Le New Age, décryptage d’un phénomène de société

Ces dernières années, j’ai pu assister à la résurgence d’une certaine mode partout en France, et particulièrement visible en librairie. Il suffit d’aller jeter un œil sur les sites de vente en ligne comme Amazon ou Fnac, ou même de se perdre sur YouTube pour s’en convaincre ; les années sont celles d’un retour en force du paranormal et de l’ésotérisme, sujets très sensibles qui attirent toujours plus d’internautes et de lecteurs crédules.

Dès lors, mon questionnement fut simple. Comment expliquer cet attrait renouvelé pour le New Age, et comment mieux le critiquer et le désamorcer ? Il y a, à mon sens, une mission de désinformation à mener tant le phénomène semble avoir pris de l’ampleur dans nos sociétés actuelles, et il nous faut démêler le vrai du faux pour ne pas se faire avoir par les nombreuses fake news gravitant autour du sujet.

Un cas symptomatique : Bruno, le médium 2.0 et « messager de l’au-delà ».

Sur sa chaîne YouTube Bruno Un nouveau message, commencée il y a trois ans, il attire déjà plus de 60 000 spectateurs. Devant le succès de sa formule, le « médium de profession » Bruno Charvet a ensuite investi son « don » dans la rédaction d’un livre (Les thérapeutes du ciel, disponible sur les plateformes en ligne et dans les librairies) et l’organisation d’un spectacle partout en France sans compter les nombreuses consultations privées qu’il donne en face à face ou via Skype, pour un montant avoisinant les 300 euros de l’heure.

En bref, un business très juteux, dont Bruno n’est d’ailleurs pas le seul à profiter ; on pourrait évoquer le succès d’auteurs comme Stéphane Allix ou le médecin réanimateur Jean-Jacques Charbonier, qui a été exclu de la communauté scientifique en 2019 et a reçu une interdiction d’exercer avec sursis, pour les ateliers de « communication avec les morts par hypnose » qu’il organisait. Même constat outre-Atlantique, avec les best-sellers que sont La vie après la vie du Dr Raymond Moody et La preuve du paradis du Dr Eben Alexander, censés apporter la lumineuse réalité de la vie après la mort que la doxa scientifique nous avait caché depuis le début. Pour des millions de lecteurs égarés et en quête de sens, c’est une véritable mine d’or dont le filon n’a pas manqué d’être exploité.

Mais revenons un instant à Bruno : celui qui déclare être un homme ordinaire doté, depuis qu’il est enfant, d’un don lui permettant de voir les « âmes des personnes disparues ». Pour appâter au mieux les éventuels curieux et personnes en deuil ou en quête de réponses, sa chaîne YouTube adopte un habillage tout ce qu’il y a de plus fiable, loin des clichés nébuleux qui ont été transmis par des memes comme Sylvain Durif. Trailers pour présenter Bruno, partenariats commerciaux, entretiens avec des personnalités du showbiz comme Cauet ou Stéphane Bern, interviews dans plusieurs journaux et passages à la télé comme dans Clique de Mouloud Achour, Foire aux questions…

On constate ainsi que rien n’a été laissé au hasard ; on a tout fait pour dresser l’image de quelqu’un de sérieux, professionnel et bienveillant, l’inverse d’un escroc. Et quand on se penche sur le contenu des vidéos en lui-même, on s’aperçoit qu’elles sont remplies d’émotions et de beaux discours, afin de susciter immédiatement la sympathie du spectateur et de combler le vide qu’il y a derrière. Car hormis un talent indéniable pour la communication et le mentalisme, Bruno ne fournit aucune information claire et tangible. C’est un point crucial à soulever, il ne faut finalement pas s’attendre à trouver guère plus sur sa chaîne que des clichés ésotériques du style « Tout est connecté » où « Il n’y a que de l’amour ». Ce qui, a priori, n’empêche pas Bruno de remplir des salles entières et d’être suivi par des dizaines de milliers de personnes.

La mouvance New Age, un mal de notre époque ?

