We need to talk about Her

Alors que la décennie touche à sa fin, il m’apparaît naturel de revenir sur des films qui m’ont marqué durant celle-ci. Joyau de 2013, Oscar du meilleur scénario original en 2014, Her a été la consécration de Spike Jonze. Fable romantique dans un avenir pas si lointain, Her est avant tout un film sur l’amour plus qu’un film d’amour. Mais aussi un merveilleux miroir d’une société dont la technologie transforme les rapports sociaux. 

La tranquillité du futur

Ce qui est premièrement frappant dans Her, c’est son évocation de l’avenir, très proche. Si la technologie a évolué, elle semble en rapport avec ce que nous possédons déjà en termes de progrès technique. Loin de tout futurisme science-fictionnel, Her s’attache à peindre un futur sans voitures volantes ou robots omniprésents afin de nous permettre de nous reconnaître dans ce lieu, afin de nous laisser nous y prendre pour y croire fermement. Et cela marche ! Grâce à ses décors, le film nous embarque dans son univers que l’on appelle à connaître dans quelques années ou décennies. Le réalisme de Spike Jonze réside donc d’abord dans l’ambiance qu’il arrive à instaurer, une ambiance loin de toute dystopie. On est loin d’un Black Mirror ou du futur d’une saga adolescente type Divergente. On pourrait rapprocher, dans les thèmes, Her de l’épisode de Black Mirror, “Be right back” et pourtant ils sont assez différents. À vouloir forcément jouer dans le cynisme, cet épisode arrive à une fin que l’on imaginait tous. Her arrive à des conclusions presque similaires mais qui ont demandé un cheminement opposé. 

Tout paraît tranquille en effet dans Her, rien n’est stressant. Même les scènes en extérieur, montrant, par une cinématographie recherchée, des personnages étouffés par les innombrables gratte-ciels peuplant désormais la ville de Los Angeles, ne semblent pas si oppressantes. La douceur est due à la fois au scénario mais aussi à la performance de Joaquin Phoenix, sorte de gentil loser qui se trouve en plein divorce. Cette partie du scénario, qui aurait pu être âpre, est un mélange aigre et doux. Doux dans la capacité à nous faire croire que le divorce se fait à l’amiable avec deux parties satisfaites, ne se déchirant pas totalement, mais aigre dans les nombreux flash-backs qui montrent un passé heureux pour un couple pourtant déchiré. Ces flash-backs nous permettent d’entrer directement dans l’esprit de Theodore (Joaquin Phoenix) et donc de pénétrer dans son esprit torturé qui ressasse des souvenirs joyeux. Ce mélange répond à une nostalgie dévastatrice qui pourrait être résumée par la phrase “ce fut un bon moment”, rappelant que la vie de mariage entre Theodore et Catherine fut emplie d’un amour intense mais que celui-ci n’est plus, laissant un vide alimenté par tous ces souvenirs qui reviennent en mémoire du protagoniste et qui sont autant de coups de poignard qui abîment et blessent son existence.

Une réflexion sur l’amour

Qu’on se le dise tout de suite, Her est inclassable. Alliant des caractéristiques de plusieurs genres, de la science-fiction à la comédie romantique en passant par le drame, Spike Jonze a voulu un scénario qui brouille les pistes et qui n’enferme pas son film dans un mécanisme qui appellerait à une succession de rouages classiques. On retrouve en Her des rouages de différents mécanismes. Le film n’est pas original dans ces ramifications, il l’est dans son histoire toute entière, dans sa capacité à prendre ce qu’il y a de bon dans chaque genre. On a pu le voir, le thème du divorce, que l’on retrouve dans de nombreux drames américains (voir en fin d’année sur Netflix le nouveau film de Noah Baumbach Marriage Story), est ici avancé dans une caractéristique que l’on a vu juste avant, à savoir sa dimension administrative (signature des papiers) mais aussi et surtout dans sa dimension affective agrémentée d’une décharge émotionnelle forte amplifiée par la nostalgie. Inutile de détailler le côté science-fictionnel du film qui se déroule dans un avenir proche et qui aborde l’anticipation d’une manière intéressante sur laquelle nous reviendrons après, c’est-à-dire l’anticipation de l’évolution technologique couplée de l’anticipation des réactions et interactions humaines face à celle-ci. 

