Nos futurs soigneurs sont malades : enquête dans le monde du stage en milieu hospitalier belge

Encadrement défaillant voire inexistant, confrontation brutale avec la réalité du terrain, désenchantement. Les étudiants en soins infirmiers sont nombreux à avoir effectué leur stage dans la douleur. Les (mauvais) chiffres parlent d’eux-mêmes : 99,6 % des élèves en troisième année ont déjà ressenti une forme de violence durant leur stage, selon l’étude réalisée par l’infirmier en chef de la clinique Saint-Pierre à Ottignies. De plus, 50,6 % des étudiants sondés par la FNESI estiment que leur santé physique s’est dégradée depuis leur entrée en formation. Plus inquiétant encore, 18,8 % se disent en très mauvais état de santé.

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 « J’ai vu des étudiants se cacher derrière des règles, parfois transmises uniquement par voie orale, par des médecins qui ne sont même pas nos responsables officiels, et laisser ainsi d’autres collègues dans une situation scandaleuse qu’ils n’avaient rien fait pour « mériter ». Plusieurs personnes m’ont déjà raconté avoir fondu en larmes après une discussion un peu houleuse avec des collègues, qui faisait suite à des conflits, lesquels naissent parfois justement de ces règles, variables encore une fois d’un endroit à un autre, auxquelles nous sommes soumis, souvent sans base écrite claire. Ce qui, d’ailleurs, mène à des problèmes d’interprétation et elles exigent parfois des choses dont je ne suis même pas sûre qu’elles soient toujours parfaitement légales. Accessoirement, quand j’en ai un jour parlé à un chef de clinique, celui-ci m’a dit être surpris de ce que je lui racontais. Or, la plupart des choses dont je parle ici sont une expérience personnelle, mais que j’ai très souvent entendu partiellement répétée chez de nombreux collègues », confie Clarisse Cauderon, étudiante sage-femme en quatrième année. 

Le film « De chaque instant » retrace de manière très juste le parcours initiatique des futurs infirmiers. On y voit l’évolution de jeunes étudiants, des premiers cours aux différents stages. Leurs réussites, leurs victoires, mais aussi leurs doutes et leurs échecs sont dévoilés sans langue de bois. On comprend alors, à travers ces images et ces bruits, toute la dureté et le poids reposant sur les jeunes étudiants tout au long de la formation. C’est une responsabilité normale et indispensable étant donné leur profession, mais cruellement assommante pour des jeunes personnes en formation. 

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Sondage effectué par le bureau des étudiants médecine de l’ULB

Dès lors, ce sujet entraine deux problèmes qui sont à aborder : la violence polymorphe rencontrée en stage par les étudiants en soins infirmiers, et le fait d’envisager l’abandon de leurs études.

Ils se sentent exclus et ignorés par l’équipe soignante

Les chiffres sont sans appel. Selon le mémoire réalisé par Lénaïc Damman, infirmier en chef à la clinique Saint-Pierre d’Ottignies, 99,6 % des étudiants en troisième année ont ressenti une forme de violence dans le lieu de stage. De plus, la Fédération Nationale des Etudiants en Soins Infirmiers a interrogé 14 055 étudiants, tout cycle confondu. Il en ressort que pas moins de 36,9 % des personnes sondées ont fait état de cette violence durant le stage.

Cette violence peut être physique ou morale, l’une n’étant pas plus supportable que l’autre. Majoritairement, cette violence se traduit par le sentiment d’exclusion et d’ignorance par l’équipe soignante. Ce sentiment de non-reconnaissance est, la plupart du temps, insidieux et non-souhaité par les travailleurs. Les explications peuvent aller du manque de moyens ou du manque de temps à accorder à l’étudiant du fait du rythme de travail, jusqu’aux différentes maladies liées au monde du travail et qui dégradent les conditions d’équipe (burn-out, brow-out…). Il en résulte que, depuis des années, les services sont souvent sous tension. Les difficultés rencontrées par les professionnels deviennent, par effet domino, très souvent celles auxquelles sont confrontées les stagiaires.

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Sondage effectué par le bureau des étudiants médecine de l’ULB

« Je suis à deux semaines de finir ma spécialisation en chirurgie. Je regrette que malgré les horaires très lourds, je n’ai pas assez appris. Les assistants assurent les gardes pour que l’hôpital tourne : ils assistent, font les paperasses, les tours, mais quand est-ce qu’ils apprennent à devenir autonome ? Ce n’est que dans ma dernière année que j’ai eu un chef pour qui c’était une priorité que je sois autonome en sortant de ma formation. J’ai eu des consultations, des patients à ma charge, des décisions à prendre et j’ai appris à opérer. Pendant mes autres années, j’ai l’impression d’avoir surtout servi à faire les corvées et à assister les chefs, sans apprendre à en devenir un. Mais je ne veux pas être comme eux. J’espère que mes futurs stagiaires sortiront avec plus d’autonomie, de capacité technique et de jugement, et surtout avec plus de confiance en eux qu’en arrivant dans mon stage. Tout chirurgien ou autre médecin « formateur » a l’obligation de former son assistant puisqu’il profite bien de sa main d’œuvre bon marché », déplore une infirmière qui souhaite rester anonyme.

