La décennie Chazelle

Après un premier long-métrage underground dans lequel il imprimait déjà sa patte, Damien Chazelle a vécu une décennie incroyable. Acteur majeur du cinéma, il y a tout connu : la révélation, la consécration et la confirmation. Trois films définissent tout ce qu’il est : un réalisateur ambitieux, à la fois novateur et conscient de l’héritage important que cette nouvelle génération porte sur les épaules.

L’ambition des personnages de Chazelle : entre rêves et sacrifices

Damien Chazelle est un réalisateur, mais avant tout un scénariste. Il a écrit tout son triptyque musical mais n’a pourtant pas été scénariste de First Man qui possède néanmoins des caractéristiques du cinéma de Chazelle : l’ambition très caractérisée des personnages de l’univers du réalisateur. Cela commence finalement dès son premier film, Guy and Madeline on a Park Bench. Guy (Jason Palmer) rêve de jazz et d’être un grand musicien, Madeline (Desiree Garcia) rêve de trouver un emploi, une stabilité dans sa vie, fantasmant un quotidien heureux qu’elle pensait avoir trouvé avec Guy. Ce premier long-métrage, qui devait servir de film de fin d’études à Chazelle, est passé en-dessous des radars, sauf peut-être de ceux de la presse américaine spécialisée dans le cinéma indépendant qui s’est montrée élogieuse. L’histoire de Guy et Madeline rappelle bien évidemment celle de Mia (Emma Stone) et Sebastian (Ryan Gosling) dans La La Land : deux jeunes rêveurs, amoureux l’un de l’autre, qui désirent être actrice pour la première et musicien pour le second. Mais comme pour Guy et Madeline, c’est au moment où les désirs de réussite personnelle se font plus grands que les relations collectives prennent la porte. Ainsi, dans les films de Chazelle, le sacrifice pour la réussite est celui de l’amour. Bien évidemment, cela ne signifie pas que les personnages ne le trouveront jamais, mais ils ne le trouveront pas tant que leurs désirs personnels ne seront comblés. Les romances décrites par la plume de Chazelle sont des romances fortes entre deux jeunes amants aspirant au meilleur, mais vouées à l’échec car intervenants au mauvais moment, en plein coeur de l’instabilité de personnages se cherchant eux-mêmes et n’ayant le pouvoir de gérer deux contrariétés aussi fortes en même temps. Ce message assez pessimiste, faisant rejaillir un certain égoïsme, se retrouve encore mieux dans Whiplash. 


Andrew Neiman, figure chazellienne par excellence ? 

Il ne faudrait pas trop vouloir placer Whiplash entre Guy and Madeline on a Park Bench et La La Land. A vrai dire, le scénario de La La Land était déjà écrit au moment où Chazelle s’est penché sur l’écriture et la réalisation de Whiplash, mais il n’avait pas les financements pour mener à bout un projet aussi ambitieux. En se reportant sur le moins clinquant Whiplash, il a néanmoins réussi un gros coup. Un indie adulé à Sundance et Deauville, où il est reparti à chaque fois avec le Grand Prix du Jury et le Prix du Public, qui s’est invité sans prétention dans la saison des récompenses 2015 jusqu’à obtenir trois Oscars et une nomination dans la catégorie reine et pour le scénario de Chazelle. Le protagoniste du film, Andrew Neiman (Miles Teller) est l’incarnation même de l’ambition dans les films de Chazelle. Il ne vit que pour la batterie, s’entrainant ardemment, surtout lorsqu’il rejoint l’orchestre de Terrence Fletcher, un professeur tyrannique qui laisse à J. K. Simmons le soin de présenter une des compositions d’acteur les plus mémorables de la décennie. Au fur et à mesure qu’il est enfermé dans la matrice de l’orchestre, devant faire face à l’exigence impossible de Fletcher, Andrew se coupe de tout et s’enferme dans sa bulle. C’est ainsi qu’il rompt avec Nicole pour se consacrer à la batterie, au point de mettre sa santé en danger. Le jusqu’au boutisme de la démarche permet également à Chazelle de nuancer (déjà) le point de vue qu’il aborde dans La La Land car Andrew ne parvient pas réellement à réussir, la fin du film ressemblant plus à une vengeance qu’à un épanouissement personnel. Whiplash vient montrer que le trop plein d’égocentrisme n’est pas la clé du succès, que celui-ci doit être accompagné d’un cadre sain, ce qui n’est pas le cas pour Andrew. Ses désirs trop prégnants de réussite l’amène à suivre un chemin mauvais qu’il finit tôt ou tard par payer, sa santé psychologique s’en trouvant affectée. 