Concentrons-nous plutôt sur l’amour, thème central du film. Comme dit plus haut, Her ne rentre pas vraiment entièrement dans la catégorie des films romantiques classiques. Il se veut surtout une réflexion profonde et poignante sur l’amour et ce que cela implique, abordant les thèmes de la rupture à travers le divorce, de la rencontre que ce soit avec le personnage jouée par Olivia Wilde ou bien avec l’OS Samantha, de la création des sentiments, bref l’amour sous des formes diverses, de sa naissance à sa mort. Spike Jonze dissèque donc l’amour en s’intéressant à trois étapes primordiales qu’il étudie en se centrant bien évidemment sur Theodore, sans suivre d’ordre forcément logique dans les étapes. Samantha, dont la voix est l’oeuvre de Scarlett Johansson, n’est finalement pas la première étape. Jonze commence par la fin en nous présentant des premiers flash-backs qui nous font rapidement comprendre la situation de divorce en cours entre Theodore et Catherine. La rencontre avec Samantha ne commence pas directement par un coup de foudre, ce qui est tout à fait logique, une relation amicale devant se tisser entre cet être humain et cette intelligence artificielle, les deux parlants beaucoup de la situation actuelle de Theodore. Cette dernière le convainc d’aller à un date trouvé par un ami. C’est la deuxième étape évoquée par Jonze, celle de la rencontre, les premiers balbutiements, les premières discussions, le premier baiser, bien que ce date se termine sur un échec, Theodore ne prenant pas cette relation au sérieux. La troisième étape qu’il évoque est finalement la plus importante, c’est la vie en couple heureuse, celle que mène Theodore avec Samantha qui n’est pourtant qu’un operating system. C’est le temps du plaisir partagé, de la redécouverte de soi pour Theodore qui, après sa séparation difficile avec Catherine, reprend le goût de vivre, de s’amuser et ce, grâce à Samantha. Ce plaisir n’empêche pas certaines disputes qui amènent finalement les deux protagonistes à discuter et à s’aimer davantage. L’apogée de cette relation est sans aucun doute la scène sexuelle s’opérant entre eux, l’écran devenant noir et laissant notre imagination agir, aidée seulement par le son, l’amour étant aveugle oui mais l’amour étant surtout cette sensation exprimée oralement et laissant exploser la jouissance de l’orgasme par le bruit plutôt que par l’image, un choix fort du réalisateur. Spike Jonze réussit donc l’intéressante combinaison de trois personnages totalement différents pour évoquer les différentes étapes d’une relation amoureuse autour de Theodore. Sa relation passionnelle avec Samantha nous dirige maintenant vers un autre questionnement tout aussi important que met Jonze sur le devant de la scène, l’évolution des rapports humains en lien avec les progrès technologiques. 

La guerre de la réalité contre la virtualité ? 

Spike Jonze n’est pas naïf, sa conclusion ne sera jamais de dire qu’il ne faut pas faire confiance à la technologie et que les vraies interactions, dans la réalité, sont toujours meilleures. Il y a deux éléments qui nuancent totalement le propos du réalisateur et scénariste du film. Tout d’abord, le plus important de ces éléments réside dans la joie retrouvée de Theodore. Celui-ci redevient l’homme heureux qu’il avait été auparavant. Le monde ne s’arrête pas de tourner et après sa précédente séparation, il tourne la page d’une période difficile grâce à son OS avec qui il vit un amour passionné et unique. Cette unicité est primordiale car personne ne semble pouvoir réellement remplacer Samantha, pas même le corps d’une femme auquel on ajouterait sa voix. La scène sexuelle avec Isabella, qui vire au cauchemar, est le témoin majeur de l’unicité de Samantha aux yeux de Theodore, ce pourquoi il aura du mal à accepter que celle-ci puisse être l’OS de différentes personnes au fur et à mesure où son développement sera exponentiel. Le deuxième élément ne réside pas à l’intérieur du couple mais à l’extérieur, comprenant l’idée qu’en ayant du recul par rapport à cette relation, nous pourrions mieux l’étudier et l’analyser. C’est donc à travers les yeux du patron de Theodore, Paul (Chris Pratt), et de sa copine que nous comprenons que la relation entre Theodore et son OS, Samantha, peut être vue de façon tout à fait normale. Paul et sa copine ne paraissent jamais surpris, ils acceptent cette relation comme n’importe quelle autre relation parce qu’ils voient pertinemment que cette relation rend profondément heureux Theodore, ce que Paul peut apercevoir dans les lettres brillantes qu’il écrit durant cette période, mais surtout les deux perçoivent l’amour qui lie ses deux personnages. Her a de progressiste cette subtilité à accepter et à mettre en scène comme dans n’importe quelle film romantique une relation qui pouvait apparaître peu conventionnelle à la base. 

De manière plus générale, Her essaie d’anticiper nos futures interactions. Nous vivons déjà dans un monde hyperconnecté où les interactions passent énormément par les réseaux sociaux. Le film se veut une réflexion sur le prolongement de ce qui est déjà effectif dans notre société. Loin d’avoir une ambition moralisatrice, il se place dans un entre-deux, présentant un protagoniste qui écrit des lettres à la place d’autre personne, posant ainsi la question de la réalité des sentiments des personnes utilisant ce procédé. Est-ce que l’amour d’une personne est toujours le même si elle offre une carte impersonnelle écrite par un autre ? L’interaction par le virtuel n’est pas condamnée cependant par Spike Jonze mais magnifiée par la relation entre Theodore et Samantha, tout en rappelant qu’il est toujours agréable d’avoir un pied dans la réalité, ce que l’amitié très forte et sincère entre Theodore et Amy (Amy Adams) vient rappeler en guise de fin tranquillisante qui achève une grande oeuvre de cinéma, techniquement très épurée et artistique, qui va chercher, dans le fond, des questions qu’elle tente de résoudre par les images et par un scénario original, le tout laissant une impression agréable, celle de se dire finalement rassuré que l’amour est un sentiment universel partageant des histoires uniques et diverses.   

Nicolas Mudry