Les croisades du Nord oubliées : la christianisation des Lituaniens

Au recensement de 2011, plus de 80% de la population lituanienne se définissait comme chrétienne, pourtant l’on comptait une très faible minorité de païens, d’un peu plus cinq mille personnes. La conversion de beaucoup de lituaniens à leur ancienne religion a résonné jusque dans les couloirs du Parlement où la question de la reconnaissance du mouvement Romuva, néo-païen, comme religion était disputée. Il fut un temps où la Lituanie était le plus grand État d’Europe faisant barrage à la puissance russe, mongole et tatare du XIIIe au XVIIIe siècle. Bien qu’aujourd’hui, les craintes de Vilnius portent sur l’appétit russe dans les pays baltes, le danger venait auparavant, à l’aube du deuxième millénaire de notre ère, du sud. Tout le monde connaît les Croisades pour la reprise de la Terre Sainte des turcs du XIe au XIIIe siècle cependant celles-ci éclipsent les Croisades du Nord, ordonnées par le Pape Célestin III contre les peuples baltes, païens en 1195. Dernière nation d’Europe à avoir embrassé le christianisme en 1387, le souvenir de la christianisation forcée de la Lituanie a fait naître depuis le XIXe siècle un sentiment d’insoumission, de résistance et de puissance de Vilnius qui, pour certains, appelle à un retour aux sources pré-christianisation.

La Lituanie pré-chrétienne à la croisée des chemins

Les peuples baltes composés actuellement des lituaniens et des lettons (les estoniens étant finno-ougriens) se sont divisés en tribus durant le premier millénaire de notre ère, les deux peuples précités divergeant autour du VIIe siècle, allant de l’actuelle de Poméranie où l’on trouvait à l’époque les vieux-prussiens jusqu’à Moscou où vivaient les galindiens avant l’arrivée des slaves. 

La Lituanie se trouve au milieu de ce continuum et n’échappait pas à la division en tribus. Toutefois, un des facteurs unificateur des peuples lituaniens autre que la langue fut la religion dotée d’une mythologie axée sur la nature et les astres. Bien qu’un dieu suprême fût vénéré, Dievas, de nombreux autres dieux représentaient les éléments du monde ainsi que certaines notions abstraites : le destin avec l’équivalent des moires grecques, les deivės valdytojos, la morale etc. On retrouve aussi dans le folklore lituanien actuel des éléments qui permettent de mettre en lumière les croyances de l’époque pré-chrétienne avec en scène des créatures, ni bonnes, ni mauvaises, qui peuplent le monde : les esprits de la nature, les lutins, les gnomes et les fantômes. 

Lituaniens vénérant un serpent — Olaus Magnus, Historia de gentibus septentrialibus, 1555

Une deuxième catégorie de divinités existait, elles étant maléfiques. Le pendant de Dievas était Giltinė (« l’éventresse »), déesse de la mort et de la maladie, accompagnée par Baubas le croque-mitaine, des diablotins et des sorcières. Les bonnes âmes que Giltinė avait fait sortir de leurs corps allaient au Dangus, un jardin verdoyant entre deux fleuves, parsemé de pommiers dorés, gouverné par Vėjopatis, le dieu du vent. 

Toutefois, la position stratégique de la région baltique exposait les différents peuples à des raids vikings du IXe au XIe siècle, puis slaves à partir du Xe siècle. Plusieurs tribus devenaient tributaires de la Rus’ de Kiev, et face à l’insécurité constante, au XIIe siècle se déroulèrent les premières révoltes des tribus lituaniennes contre les pouvoirs étrangers. La tendance se renversa et les peuples baltes effectuaient des raids contre les puissances voisines comme la République de Novgorod, et les colonies allemandes en Prusse. 

Durant toute cette période d’insécurité et d’affirmation militaire des lituaniens, plusieurs tentatives de christianisation des peuples baltes étaient réalisées sans forcément de succès. On note particulièrement une agressivité de ces peuples face aux missionnaires envoyés par les danois, les suédois et les allemands, l’exemple-type est celui de la décapitation du missionnaire Bruno de Querfurt à la frontière entre la Prusse et la Lituanie en 1009.

