« Génocide des Rohingyas » : Aung San Suu Kyi, une icône devant la Cour internationale de justice

Mardi 10 décembre 2019, l’incarnation de l’opposition pacifique à la dictature militaire, placée sous résidence surveillée pendant près de 15 ans, est venue défendre la Birmanie devant la Cour Internationale de justice, le pays étant accusé d’opérer un « génocide » à l’encontre des Rohingyas. 

720.000, c’est le nombre Rohingyas ayant fui l’État d’Arakan depuis le 25 août 2017, situé en Birmanie, pour rejoindre le Bangladesh. Contrairement à d’autres conflits dans le monde, la crise des Rohingyas a rapidement engendré des réactions internationales et une couverture médiatique intense. Même si les affrontements entre la minorité musulmane et la majorité bouddhiste du Myanmar (nom officiel de la Birmanie depuis le 21 octobre 2010) datent de plusieurs siècles, c’est effectivement la création de milices armées Rohingyas, en réaction aux persécutions qu’ils subiraient, qui alerta la communauté internationale. À la suite d’une visite du Conseil de sécurité des Nations unies en Birmanie et au Bangladesh entre le 28 avril et le 1er mai 2018, d’un accord le 6 juin de la même année entre le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés et le Programme des Nations unies pour le développement, le Conseil des droits de l’Homme a qualifié dans son rapport du 27 août 2018 les actes de l’armée birmane à l’encontre des Rohingyas de « crime contre l’humanité », « crimes de guerre » et « génocide », relevant de la compétence de la Cour Pénale internationale. Fatou Bensouda, Procureure générale de la CPI, a ouvert le 18 septembre 2018 un examen préliminaire sur les allégations de crime de déportation. Toutefois, c’est devant la Cour internationale de justice (Cour qui juge des différends entre États) que la Première conseillère d’État (de facto première ministre) Aung San Suu Kyi est venue défendre son pays, suite à l’action de la Gambie, mandatée par les 57 membres de l’Organisation de la coopération islamique, contre la Birmanie, pour des « actes de génocide ». La Birmanie ne reconnaissant pas la compétence de la Cour Internationale de justice, c’est la présence des Rohingyas birmans sur le territoire du Bangladesh, pays reconnaissant la compétence de la Cour, qui a permis de lancer une procédure à l’encontre du gouvernement birman. Il faut également rappeler que le Myanmar est dans une situation politique complexe. Même si le parti d’Aung San Suu Kyi a gagné les élections législatives de 2015, le pays est toujours en pleine transition démocratique, avec la coexistence de représentants politiques élus et de la junte militaire. 

Pourtant, c’est à partir d’une position commune que la Birmanie se défend des accusations de génocide alléguées à son encontre concernant les Rohingyas. 


L’évocation d’un contexte historique « complexe »

L’un des angles de défense d’Aung San Suu Kyi face à la Cour internationale de justice est de mettre en avant la complexité historique et territoriale qui s’ajoute à un affrontement sur fond religieux. 

D’une part les Rohingyas sont un peuple indo-aryen, de confession musulmane, vivant dans une zone géographique où la majorité des populations sont historiquement bouddhistes. Les Rohingyas sont une minorité sans Etat, c’est à dire qu’ils ne sont pas reconnus par la Birmanie ni par aucun autre pays voisin comme des membres de leur population (c’est en raison de cela que certains analystes relèvent qu’Aung San Suu Kyi n’a pas mentionné le terme « Rohingyas » en tant que minorité birmane reconnue car ils n’ont en réalité aucun droits civiques et politiques depuis les années 70). Ce statut d’apatrides des Rohingyas trouve l’une de ses sources dans la période coloniale de la Birmanie. En effet, durant la période de la Birmanie britannique (1824-1948), les Rohingyas, déjà engagés dans des conflits avec les populations bouddhistes, se sont alliés à plusieurs reprises aux colons britanniques contre les indépendantistes birmans. Le pays acquiert son indépendance et quitte le Commonwealth le 4 janvier 1948, combat mené autour de la figure du général Aung San, père de l’actuelle dirigeante birmane. La période qui s’en suit et qui continue aujourd’hui est particulièrement difficile pour les Rohingyas, étant vus aussi bien par les dirigeants que la population birmane comme des traîtres au-delà de leur confession musulmane. Cela a engendré plusieurs vagues de migrations des Rohingyas principalement vers le Bangladesh, dont la dernière est en cours depuis août 2016. 

D’autre part, des conflits territoriaux, également liés à un passé historique complexe, sur lequel s’appuie Aung San Suu Kyi pour défendre son gouvernement, impactent la crise humanitaire liée à l’exode forcé des Rohingyas vers le Bangladesh. En effet, Aung San Suu Kyi a souligné que la région dans laquelle vit majoritairement la minorité musulmane, l’État d’Arakan, est le théâtre d’organisation de milices rebelles composées de Rohingyas, menaçant pour la responsable politique l’unité du pays et la stabilité de la région annexée à l’ancienne Birmanie  en 1785. 

Aung San Suu Kyi rejette la qualification de « génocide »

Sur les accusations de génocide par la Gambie, fondées sur plusieurs témoignages, l’évocation de viols, d’actes de tortures voire de charniers, Aung San Suu Kyi a contre-attaqué devant l’Organe judiciaire principal de l’ONU, arguant que la Gambie dresse une situation non conforme à la réalité. Si elle rejette le caractère de génocide, entendu à l’aune de l’article 6 du Statut de Rome comme certains actes « commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel », elle reconnaît dans sa plaidoirie que certaines autorités de l’armée birmane ont pu commettre des crimes de guerre, c’est à dire une violation des coutumes et lois relatives à la guerre. Elle estime également que son pays a les ressources nécessaires afin de régler la crise de Rohingyas devant les tribunaux nationaux de son pays, estimant que la Cour internationale de Justice n’est pas compétente pour se saisir de cette affaire. Néanmoins, il faut attendre les conclusions de l’enquête autorisée par les juges de de la Cour pénale internationale le mois dernier, sur les crimes présumés contre des Rohingyas.


Melchior Delavaquerie