The Last Black Man in San Francisco et le pouvoir de l’enracinement

Pépite d’A24, primé à Sundance, The Last Black Man in San Francisco est une perle rare signée Joe Talbot, pas seulement pour sa maîtrise technique mais également pour son message fort. Inoubliable.

Une maison parmi d’autres

Il m’aura fallu un mois pour réussir à mettre des mots sur cette expérience cinématographique peu commune qui, en attendant la cuvée de la saison des récompenses, reste pour l’instant mon meilleur souvenir filmique de cette année 2019. Le scénario, écrit par Joe Talbot et Jimmie Fails, relate l’histoire de Jimmie et Montgomery, deux meilleurs amis, qui passent leur temps ensemble dans la baie de San Francisco. Ils s’occupent de restaurer illégalement une maison cossue occupée par un vieux couple. Cette maison, c’est celle de l’enfance de Jimmie qui tient par son père que celle-ci a été construite par son grand-père en 1946. C’est l’un des thèmes très forts de TLBMISF, au-delà de la gentrification poussant les populations pauvres à aller vers les périphéries des villes. Ce thème de l’enracinement, de l’appartenance, est visible tout au long du film, que ce soit avec cette maison, mais également les liens entre Montgomery et son grand-père joué par Danny Glover, ou bien encore la relation avec les autres jeunes adultes du quartier. Plusieurs fois, il y a cette quête d’identité menée par Jimmie, celle de savoir à quelle communauté il appartient, lui qui habite chez Montgomery, et qui voit dans la reprise de possession de cette maison l’occasion de retrouver un toit lui appartenant véritablement. 

Cependant, avec les changements s’opérant avec le temps, ce quartier n’est plus celui de son enfance mais désormais un repère de personnes très aisées dans lequel Jimmie n’agit pas de manière naturelle. Montgomery, lui, est plus méditatif et contemplatif. De par son amitié très forte avec Jimmie, il est toujours à ses côtés, l’accompagnant peu importe ce qui lui arrive, ayant confiance en lui. Il essaie d’écrire une pièce de théâtre en s’inspirant des scènes de la vie quotidienne qu’il rencontre par hasard dans la rue. C’est aussi ce qui fait la beauté de ce film, le décor non encombrant et sublime qu’offre San Francisco et ses alentours.

San Francisco, troisième personnage principal

Il y a de nombreuses rencontres dans ce film, des scènes captées par hasard, des bribes de conversations, des petites discussions entre les deux protagonistes et d’autres habitants de la ville. San Francisco agit comme un personnage à part entière qui a un impact sur le déroulé de l’histoire. Elle est également magnifiée et utilisée comme un décor naturel, sans pour autant prendre trop de place. Mise en valeur par le travail à la photographie exceptionnel d’Adam Newport-Berra, qu’on avait déjà pu voir à l’oeuvre dans le film Netflix Barry, elle s’habille de toutes les lumières possibles du jour et de la nuit pour offrir des visages différents. En s’associant avec Joe Talbot, Newport-Berra crée une véritable atmosphère prenante et nostalgique, nostalgie encore plus amplifiée par la musique très belle et calme d’Emile Mosseri, qui reste gravée dans la tête, à l’image de cette reprise de San Francisco de Scott McKenzie, l’un des moments les plus puissants du film en terme de nostalgie. En plus de la représentation d’une amitié sincère entre deux êtres, TLBMISF se veut comme un hommage au lieu de cette amitié, à cette ville qui l’abrite, San Francisco.   

Jonathan Majors, véritable révélation

Si l’histoire s’attache surtout à être centrée autour de la personnalité de Jimmie Fails, elle n’oublie pas Montgomery et lui laisse un champ d’expression très vaste, ce qui permet à Jonathan Majors de déployer son talent. Sa performance, magnétique, est sans aucun doute l’une des plus puissantes de cette année, la pièce de théâtre dans le dernier tiers du film étant assurément une des scènes marquantes du paysage cinématographique de 2019. Majors est d’autant plus impressionnant qu’il arrive à se glisser dans la peau de son personnage de manière aisée, jouant une personne aux apparences manquant de confiance mais tout en étant très propre sur lui, très cultivé également. Il est l’antithèse des autres jeunes adultes que l’on trouve dans le quartier où il habite avec son grand-père. Montgomery est un personnage captivant, intéressant, développé par un scénario qui lui accorde une place touchante, plus qu’un simple soutien de Jimmie, son véritable partenaire. C’est en ce sens que la fin du film est encore plus poignante et transpire d’une mélancolie si tranquille que l’âpreté de cette fin ne saurait être triste mais belle et que les pleurs qui surviennent face à tant de douceur ne sauraient être des larmes seulement tristes et dans le pathos mais des larmes joyeuses contemplant la force d’une amitié fraternelle. Joe Talbot a réussi ici à capter toute l’essence cinématographique de son film, à l’assumer et à le refermer de la meilleure façon qui soit. Il s’est affirmé en ce sens en tant que réalisateur. TLBMISF est son oeuvre majeure d’éclosion. 

Nicolas Mudry