Hirak et Thawra 2019 : mouvements de contestation ou révolution ?

Cette année, les fêtes d’indépendance algérienne et libanaise ont été célébrées en pleine contestation politique. Le 1er novembre tombait ironiquement un vendredi, jour de manifestation du Hirak (mouvement algérien) depuis le 22 février dernier. Les manifestants étaient nombreux, massivement réunis devant la Grande Poste devenue lieu symbolique de la révolte, à la conquête d’une nouvelle indépendance. Le 22 novembre à Beyrouth, dans un contexte de Thawra (révolution), ils étaient tout aussi nombreux, vêtus de blanc et de drapeaux libanais fêtant l’indépendance du Liban en espérant celle des Libanais. 

Dans ces deux pays, un mouvement d’ampleur a vu le jour s’opposant à la classe politique en place et dénonçant les conditions de vie. On parle de « sursaut national », d’ « insurrection », de « mouvement de contestation » et même de « révolution ».

Comparaison du Hirak et de la Thawra 

Que ce soit la taxe WhatsApp (une de plus) ou la candidature à un Vème mandat d’un président fantôme, ces annonces ont mis le feu aux poudres et ont été les détonateurs d’une contestation globale du système. C’est d’abord, la situation économique qui est complètement rejetée par les manifestants des deux pays. L’Algérie, « malade de son pétrole », vit une profonde instabilité économique. Le pétrole représente 1/4 du PIB algérien, soit 95% des exportations. En d’autres termes, l’économie algérienne en dépend : c’est une économie de rente. Toutefois, la production de pétrole a baissé ces dernières années par manque d’investissement alors que la population, elle, a fortement augmenté. Les emplois se font de plus en plus rares et les moins de 25 ans représentent 45% des sans-emplois.  Le Liban connaît aussi une crise économique sans précédent. Avec une dette de 150% de son PIB, le Liban est au bord de la faillite, de l’effondrement économique. Aujourd’hui, plus d’1/4 de la population libanaise vit sous le seuil de pauvreté. Les Libanais dénoncent aujourd’hui la cherté de la vie dans un pays où la corruption est partout. L’exemple le plus cité est l’électricité : depuis la fin de la guerre civile, un foyer doit payer une facture d’électricité supplémentaire pour avoir de l’électricité toute la journée (générateur).  

Pour les deux cas, on note une opposition à un système économique défaillant et ses conséquences sur le quotidien des citoyens. Ce ras-le-bol est tel qu’il dépasse les frontières. Les diasporas algériennes et libanaises manifestent, elles aussi, partout dans le monde (France, Etats-Unis, Angleterre, Canada…). Dans les deux cas : elle représente surtout l’élite qui, après avoir étudié, a quitté son pays d’origine faute de perspective d’avenir. Peut-on qualifier ces « sursauts nationaux » de révolutionnaires dans le sens où on assiste à un réveil citoyen, un rejet d’une situation qu’ils subissent depuis trop longtemps ?

C’est justement cette spontanéité des mouvements qui est souligné dans les médias. Peu importe l’issue des évènements, les dates du 22 février et du 17 octobre 2019 resteront historiques en Algérie et au Liban. Pour les deux cas, personne n’a vu venir ces manifestations et n’aurait pu prévoir cette ampleur. Non pas que la situation économique se soit dégradée du jour au lendemain pour les deux pays mais plutôt parce que chaque citoyen affrontait les problèmes du quotidien de façon solitaire. C’est presque comme si on avait intériorisé l’irréversibilité de la situation. Les 22 février et 17 octobre 2019, les peuples algérien et libanais ont repris confiance en eux : la société civile a été atomisée mais est en train de renaître.