De plus, un constat est partagé par les différents acteurs du « stage » et de la formation : l’environnement professionnel pour les stagiaires, du moins pour les premières et deuxièmes années, ne convient pas. L’étudiant est perçu comme un frein pour le personnel soignant qui doit courir toute la journée et qui n’a ni le temps, ni la force morale de s’en occuper. De plus, l’écart qui existe avec la théorie, que l’étudiant stagiaire a et doit avoir, est très loin de la réalité du terrain, qui est souvent de faire au mieux avec les moyens du bord.

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Sondage effectué par le bureau des étudiants médecine de l’ULB

La violence prend plusieurs visages. Dans son étude, Lénaïc Damman distingue quatre formes de violences recensées et deux acteurs de ces violences : 

Les infirmiers sont à l’origine des violences verbales, mais surtout de la violence de l’exclusion envers les étudiants stagiaires. Ils sont rarement à la source des violences physiques ou des violences discriminatoires. Bien que les violences émanent le plus souvent du personnel, il n’en est pas toujours à l’origine. 

 Le patient, lui, est à l’origine des violences physiques et sexuelles ainsi que des violences discriminantes. Ces discriminations portent principalement sur l’âge de l’étudiant, son genre et son origine.

La difficulté à trouver sa place

« On observe que la première source de violence perçue par les étudiants est le manque de prise en considération », déclare Lénaïc Damman, chef infirmier qui a réalisé une étude sur la violence en milieu de stage. Il explique également que l’étudiant est toujours renvoyé à sa condition et à sa jeunesse, une situation qui le met à l’écart et qui peut contribuer à créer un climat non-adéquat pour le stagiaire, qui se voit d’ailleurs souvent appeler par sa condition et non par son nom. Autre phénomène : les gros turn-over internes dans certaines équipes ne favorisent pas la création d’un climat d’équipe où l’étudiant est partie intégrante. « Ajoutez à cela parfois sept stagiaires en même temps (et je ne compte que les stagiaires infirmier et aide-soignant) qui restent quatre semaines et seront remplacés directement après… difficile de prendre le temps, encore une fois, de connaître tous les prénoms », poursuit-il.

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Sondage effectué par le bureau des étudiants médecine de l’ULB

Les stages sont difficiles, prenants, fatigants, surtout quand l’étudiant a l’impression de ne pas y trouver sa place et d’être en tort pour cela. Il s’y sent parfois méprisé. C’est une insertion dans le monde du travail qui peut être brutale. Le stagiaire, dans les faits, sert le plus souvent de main-d’œuvre pour des tâches ingrates et administratives, tâches nécessaires et importantes, mais non contributives pour la formation.

Le stage, un apprentissage nécessaire ?

« Personnellement, je pense que les profs sont au courant de la situation vécue sur le terrain par les stagiaires. Il n’est pas impossible qu’il subsiste des idéaux tels que « moi aussi je suis passé par là alors pourquoi pas les étudiants » ? Il n’est pas impossible que les profs aient été d’anciens « bons élèves » qui ont su traverser leurs études sans grandes difficultés (sinon, ils quittent définitivement le domaine de la santé) et ont donc probablement un avis biaisé sur la question. Ils n’ont tout simplement pas beaucoup le choix, et c’est surtout cela ! Les places de stages coûtent cher ! Arrêter d’envoyer des étudiants dans une unité qui cause problème, c’est devoir replacer ces étudiants dans d’autres unités déjà saturées qui accueilleront plus difficilement la masse d’étudiants, etc. », déclare Lénaïc Damman.

Le stage est nécessaire pour se former et se confronter aux risques et à la dureté du métier. Cependant, cette étude montre que le stage est facteur de stress, d’inquiétude et apporte des maux autant qu’il apporte des connaissances utiles. A cela s’ajoutent le manque de moyens et d’encadrement pédagogique qui influe sur l’intérêt réel des stages.

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Lénaic Damman conclut : « On peut aussi imaginer retarder/limiter l’accès au stage et maximiser les exercices dans l’école sur des mannequins. On enverrait des étudiants plus matures et plus formés, peut-être plus aptes à faire face aux équipes surchargées. Il existe une unité qui a créé une culture de l’accueil, les résultats ne sont arrivés que cinq ans après, mais ça marche ».