 

Les vains efforts de christianisation par les ordres face à la vive résistance des lituaniens

Alors que les tensions émergeaient, le Pape Célestin III prononce en 1195 une bulle marquant le début des croisades contre les peuples baltes. Ainsi, l’Ordre livonien et encore plus l’Ordre teutonique sont sollicités pour christianiser la région car en effet, il apparaît dans les statuts notamment de ce dernier que le but de l’Ordre est de guerroyer contre les non croyants et de les convertir. Cela légitime ainsi les invasions à suivre bien que le fond reste éminemment    politique : les Ordres livonien et teutonique possédaient les terres prussiennes, lettones et estoniennes, séparées en deux par la bande côtière lituanienne. Les deux ordres cherchaient alors à dominer la région afin de permettre une continuité territoriale sur ces terres stratégiques.

Désormais unifiées pour faire face aux attaques de l’extérieurs, les premiers affrontements ont lieu avec l’Ordre livonien au nord en 1202. La pression de plus en plus forte, vingt ducs et une duchesse choisissent de s’unir en 1219 aux termes d’un traité. L’un d’entre eux, Mindaugas, finit par s’imposer et devient Grand-duc de Lituanie. L’Ordre teutonique commence ses incursions en Lituanie après que Konrad de Masovie (Pologne) lui demande de protéger sa frontière est des incursions des prussiens et des lituaniens. Cet ordre gagne en puissance après la défaite de l’Ordre livonien à la bataille de Saule devant les samogitiens (lituaniens de l’ouest). Cette défaite marque en effet une incorporation de l’Ordre livonien à l’Ordre teutonique et aboutit à la cession de toutes les terres à ce dernier, renforçant la pression sur la Lituanie désormais en danger sur ses frontières nord et ouest. 

Cependant, les attaques teutonnes jusque-là justifiées par un but de christianisation perdent tout leur sens lorsque Mindaugas choisit de se faire baptiser en 1250, décision qui n’est pas suivie par la noblesse et le peuple. Reconnu roi par le Pape Innocent IV, il agrandit son royaume à l’est et au sud et mate ses rivaux. Toutefois, l’Ordre teutonique persévère et échoue en 1260 à la bataille de Durbe (aujourd’hui en Lettonie) à conquérir la bande côtière. Cette nouvelle défaite entraîne le soulèvement de plusieurs peuples baltes notamment les prussiens (jusqu’en 1274) et Mindaugas retourne à sa foi originelle. Son fils Vaišvilkas lui succède en 1264 après son assassinat. Converti à l’orthodoxie, sa décision reste personnelle et n’a aucun effet sur les lituaniens. 

Les chevaliers teutoniques — Wojciech Kossak

La révolte des vieux-prussiens est matée en 1274, et la Prusse est définitivement conquise par les teutons en 1683, ce qui accroît la menace sur la Lituanie. En effet, plusieurs incursions sont réalisées par l’Ordre en terre lituanienne culminant à des invasions ponctuelles de la Prusse par les Grand-ducs en 1303, 1311 et 1315. En réponse, les chevaliers de l’Ordre teutonique ne faiblissent pas et multiplient les attaques au nord et à l’ouest pour contrôler la Basse-Lituanie, réussissant en 1328. Après chaque conquête, le baptême de la population était systématique comme en témoigne la prise de la forteresse de Medvėgalis en 1329 aboutissant à la conversion forcée de la population locale. Cependant, au départ des chevaliers en 1330 du fait des troubles en Pologne, les lituaniens retournèrent au paganisme. 