Apparu dans les années 50 et 60, à la faveur du regain d’intérêt pour la spiritualité qui a accompagné la contre-culture occidentale (et ce, même si différentes formes de spiritisme et d’occultisme existaient déjà au XIXème et début du XXème s.), le New Age est un courant de pensée très diffus qui a regroupé au cours de son histoire des personnalités variées ; des écrivains et poètes (Aldous Huxley, Jack Kerouac, Allen Ginsberg, Bernard Werber), des psychologues (Timothy Leary, le principal initiateur du « mouvement psychédélique » dans les années 60), des gurus et maîtres spirituels (Maharishi Mahesh Yogi qui fut l’apôtre de la Méditation transcendantale pour toute une génération d’artistes) ou des musiciens de la Pop culture (les Beatles, les Doors, Carlos Santana ou encore Prince qui ne cachait pas son appartenance aux Témoins de Jéhovah).

Derrière tous ces noms, on devine que le New Age est un grand fourre-tout spirituel, une « religiosité post-moderne » pour les sociologues V. Vaillancourt et A. Kubiak, ou un « marché de la spiritualité » selon Van Hove. Cette dernière expression décrit bien la réalité factuelle de ce qu’est le New Age, une surabondance d’ouvrages et de produits censés enseigner la spiritualité au public occidental. Ainsi, dans les recommandations associées aux livres sur l’après-vie, on pourra trouver par exemple un guide de dessin pour tracer soi-même ses mandalas.

Cet avènement progressif du New Age, courant de pensée alternatif qui fut d’abord restreint aux artistes et aux cercles hippies, puis s’ouvrit au grand public et au marché occidental dans les années 80, ne serait pas gênant s’il n’induisait pas, à l’ère d’Internet et des réseaux sociaux, un grand nombre de rumeurs complètement fantaisistes. Ainsi, outre la capacité de contacter nos proches disparus, on trouve des légendes urbaines comme « nous n’utilisons que 10 % de notre cerveau » ou « la physique quantique nous prouve l’existence d’autres dimensions ». Des vidéos de vulgarisation scientifique existent cependant pour débunker toutes ces rumeurs et rétablir la vérité, comme sur E-Penser ou Tu mourras moins bête.

Au final, on peut considérer le New Age comme un gigantesque sursaut religieux, contournant le christianisme traditionnel et correspondant à un Occident qui était au XXème siècle en pleine révolution et en questionnement sur lui-même. Ce revirement spirituel de grande ampleur, s’il a pu provoquer de très belles choses comme l’essor de la méditation, du yoga ou l’ouverture sur le monde oriental après un millénaire de repli sur soi chrétien et la domination coloniale, s’il a su inspirer des œuvres culturelles parmi les plus marquantes de ces dernières décennies et propager un vent de liberté, traîne aussi ses casseroles.

Une contre-culture, surtout dans un contexte aussi fulgurant que celui des années 1960, a le droit d’expérimenter et de se tromper (on pourrait dire la même chose de l’usage abusif et dangereux des drogues psychédéliques). Le vrai problème arrive quand ladite contre-culture est captée par le marché, qui détourne alors ses valeurs initiales dans le seul objectif de faire du profit. Que restera-t-il de cette tendance néo-spirituelle qui déboule dans nos librairies, à part des milliers d’euros gagnés par quelques opportunistes ? Voilà aujourd’hui la question que nous sommes en droit de nous poser.

Sources

MaxEstLa sur Bruno, un nouveau message : https://www.youtube.com/watch?v=Eot3bdeElpg

E-Penser sur la superposition quantique : https://www.youtube.com/watch?v=P6Km_PV_c6I

Tu mourras moins bête sur les Expériences de Mort Imminente : https://www.youtube.com/watch?v=tzHUP_5s4Sw

Tu mourras moins bête sur le mythe de l’utilisation incomplète du cerveau : https://www.youtube.com/watch?v=3MQIVNuEGoE

Les bienfaits de la méditation selon le psychiatre Christophe André : https://www.youtube.com/watch?v=REDa0JX3cY4

Romain Bonhomme-Lacour