92% ont déjà imaginé abandonner les études

« Quasiment tous les stagiaires ont fait une petite dépression à un moment donné, certains ont aussi changé d’étude », déclare Anna, ancienne élève infirmière.

Selon l’enquête de la FNESI, 50,6 % des étudiants sondés estiment que leur santé physique s’est dégradée depuis leur entrée en formation. Plus inquiétant : 18,8 % des étudiants sondés par la Fédération Nationale des Etudiants en Soins Infirmiers se disent en très mauvais état de santé. Plusieurs facteurs expliquent cette situation alarmante, il est donc important de comparer ces chiffres avec d’autres, notamment avec ceux de l’enquête plus récente du chef infirmier Lénaïc Damman. Il en ressort que 99,6 % des étudiants en troisième année ressentent une forme de violence durant leur stage et que 92 % d’entre eux ont déjà imaginé abandonner leurs études. Ce phénomène porte le nom « d’attrition » : on entend par là le phénomène de départ anticipé des étudiants de leur formation, qui s’explique par le désenchantement de la vocation et de la vision du métier. Effectivement, la confrontation avec la réalité du terrain peut s’avérer d’une rare brutalité, et cette désillusion mène alors à l’attrition ou au recadrage dit « cognitif »  où les étudiants intègrent les normes, le comportement et l’environnement social des professionnels et du lien de travail / stage.

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La violence horizontale et la violence verticale que subissent 99,6 % des stagiaires sont à l’origine de leurs souffrances. Les différentes études utilisées révèlent non seulement cette souffrance des étudiants, mais aussi celle du personnel qui ne peut faire autrement faute de moyen et de temps. Cela a donc engendré et engendre encore de nos jours, la banalisation des violences subies par l’étudiant infirmier.

« Une communication difficile avec les co-internes, des embrouilles, des prises de tête, des « coups bas » selon certains… J’ai vu quelques beaux gestes solidaires, mais j’ai surtout vu l’application directe d’une mentalité qui me révolte et qui se base sur le « marche ou crève » ou sur des règles qui, en plus d’être parfois peu légitimes à mes yeux, sont censées guider le comportement sans le dicter (des règles décidées par les chefs de service ou de clinique, par les hôpitaux ou par la faculté) », indique Laurent Coeurnelle, interne en médecine.

Il est pourtant anormal d’être angoissé à l’idée d’aller sur son lieu de stage, comme sur son lieu de travail. Le constat interpellant soulevé par les deux études est incontestablement un signal d’alerte. Pour rappel, 99,6 % des étudiants sondés par Lénaïc Damman et 36,5 % des 14 055 étudiants sondés par la FNESI estiment que le stage est un lieu de souffrance.

Le manque de moyens

« Je travaille dans un service de psychiatrie et la gestion du temps y est tout autre que dans les services classiques. Je peux vous dire que prendre deux heures pour accueillir l’étudiant à son premier jour est un véritable luxe mais impacte très positivement son ressenti pour le stage. Il est clair que les étudiants apportent une main-d’œuvre conséquente voire indispensable par moment et que cela, malheureusement, rend difficile de les encadrer comme des personnes en apprentissage. Je ne pense pas que les infirmiers (qui nomment d’ailleurs des infirmiers relais étudiant !) négligent l’aspect « enseignement » mais force est de constater que la priorité doit rester celle de la sécurité et la qualité de soins avant tout », indique le Chef infirmier.

Il est facilement imaginable que devant l’ampleur des professionnels qui craquent psychologiquement à cause de leur travail ou qui changent complètement de métier, les stagiaires eux aussi sont impactés directement par le manque de moyens alloués à la santé. Mais l’argent n’est pas le seul facteur de ce phénomène. Il y a aussi le facteur de la violence horizontale comme l’indique le chef infirmier : « Attention que l’argent ne fait pas tout, il faut aussi se rendre compte que des comportements (humains) sont changeables », poursuit Lénaïc. 

La question est donc posée : peut-on demander aux équipes soignantes de former deux, trois, quatre stagiaires en même temps alors même qu’elles n’arrivent pas (plus) à exercer leurs tâches ? Il est alors peu surprenant que le lieu de stage soit synonyme de lieu de violences pour beaucoup d’étudiants en absence de moyens et de personnel pour les encadrer. De plus, même si ces études se consacrent exclusivement aux étudiants du secteur de la santé, qui sont parmi les plus touchés, il serait également intéressant de savoir s’il en va ainsi pour les autres secteurs. Et si ce n’était que la pointe de l’iceberg ?

TEYCHON Baptiste