverlant et Théo Wyckaert