Pour autant, aux questions : est-ce qu’un fond de contestation était déjà présent ?  Est-ce que le Hirak et la Thawra n’ont fait que saisir la fenêtre d’opportunité qui s’offraient à eux pour éclore ? On ne peut répondre simplement négativement en citant la spontanéité du mouvement. Selon El Mouhoub Mouhoud, professeur d’économie à l’Université Paris Dauphine, la contestation algérienne est présente depuis longtemps. Dès l’annonce d’Abdelaziz Bouteflika de briguer à un IVe mandat en 2014, de vives oppositions étaient perceptibles (réflexions, manifestations) mais le désastre économique n’était pas le même et Bouteflika a été réélu. Pour le cas du Liban, Dominique Eddé, romancière libanaise, décrit la taxe WhatsApp comme la goutte d’eau qui a fait déborder un vase déjà plein. Ce sursaut national intervient dans une longue série de « ras-le-bol ». On peut d’ailleurs citer l’année 2015 qui a vu les prémices de manifestations lors de la crise des déchets.

Le fait marquant des mouvements algériens et libanais est le caractère pacifique des manifestations. Détail notable : pour la première fois en Algérie ou au Liban, les citoyens descendent dans les rues en tant qu’algérien ou libanais. En effet, l’Algérie est marquée par de nombreuses querelles régionalistes (Kabyles, Chaouis…) et le Liban est le pays aux 18 communautés religieuses, où confession et politique sont intrinsèquement liés. Libanais et Algériens sortent donc manifester sans drapeaux régionalistes ou confessionnels comme un seul peuple : loin des divisions avec des revendications communes. Pour autant, des dissensions ont pu se faire ressentir au Liban tant l’attachement confessionnel est lié à la politique. Ce fut le cas lorsque des opposants au Hezbollah se heurtèrent à ses partisans après avoir scandé des slogans contre leur leader Nasrallah. Ce confessionnalisme et cette influence directe de la religion dans toutes les strates de la société, qui sont pourtant rejetés par les manifestants peuvent-ils déstabiliser le mouvement libanais ? Sont-ils si intériorisés qu’ils peuvent menacer l’unicité du peuple et/ou mettre à mal l’aboutissement de ce mouvement de contestation en une révolution ? 

En plus d’appartenir à diverses origines régionales ou confessions, les manifestants sont issus de différentes tranches d’âges : enfants, étudiants, retraités. Mais il est important de noter le rôle clé de la jeunesse dans les deux mouvements. En effet, c’est parce qu’ils représentent l’avenir du pays qu’ils sont si mobilisés. En Algérie comme au Liban, ils représentent une frange de la population qui n’a connu que le pouvoir en place légitimé par son rôle dans la guerre civile. Abdelaziz Bouteflika, président depuis 1999, incarnait lors de son élection la fin de la guerre civile et l’espoir.  Pour le cas libanais aussi, les leaders politiques ont tous été chefs de guerres pendant la guerre civile (comme le Général Aoun). Ils se sont auto-amnistiés pour accéder au pouvoir en jouant sur la protection du confessionnalisme qui serait le seul vecteur de la paix. En fait, on assistait au sortir de la guerre civile libanaise à une alliance de chefs de guerre et d’élites financières qui ont pris le pouvoir et se sont « partagés le gâteau » en ruinant le pays et se « nourrissant dessus ». Dans les cas algériens et libanais, le pouvoir est incarné par des anciens chefs de guerre jouant la carte de la crainte du retour à la guerre civile pour justifier leur position.  On a donc une classe politique qui n’a pas évolué depuis la fin de la guerre civile. A l’heure où ils sont complètement rejetés par leur peuple, pourquoi cet argument n’appuie plus leur légitimité ? Ces nouvelles générations algérienne et libanaise n’ont connu que les mêmes têtes au pouvoir, justifiant ce dernier par leur rôle dans la guerre civile. Mais cette jeunesse qui occupe les centres d’Alger ou de Beyrouth n’a pas connu la guerre civile donc ne peut y être aussi sensible que leurs parents. Il est important de souligner que ni le Liban ni l’Algérie n’a envie de revivre cette guerre civile qui fait l’objet de traumatismes même pour ceux qui ne l’ont pas vécue (leurs parents l’ont vécue et véhiculent l’idée d’un « plus jamais ça »).

