Les chinois du Cambodge et le chinois au Cambodge : le « péril jaune » en Asie brune ?

La Chine s’affirme depuis le début du siècle comme la nouvelle puissance du monde, établissant des relations commerciales et de grands projets avec les autres États du globe. Beaucoup parlaient au XXe siècle de « péril jaune » et bien que l’on souligne souvent la présence chinoise en Afrique et en Occident, quid des pays d’Asie du Sud-Est, appelés par certains anthropologues « l’Asie brune » différente de « l’Asie jaune » de l’Est ? Il ne fait aucun doute que la présence chinoise y est enracinée, notamment au Cambodge où cette présence est aujourd’hui vue par certains comme une invasion voire une colonisation. Les khmers et les chinois, bien qu’ils soient très différents sur plusieurs plans, ont noué des liens depuis des siècles et ces liens ne cessent de se resserrer. Cette présence chinoise a laissé des traces indélébiles et indéniables au Cambodge, toutefois plusieurs périodes peuvent être dessinées. Aujourd’hui, le chinois prend une place considérable dans l’éducation qui veut tourner les jeunes générations vers l’Empire du milieu qui est un des plus grands partenaires commerciaux du Cambodge qui, chaque année, reçoit des aides et des milliers de touristes et hommes d’affaires. Toutefois, la population ressent une certaine méfiance à l’égard de ces nouveaux arrivants et à la place qu’ils prennent : relations cordiales ou bien sinisation lente du Cambodge ? 


Une présence liée au commerce très ancienne

La présence chinoise au Cambodge ne peut pas être datée avec précision, elle ne peut non plus être expliquée de façon certaine. Autrefois situé autour du Golfe de Thaïlande actuelle, le Cambodge (appelé par les chinois Funan Ier-VIe siècles) accueillait déjà une minorité chinoise selon Harrison issue probablement du commerce entre l’Inde, l’Asie du Sud-Est et la Chine. Les relations diplomatiques étaient déjà établies puisque le Funan puis son successeur le Chenla (VIe siècle-802) étaient tributaires des dynasties impériales. Au temps des contacts entre khmers et han, le chinois était parlé dans sa forme « moyenne » (premier millénaire de notre ère) et le vocabulaire hérité en khmer est surtout lié au commerce et aux marchandises comme l’artisan en khmer jieng (ជាង) du moyen-chinois dzieng (匠), le magasin hang (ហាង) de hang (行), dix milles moeun (ម៉ឺន) de meuan (萬), le bronze touong (ទង់) de dung (銅). En 263, des musiciens du Funan sont partis se produire en Chine, il est possible qu’ils aient ramené avec eux le kheum (ឃឹម) du moyen-chinois gem (琴), cithare. Aux vues du vocabulaire, il paraît possible que la communauté chinoise était présente dans les relations commerciales entre la Chine et le Cambodge. Si cette présence semble attestée, elle ne peut avoir été probablement que côtière dans la mesure où, comme le souligne Willmott en 1967, aucune trace archéologique ne rend compte d’une quelconque communauté chinoise dans les terres, ce qui laisse à penser que la présence des hans était, sinon temporaire, peu répandue.


Le développement de différentes communautés 

Le déplacement de la capitale impériale à Angkor a amené les chinois à non plus se concentrer uniquement sur les côtes dans les ports commerciaux, mais à s’établir désormais dans le cœur du pays. Ayant un climat relativement uniforme, l’Asie du Sud-Est permet aux différentes villes d’être autosuffisantes, et ceci a permis aux chinois de prospérer hors de la capitale. Ainsi, aux XIIe et XIIIe siècles, plusieurs documents rendent compte de la présence chinoise à Angkor, à Ayutthaya où ils se spécialisaient notamment dans la porcelaine, on en trouvait aussi comme mercenaires dans l’armée des empereurs khmers mais aussi comme esclaves de khmers ou de chams. Chaque trouble politique en Chine engageait une vague de migration vers le sud, et durant le Moyen âge les groupes hans du sud de la Chine se démarquent linguistiquement. 

