Excursion à l’intérieur de l’Oeuvre de Terrence Malick

Cinéaste adulé par beaucoup, parfois aux confins du mythe, Terrence Malick a  marqué cette décennie, non seulement parce qu’il a sorti cinq films, ce qui est plus que sur les quarantes dernières années, mais aussi et surtout parce qu’il a sorti The Tree of Life, SON chef d’oeuvre. Bien évidemment, nous pourrions écrire des pages et des pages sur chacun des films de Malick, c’est pourquoi je ne peux ici que me limiter à certains aspects importants de son style et à une focalisation sur ses cinq premières oeuvres. 

L’esthétisme malickien et la rencontre décisive avec Emmanuel Lubezki

Il y a un avant et un après The Tree of Life dans le cinéma de Terrence Malick. Cela se voit d’abord temporellement. Il n’avait sorti que quatre films depuis 1973 et voilà qu’en dix ans, il en sort quatre autres. Plus la fin de sa vie approche (il a 75 ans), plus Malick a ressenti le besoin de créer plus vite, de délivrer ses messages plus rapidement. Ses deux premiers films, Badlands (1973) et Days of Heaven (1978), restent plus traditionnels mais ce dernier montre déjà les premières esquisses de ce que sera plus tard le style de Terrence Malick. Avec l’aide de Nestor Almendros, qui obtient l’Oscar de la meilleure photographie pour ce film, Malick parvient à offrir des plans de toute beauté, captant la lumière naturelle qui deviendra par la suite la composante essentielle de son esthétisme. Days of Heaven (en France, Les Moissons du Ciel) marque déjà le passage à un cinéma plus poétique, fait de non-dits, laissant parfois la nature parler à la place des personnages. Cela se remarque d’autant plus par la suite. Après vingt années d’absence toujours inexpliquée et contribuant au mythe du réalisateur, celui-ci revient avec The Thin Red Line (1998), un film de guerre contre la guerre où sa marque commence à s’imprimer sérieusement. Il entame alors un triptyque sur la nature, le rapport de l’Homme face à elle et face au monde de manière générale. Son esthétisme se caractérise alors par sa volonté de filmer la nature comme un personnage quelconque, participant au décor mais également influant sur celui-ci. Les arbres y tiennent une place importante, laissant passer quelques rayons lumineux du soleil, image symbole de la filmographie de Malick qui rappelle le cycle vital des plantes, de la photosynthèse et la régénérescence de la nature, qu’il aime mettre en parallèle avec l’action humaine et ses ravages sur elle. 

The New World (2005) marque un premier tournant. C’est celui de la première collaboration avec le directeur de la photographie Emmanuel Lubezki. Impossible d’évoquer la décennie cinématographique qui vient de s’écouler sans parler de Lubezki qui a enfin obtenu la consécration avec trois Oscars consécutifs en 2014, 2015 et 2016 pour ses collaborations avec ses compatriotes Alfonso Cuaron et Alejandro Inarritu. Il avait été nommé en 2012 pour The Tree of Life et en 2006 pour The New World, preuve que sa photographie révèle un talent particulier. Sa collaboration avec Malick est d’autant plus iconique que Lubezki semble être l’héritier d’Almendros, le chef opérateur que Malick avait tant attendu, conviant à la même table deux grands amateurs de cette lumière naturelle. Dans l’histoire contemporaine du cinéma, Terrence Malick est sûrement parmi les plus grands mais il y a clairement le rôle déterminant de Lubezki derrière la caméra qui apporte à la philosophie du réalisateur les images nécessaires que le spectateur pourra se réapproprier pour guider ses sens. L’esthétisme visuel est également accompagné d’un esthétisme sonore très propre aux films de Malick, sans même parler de la musique toujours sciemment utilisée. Ce sont l’image et le son d’une rivière qui coule paisiblement, de chants d’oiseaux, de flammes dévorant un champ, de soldats pris au piège d’une bataille sanglante… toutes ces images renvoient à des sensations primaires. Le spectateur se définit par rapport à ce qu’il voit, ce qu’il entend mais le principal n’est pas ce qu’il comprend des images mais la première impression qu’il en aura. L’esthétisme malickien veut donc prioritairement rapprocher le spectateur d’un statut primitif caractérisé par son rapport à l’environnement qui l’entoure et le travail de Lubezki y a joué un rôle particulièrement décisif. 

La voix-off pour entrer dans l’esprit des personnages

Malick a tout le temps utilisé la voix-off, depuis son premier film, Badlands. Néanmoins, celle-ci était plus narrative dans ses deux premiers films. A partir de The Thin Red Line, la voix-off prend une tournure plus intéressante. Ne guidant plus seulement le récit, elle prétend désormais entrer à l’intérieur de l’esprit de plusieurs personnages, Malick voulant diversifier les points de vue dans son histoire. La voix-off devient alors l’instrument principal de la remise en question des individus comme le Colonel Gordon Tall (Nick Nolte) dans The Thin Red Line, et de leur questionnement sur leur place dans le monde comme Robert Witt (Jim Caviezel) toujours dans The Thin Red Line. La voix-off permet de laisser s’échapper les questionnements de Malick sur le rapport de l’Homme à la nature. Dans son triptyque naturel, il se penche d’abord sur le sens absurde de la guerre dans The Thin Red Line, les hommes se battant pour posséder de petits territoires, ce qui est d’ailleurs rappelé par Edward Welsh (Sean Penn). Dans The New World, il reprend un peu ce thème de la possession en s’intéressant à la découverte d’un nouveau monde par les colons anglais mais il questionne surtout l’incompréhension des deux civilisations, chacune étant un nouveau monde pour l’autre, celles-ci ne pouvant cohabiter que si l’une force l’autre à s’adapter. Cela est d’ailleurs bien symbolisé par la trajectoire de Pocahontas (Q’Orianka Kilcher), qui n’est jamais nommée ainsi dans le film qui reprend néanmoins l’histoire de sa rencontre avec John Smith (Colin Farrell). Celle-ci est déracinée de sa tribu, forcée à vivre avec les colons qui en font la “princesse du Nouveau Monde” et qui lui donnent un nom britannique, Rebecca. Enfin, dans The Tree of Life, il s’intéresse à la naissance du monde et à celle de la vie, que ce soit à une échelle macro, sur la scène où il reproduit à l’écran la création de l’Univers et l’apparition et le développement de la vie sur Terre, ou à une échelle micro, en s’intéressant à une famille américaine de la classe moyenne des années 1950. 