La fin des illusions

Il y a toujours, dans ce triptyque musical, le sentiment doux-amer de la fin des illusions, ce moment où les protagonistes se rendent compte qu’ils sortent du rêve duquel ils ne voudraient pas se réveiller et qu’ils se rendent compte qu’ils ne peuvent pas tout avoir. Guy jouant du jazz à la fin de Guy and Madeline on a Park Bench en est une bonne illustration. En effet, lorsque Guy revient à Boston et apprend que Madeline a refait sa vie de son côté, il comprend ce qu’il a sacrifié à cause de son égoïsme. L’exemple le plus marquant reste néanmoins l’épilogue de La La Land, une merveille, l’apogée du triptyque, le point final d’un chef d’oeuvre d’une grande Oeuvre, qui dit tout par les images et parfaitement accompagnées par la musique de Justin Hurwitz. 

Cet épilogue vient parachever et caractériser tout ce que Chazelle a entrepris depuis son premier long-métrage sorti en 2009. Il vient capturer toute l’essence de son cinéma centré sur les personnages et leur ambition. Il représente à la fois le désir, le rêve et la fin des illusions, montrant le fantasme parfait de la combinaison des désirs de Mia et Sebastian, ce qu’aurait pu être leur vie ensemble. Mais la fin de cet épilogue rappelle que ce fantasme ne fut pas malgré l’amour entre les deux êtres. C’est donc la fin des illusions mais le début d’autres rêves, d’une autre vie, ce que le sourire complice entre eux vient rappeler. L’amertume laisse donc place à la douceur, captant une atmosphère très douce-amère. La La Land est un chef d’oeuvre justement parce que Chazelle parvient, au-delà de sa technique, à trouver de la continuité dans sa filmographie et à apporter une fin à une porte qu’il avait entrouverte sept ans auparavant avec Guy and Madeline on a Park Bench. Mia et Sebastian seraient alors les allégories parfaites définissant le cinéma chazellien à ses débuts, un cinéma fougueux, jeune, ambitieux, renfermant avec lui les rêves d’une génération. 


Où placer First Man dans la filmographie de Damien Chazelle ?

D’un point de vue technique, c’est le quatrième film du réalisateur franco-américain. Il est surprenant pour plusieurs raisons. Tout d’abord, Chazelle n’a pas écrit le scénario de First Man, laissant cette tâche à Nicole Perlman et à Josh Singer, oscarisé pour Spotlight. Cela permettait à Chazelle de se libérer de l’écriture imaginative de ses trois premières oeuvres pour laisser le travail biographique à des scénaristes plus spécialisés, Josh Singer ayant prouvé sa précision millimétrée sur Spotlight et The Post. Ensuite, First Man est un biopic bien éloigné de l’univers musical du plus jeune vainqueur de l’Oscar du meilleur réalisateur. Ce film vient marquer un réel tournant dans sa filmographie, l’ouverture d’un nouveau champ qu’il appelle à explorer au cinéma lors de la prochaine décennie. On retrouve pourtant dans First Man le thème de l’ambition et du rêve, le rêve d’aller sur la Lune, l’ambition de tout un pays, symbolisé par un homme en particulier : Neil Armstrong (Ryan Gosling). Mais, contrairement à ses précédents films, le ton paraît plus sérieux. Les protagonistes sont déjà mariés, ont des enfants, le cinéma de Chazelle ne semble pas avoir vieilli, il a grandi, il a gagné en maturité. Le sacrifice effectué par les personnages n’est plus sentimental, il est physique. C’est la vie de certains que le programme Apollo va sacrifier pour parvenir au but ultime d’envoyer des hommes sur la Lune. Les protagonistes n’ont plus vraiment de désirs, surtout des blessures qu’ils tentent de cicatriser. Ils ne sont plus des rêveurs, les rêves les entourent désormais. C’est le rêve d’un président, le rêve d’un pays, l’ambition d’un programme spatial. On est plus attardé à voir peindre les désirs d’un collectif que ceux d’individus. C’est là où Chazelle se montre le plus subtil dans First Man, à savoir mettre en image le sacrifice de l’individu pour une cause plus grande. C’est l’arrivée à maturation d’un réalisateur déjà grand. 

Je ne pouvais conclure la décennie de Damien Chazelle sans évoquer Justin Hurwitz qui n’a cessé d’offrir des compositions toujours plus intéressantes au fil des films de Chazelle. Les deux se sont rencontrés à l’université et Hurwitz a composé la bande originale de tous les films de ce dernier. First Man est pour l’instant sa meilleure composition, sortant des cadres du jazz pour présenter une palette assez diversifiée et jouissive de morceaux tantôt calmes, notamment dans les moments intimes de la famille Armstrong, tantôt épiques, comme la scène de l’alunissage, se laissant même tenter par la valse. La complémentarité des deux univers donne sans aucun doute l’une des meilleures collaborations de la décennie et a vu la naissance d’un nouveau duo réalisateur/compositeur. La façon dont Justin Hurwitz est parvenu à se renouveler sur First Man montre à quel point il comprend parfaitement le cinéma de Chazelle et comment mettre un son sur les images de celui-ci. Assurément, le prochain film de Damien Chazelle, Babylon, prévu pour 2021 avec Emma Stone et Brad Pitt, devra confirmer cette décennie incroyable pour lui, et marquera son retour à l’écriture pour grand écran.  

Nicolas Mudry