L’essor du pouvoir siamois à partir du XIIIe siècle permit une nouvelle influence linguistique chinoise sur le khmer par le biais de la prononciation thaïe. Ainsi, le système numérique de base vingt khmer fut délaissé pour un système de base dix et les noms des nombres utilisés sont devenus les noms cantonais (ផ្លូន phlon, quarante en khmer pré-angkorien est devenu សែសិប saesep dérivé de 四十seisip), le marqueur des nombres ordinaux est lui aussi issu des langues chinoises via le thaï (ទី ti du hokkien 第 ). Pourquoi un tel changement dans le vocabulaire fondamental ? Cela pourrait éventuellement s’expliquer du fait de l’affectation plutôt agraire des khmers par rapport aux chinois qui, encore, furent les commerçants citadins reliant les différentes communautés d’Asie du Sud-Est et de Chine. 

Les données archéologiques ne permettent pas de retracer de véritables communautés linguistiques au Cambodge. La première migration ethno-linguistique retraçable est celle du général cantonais Yang Yendi qui en 1679, dit-on, a fui l’avancée mandchoue avec ses soldats et leurs familles vers l’Asie du Sud-Est. Cette communauté se serait établie de Prey-Nokor (Saïgon) à la nouvelle capitale khmère Longvek, alimentant grandement les effectifs de la communauté chinoise déjà présente. Ainsi auraient-ils introduit de nouveaux mots en khmer comme le livre (សៀវភៅ siew pheu venant de 書簿 syu bou) ou le bandage médical (កៅយក់ kaoyuwk de 膏藥gouyoek). Toutefois, ces nouveaux arrivants en majorité cantonais comptaient probablement dans leurs rangs de nombreux min (hokkiens et teochiou) qui apportèrent peut-être à ce moment leur gastronomie comme les nouilles (មី mi de 麵mian) ou la soupe de nouilles (គុយទាវ kuytieo de 粿條 gwêdiao) ou bien leurs artéfacts comme les chaises traditionnelles en bois, les កៅអី kao eï (de 高椅gao-i). 

En 1715, une nouvelle communauté se développe avec l’arrivée du haïnanais Mok Kui, devenu dirigeant d’une principauté sur le littoral du Cambodge et du sud du Vietnam. Cet État facilita l’immigration chinoise des min de l’île de Haïnan qui devinrent cultivateurs et dont le vocabulaire pénétra celui des légumes. Au XIXe siècle les premiers recensements voient le jour. Le roi Ang Duong mâtât une rébellion avec une armée composée exclusivement de chinois et de chams ; les français, de leur côté, décrivirent l’importance des chinois dans le commerce et l’agriculture dans la ville de Kampot et dans d’autres villes où sur les marchés, l’on trouvait jusqu’à « dix chinois pour un indigène ». 

Un système de congrégation fut mis en place par le protectorat français qui divisait les chinois en groupes linguistiques : les min teochious, chinois ruraux, les cantonais qui furent les plus nombreux en ville avant que les premiers ne renversent la démographie, les min haïnanais sur le littoral, les hakka établis à la frontière avec le Vietnam, les min hokkiens urbains eux-aussi mais à l’origine de riches familles rurales khmères de la province de Battambang.