Le harcèlement d’incursions et d’attaques repris dès la fin de l’instabilité en Pologne, et l’Ordre teutonique multiplia les victoires comme en 1336 à Pilėnai où la très grande majorité de la population choisit d’incendier les biens et se suicider. Cette victoire ouvrit une période de construction de bases teutonnes en Lituanie avec l’installation de commerçants et ecclésiastiques. D’autres batailles ont été gagnées comme à la Strėva en 1348 où en réalité, la peste affecta la population et l’Ordre après la victoire ce qui n’a pas permis de réel changement dans la situation. La résistance commença à plier à partir de 1370 où la défaite des lituaniens affaiblit considérablement l’armée du Grand-duché. 


L’adoption du catholicisme romain comme acte volontaire du souverain

Bien que perdant sur les fronts de l’ouest, la Lituanie s’imposa comme le plus grand État d’Europe avec le Grand-duc gédiminide Algirdas, étendant son pouvoir jusqu’en Ukraine actuelle. À sa mort en 1377 pourtant, la société lituanienne se fractura encore plus du fait d’une crise de succession entre son frère Kęstutis, son neveu Vytautas et ses fils. Jogaila, un des fils de Algirdas et héritier légitime du trône, voulu conclure un traité de paix avec les teutons. Profitant du désordre politique, l’Ordre choisit pourtant d’attaquer par surprise et d’envahir toute la Basse-Lituanie en 1383. Jogaila et son cousin Vytautas s’allièrent alors pour reprendre la région et envahir la Prusse, déclenchant encore une nouvelle guerre entre la Lituation et les teutons. 

L’année suivante, la Pologne devenant hostile aux chevaliers de l’Ordre, décida de prendre parti et d’aider Jogaila uniquement s’il acceptait de se convertir au catholicisme et de se marier avec Jadwiga, princesse polonaise fille du roi Louis Ier de Hongrie-Pologne. Acceptant la décision, le baptême et le mariage eu lieu en 1386. Jogaila a alors été reconnu conjointement avec Vytautas comme Grand-ducs de Lituanie et fut couronné roi de Pologne sous le nom de Władysław II. Suivant ce mariage, six frères de Jogaila (sur onze) se baptisèrent tout comme trois de ses huit sœurs (le reste d’entre elles se convertissant à leurs mariages).

La bataille de Grunwald — Jan Matejko, 1878 ; en rouge Vytautas triomphant

Sur la période qui suivit ce changement radical, seules les élites étaient converties. La plupart de la population lituanienne restait païenne ce qui justifiait les nouvelles invasions teutonnes sur la Lituanie bien que son roi devint le dernier souverain européen chrétien. Ce conflit prit fin à la bataille de Grunwald en 1410 de quoi la Lituanie sortir vainqueresse. La Paix de Thorn, signée l’année qui suivit, obligea les teutons à renoncer à la Basse-Lituanie et à s’abstenir de convertir les lituaniens qui, de fait, commençaient à recevoir l’influence catholique par la Pologne. Non contents, les chevaliers relancent leurs attaques dès 1414 mais finissent par renoncer perpétuellement à leurs prétentions en Lituanie par la Paix du Lac Melno. 


La lente réception du christianisme par la population lituanienne

Bien que le roi et les élites furent chrétiens, la population prit plus de temps à adopter le catholicisme. Seuls les slaves du Grand-duché furent pleinement orthodoxes tandis que les lituaniens continuaient leurs pratiques ancestrales, parfois par syncrétisme avec le christianisme. Cependant, la Réforme de Luther atteint la Lituanie par la population allemande/germanophone urbaine, et progressivement la noblesse vient à se convertir au calvinisme. Le pouvoir politique embrassa lui aussi rapidement le protestantisme à la fin du XVIe siècle, et la population lituanienne se fractura entre catholiques, protestants et païens. Les efforts de la Contre-réforme dans l’Union de Pologne-Lituanie a cependant totalement maté l’expansion protestante au milieu du XVIIIe siècle, déjà en déclin en Lituanie à la fin du XVIIe siècle. Cette « re-catholicisation » de la population a mis un coup d’arrêt aux pratiques païennes sans pour autant empêcher la survivance des croyances lituaniennes dans les contes et dans les festivals liés aux solstices, encore aujourd’hui. 

Augustin Théodore Pinel de la Rotte Morel