L’effet Koulechov à travers The Tree of Life

The Tree of Life est l’achèvement de la pensée de Malick concernant cette quête sur le sens de nos vies et le comportement à adopter pour être en symbiose avec la nature. Les personnages de Robert Witt et John Smith s’apparentaient à des figures christiques dans leur recherche d’un mode de vie débarrassé de toute contrainte, de tout ordre, de toute discipline, dans leur recherche de pragmatisme et de lien avec la terre. La figure de Mr. O’Brien (Brad Pitt) est la figure se rapprochant le plus de la figure paternelle incarnée par Dieu parmi les personnages de Malick. Ses enfants, notamment l’aîné, le craignent énormément mais l’admirent aussi. Toute la démarche de réflexion de l’aîné, devenu architecte, commence justement au moment où il appelle son père pour s’excuser au sujet de la mort de son frère cadet quelques années plus tôt, comme une confession. Avec The Tree of Life, assurément LE film définissant son oeuvre, Malick parvient à mettre en relief l’Univers de toutes les existences avec l’univers de quelques existences et je crois que, depuis son premier film, Badlands, il a toujours rêvé de montrer la naissance du Monde et de l’expliquer par rapport au point de vue humain, une cosmogonie en quelque sorte. Il n’en a jamais été aussi proche que dans The Tree of Life. C’est en ce sens que la Palme d’or 2011 est le film le plus malickien, définissant un travail de réflexion de près de quarante ans. 

L’effet Koulechov consiste pour le spectateur à tirer l’explication d’un plan à partir de son montage avec le plan suivant. C’est un effet essentiel puisqu’il démontre la force du montage, dont l’association de plans est la base de ce qu’est le cinéma. Néanmoins, certains films sont très didactiques, d’autres très explicatifs, d’autres très bavards. The Tree of Life représente l’essence même du cinéma dans son utilisation réduite de dialogues, élément caractéristique du style malickien, parce que c’est à la force des images et des sons que Malick laisse le spectateur recoller les morceaux pour s’imaginer l’histoire, les scénarios du réalisateur texan qui utilise souvent les ellipses pour ne pas trop en dire, malgré l’utilisation de la voix-off. 

L’exemple le plus frappant se trouve dans The Tree of Life, le moment où Malick enchaîne un plan de Mrs. O’Brien (Jessica Chastain) avec la scène de la naissance du Monde. Au premier abord, aucun lien. En se penchant un peu plus près, on constate que la naissance du Monde est contée en rapport avec le deuil de la mère. Cela est d’autant plus frappant que Malick utilise le chant Lacrimosa pour accompagner la scène du Big Bang, chant faisant référence à l’apocalypse et au Jugement dernier. On retrouve une composante très religieuse que l’on voit également dans Days of Heaven lors de la scène de la destruction du champ par les sauterelles puis par le feu. Ce sont deux dimensions très importantes pour la Bible, l’invasion de sauterelles étant le huitième fléau de l’Egypte et le feu pouvant représenter l’enfer et plus précisément un pouvoir destructeur. On l’avait déjà aperçu dans Badlands, lorsqu’après avoir tué le père de Holly (Sissy Spacek), Kit (Martin Sheen) brûle la maison dans une séquence à laquelle le réalisateur donne une symbolique très religieuse, d’autant plus qu’elle est accompagnée par la musique Passion de Carl Orff, narrant la douleur de Marie, voyant la souffrance de son fils mourant, ce qui rappelle le deuil de Mrs. O’Brien. On comprend davantage The Tree of Life en ayant vu les quatre films le précédant. Mais ce que ce montage vient nous démontrer, c’est justement la force de l’effet Koulechov dans le chef d’oeuvre du réalisateur. Cette scène de la naissance du Monde suit le deuil de la perte d’un enfant par une mère. Mrs. O’Brien est la représentation de la vierge Marie pleurant son enfant décédé. La scène de la naissance du Monde qui suit, accompagnée par Lacrimosa, est à mettre en relation avec la résurrection du fils décédé qui précède le jour du jugement. Il y a une dimension très religieuse tout au long de la filmographie de Malick jusqu’à atteindre un paroxysme dans The Tree of Life avant de s’estomper quelque peu dans les trois films suivants. La scène de la naissance du Monde, du Big Bang au développement de la vie sur Terre, dans The Tree of Life est, à mon sens, l’une des scènes les plus marquantes, les plus significatives et les plus belles de l’histoire du cinéma. Tout cela vient ajouter à The Tree of Life le label de film hautement important de cette histoire du septième art mais, à vrai dire, les cinq premiers films de Terrence Malick, de Badlands en 1973 à The Tree of Life en 2011, peuvent être considérés comme des oeuvres majeures de l’histoire du cinéma, faisant toutes preuve d’une technique remarquable montrant la connaissance indubitable de cet art par Terrence Malick et suivant un chemin très précis et régulier qui délivre petit à petit toute la philosophie de ce dernier, éternel grand réalisateur parmi les grands réalisateurs. 

Nicolas Mudry