La tentative d’éradication des chinois du Cambodge

Les relations interethniques furent paisibles à l’indépendance du Cambodge en 1953. Le royaume était dans une période prospère et toute la population, khmère, chinoise ou autre profitait des Trente glorieuses. Les chinois possédaient leurs écoles, leurs journaux et leurs hôpitaux mais restaient toutefois intégrés dans la société et constituaient un moteur de l’économie. Par ailleurs, le roi Norodom Sihanouk entretenait de bonnes relations avec la Chine, ce qui était profitable à tous. Une certaine défiance à l’égard des chinois prit place au Cambodge pendant la Révolution culturelle et quelques associations sino-khmères furent fermées, de peur de voir l’influence communiste trop grandissante de Pékin dans ses communautés ultramarines. Bien que Zhou Enlai ait rassuré le roi Norodom Sihanouk, le coup d’état orchestré par le général Lon Nol mettant en place la République Khmère en 1970 entraîna de nombreux préjudices aux communautés chinoises comme la fermeture d’écoles, l’interdiction de journaux chinois dans un contexte d’hystérie anticommuniste. Les violences à l’encontre des chinois furent rares à l’inverse de celles dont faisaient l’objet les vietnamiens. 

© Asia Nikkei, le roi Norodom Sihanouk et Mao Tsetoung en 1970 à Pékin


L’arrivée des communistes Khmers Rouges en 1975, bien que soutenus par Pékin, fut une catastrophe pour les chinois qui constituèrent une classe socio-économique aisée et éduquée. L’idéologie xénophobe des communistes qui considéraient notamment que parler plusieurs langues était un signe d’éducation amena de nombreux chinois à cacher leur origine, à abandonner leur langue, faisant écrouler l’économie et leur culture avec eux. Parmi le tiers de victimes du régime communiste, les chinois et les sino-khmers furent probablement un grand nombre à périr. 

L’invasion vietnamienne et l’installation d’un nouvel État communiste en 1979 contraint aussi les chinois à rester discrets, car Hanoï, allié de Moscou, voyait les chinois comme pouvant être le bras de Pékin au Cambodge. Les générations nées durant ces années ont probablement oublié leur passé du fait de la répression que ces régimes rouges imposaient, obligeant les gens à changer de noms, n’ayant plus accès à l’éducation, et devant retrouver un emploi qui ne correspondait pas à la situation socio-économique d’avant 1970. De 444.000 chinois comptés par la CIA en 1975, il n’en restait plus que 61.400 en 1984.

Un retour actuel vers l’unification des chinois et du chinois

Ce n’est qu’en 1991, année des Accords de Paris conduits par le roi Norodom Sihanouk mettant fin à la guerre civile au Cambodge, que les fêtes chinoises furent tristement célébrées pour la première fois depuis 1975. Depuis le début du mandat du Premier ministre Hun Sen en 1998, les relations entre la Chine et le Cambodge s’intensifient et les chinois du Cambodge retrouvent peu à peu leur statut de commerçants, profitant de ce contexte pour être un pont entre les deux États. Le commerce s’intensifie, les chinois de Chine étaient deux millions à venir visiter le royaume en 2018, les financements chinois au Cambodge augmentent chaque année notamment dans le seul port en eaux profondes du Cambodge, à Sihanoukville. La population cambodgienne fait face à une arrivée de masse de nouveaux commerçants, de businessmen et businesswomen changeant la face de la ville, de nouveaux arrivants différents des sino-cambodgiens. 

© Radio Free Asia, écriteaux bilingues à Sihanoukville


En conséquence, les différentes communautés chinoises ont désormais tendance à ne se regrouper que dans une seule communauté où les différentes langues et coutumes deviennent uniformes. L’ouverture de cinquante écoles privées sinophones et de cours privés aux quatre coins du pays permet d’unifier les enfants des communautés chinoises sous le mandarin mais intègrent aussi de nombreux khmers qui voient une opportunité d’élévation sociale. Le modèle éducatif chinois vu comme prestigieux par les khmers, le tourisme, le commerce poussent les khmers à se tourner vers le mandarin pour réussir. Bien que cette situation entraîne des avantages créant des emplois et de nouvelles opportunités, développant économiquement le Cambodge, elle inquiète bon nombre de cambodgiens qui voient l’influence de Pékin grandir, ayant peur de voir leur royaume devenir un satellite de la Chine et de connaître un afflux incontrôlable d’immigrants chinois qui changeraient la face de leur pays. 

Augustin Théodore Pinel de la Rotte Morel