Mais quelles sont les réactions du pouvoir face à ces mouvements inédits ? Il y a tout de même des réponses prouvant que la surdité du pouvoir n’est que partielle. Toutefois, elle l’est. En Algérie, le 03 mars 2019, Bouteflika annonce son retrait de la vie politique une fois que la nouvelle République serait mise en place, pensant ainsi calmer le peuple. Bien entendu, cette réponse n’a pas convaincu les Algériens qui promettent de rester dans la rue et de continuer à manifester. Désormais, on veut le démantèlement du système au pouvoir et l’annulation de toute élection présidentielle qui ne vise qu’à le régénérer.  L’exemple le plus récent est l’élection présidentielle du 12 décembre 2019, complètement contestée, qui a mis au pouvoir l’ancien premier ministre algérien Abdelmadjid Tebboune. Au Liban, la taxe WhatsApp a été annulée peu de temps après son annonce puis, le 29 octobre 2019, le Premier Ministre Saad Hariri démissionne. Une nouvelle fois, la colère des manifestants n’a pas cédé à ses semblants de réponses puisqu’ils sont à la recherche de changement concret. La démission de Bouteflika et de Hariri, d’accord, mais pour quoi ensuite ? Nous pouvons même noter un regain de colère chez les manifestants à plusieurs moments : feuille de route de Saad Hariri, proposition d’un nouveau Premier ministre Mohammad Safadi, intervention de Michel Aoun invitant les mécontents à immigrer… Ces interventions ont été interprétées comme une forme de mépris : un détournement de cette colère populaire qui a pris de court les élites politiques.

Autre point commun des deux mouvements de contestation : le refus des ingérences étrangères. Le Liban, « Etat-tampon », est sujet à un désir évident d’intervention de la part des grandes puissances. En témoigne la position états-unienne anti-Iran et son aide financière à l’armée libanaise, par crainte d’un avènement du Hezbollah dans ce mouvement. En Algérie, c’est le rôle des puissances occidentales qui est dénoncé à travers de slogans tels que « Cher USA et CO, l’Algérie, ce n’est pas vos affaires » ou encore « Macron, occupe-toi plutôt de tes gilets jaunes ».

Thawra et Hirak : comme un air de Printemps Arabes ? 

Que ce soit pour l’Algérie ou pour le Liban, les comparaisons avec les Printemps Arabes de 2011 ont fleuri, soulignant ainsi leur aspect révolutionnaire. Algérie, Soudan, Liban, Irak, Iran, il semblerait que les Printemps Arabes aient repris leur souffle en 2019. En 2011, l’Algérie avait déjà connu des mouvements de contestation, principalement en opposition au coût de la vie. Cependant, ils n’ont pas pris une grande ampleur et peu de changements sont apparus depuis. 

En Algérie et au Liban, les rues ont été prises d’assaut pour une revendication de droits élémentaires et ont surpris le pouvoir en place. Certains slogans ont été repris des Printemps arabes de 2011 : « Bouteflika dégage » (en référence à « Ben Ali dégage ») ou encore « Le peuple veut la chute du régime ». L’influence des réseaux sociaux est également à souligner : comme en 2011, ils sont des outils de mobilisation privilégiés pour les jeunes à l’initiative du mouvement. Twitter, Facebook, Instagram… permettent d’organiser les contestations.

Bien que l’avenir soit flou et incertain, un des acquis remarquables de ces deux mouvements est le poids du peuple. En Algérie comme au Liban, si un nouveau gouvernement parvient à être formé, il saura, dès son accession au pouvoir, qu’il n’a pas les mains libres ! Qui que soient les successeurs d’Abdelaziz Bouteflika ou de Saad Hariri, les mouvements de contestation ont pris une ampleur telle, que les nouveaux dirigeants seront dans l’incapacité d’ignorer cette dimension de la rue.


Anaïs Chetara