12 Years a Slave ou renouveler la représentation de l’esclavage au cinéma

Oscar du meilleur film, 12 Years a Slave fut incontestablement un grand moment de cette décennie qui mérite un petit focus. Artiste de formation, le réalisateur Steve McQueen ne s’est pas contenté de raconter l’histoire de Solomon Northup, il l’a sublimée par des images d’une rare puissance.

La fidélité comme première qualité


La force de 12 Years a Slave réside sans doute d’abord dans son scénario, signé John Ridley et adapté de Douze ans d’esclavage qui n’est autre que le récit de l’expérience de Solomon Northup par lui-même. En plus de s’appuyer sur des historiens spécialisés, Ridley et McQueen ont fait le choix de rester très fidèles au livre et bien leur en a pris. S’ils ont bien évidemment été obligés de rajouter un peu de dramatisation, de très nombreuses séquences du film, y compris celles insoutenables, sont tirées du livre et reprises parfois telles quelles. Il n’y avait aucune raison de dramatiser davantage un récit déjà assez tragique, offrant une histoire à peine croyable et puissante.

En restant fidèle à l’oeuvre originale, 12 Years a Slave veut avant tout rendre hommage à Solomon Northup, ne pas écorcher son expérience et raconter par les images de la même façon que lui raconte par écrit. C’est comme si Northup avait eu l’occasion plus de 160 ans auparavant de raconter par l’écran ses douze années d’esclavage. Le scénario de John Ridley joue beaucoup sur le silence même s’il offre quelques dialogues brillants par moment. Les silences de Solomon (Chiwetel Ejiofor) sont des instants qui montrent une intense souffrance au sein du personnage, encore plus intense grâce à la performance d’Ejiofor et à ses expressions qui retranscrivent parfaitement la douleur profonde de l’injustice qu’il vit. 

De l’injustice individuelle à l’injustice collective

Si la narration n’est pas totalement linéaire, commençant par quelques extraits projetant Solomon comme esclave, elle suit néanmoins le reste du temps un ordre chronologique. Il est intéressant alors de constater que l’injustice première est celle vécue par Solomon, piégé et arraché à sa famille pour être vendu comme esclave alors qu’il était un homme libre. C’est un personnage empreint de naïveté qui est dépeint dans cette situation, pensant s’en sortir facilement alors que son destin est scellé, ce que Clemens (Chris Chalk), un autre esclave, lui rappelle. C’est donc au fur et à mesure que Solomon va devenir un esclave, ce qu’il n’a jamais été. Il va s’endurcir au point d’accepter sa situation, pensant d’abord à survivre plutôt qu’à vivre. Prenant de l’expérience, il sait pertinemment quelles limites il ne doit pas dépasser et comment s’en sortir. Son passé d’homme ayant reçu une éducation, notamment son ancien métier de violoncelliste, lui permet d’avoir du crédit auprès de William Ford (Benedict Cumberbatch) mais peut également rapidement s’avérer être un poison, comme Edwin Epps (Michael Fassbender) qui se méfie profondément de lui. 

Solomon fait donc le plus souvent profil bas dans un monde où la dignité et l’humanité des esclaves est réduite à néant. Il apprend ce qu’il se passait loin de chez lui lorsqu’il était un homme libre et découvre une injustice collective, bien symbolisée par le dialogue avec Bass (Brad Pitt). Cette injustice collective est surtout caractérisée par la présence d’un personnage, Patsey, sublimée par l’incroyable révélation du film, Lupita Nyong’o, dont la victoire à l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle et la standing ovation bruyante qui s’en suivit furent un grand moment de la décennie. Le personnage de Patsey est primordiale dans l’histoire car elle raconte un autre récit de l’esclavage et est le visage de millions d’esclaves nés et morts en tant que tels. Sans le personnage de Patsey, il aurait été difficile de voir en 12 Years a Slave un film totalement achevé, se concentrant sur l’expérience d’un esclave “temporaire” comme l’a qualifié Charlotte Garson dans sa critique. Au contraire, Patsey semble donc être l’esclave “permanente”, terme employé par Hélène Charlery dans un article pour un numéro de Transatlantica consacré à l’esclavage à l’écran (2018). Elle est le témoin d’une injustice collective, celle qui a vu une catégorie de personnes réduite en esclavage, privée de droits, maltraitée jusqu’à ce que parfois mort s’en suive et naissant, vivant et mourant esclave. Solomon ne serait alors qu’une histoire dans l’Histoire. Cependant, il serait injuste de critiquer ce cheminement utilisé par McQueen. 

Comment 12 Years a Slave redéfinit l’esclavage au cinéma ?

L’analyse d’Hélène Charlery est une nouvelle fois pertinente pour comprendre l’impact fondamental de 12 Years a Slave dans l’histoire cinématographique de l’esclavage. Alors qu’Hollywood avait pris pour habitude de romancer l’esclavage, de le dramatiser parfois à outrance, notamment à travers le schéma récurrent de la rébellion d’une poignée d’esclaves, le film de Steve McQueen ne s’inscrit absolument pas dans cette démarche. Il n’y a pas de grosse rébellion comme apogée dramatique du film, la seule véritable rébellion est rapidement réprimée. Elle est menée par un esclave, Robert (Michael K. Williams), lors du voyage en bateau de Solomon au début du film. Robert est poignardé avant même d’avoir pu agir puis jeté par-dessus bord par Solomon et Clemens. Pour Charlery, l’héroïsme de l’esclave noir n’est pas représenté dans la rébellion mais dans la survie. 

L’histoire exceptionnelle de Solomon permet également au réalisateur de dévier du schéma traditionnel de la représentation de l’esclavage à l’écran. La rupture importante dans la vie du protagoniste permet de modifier la vision que le spectateur peut avoir de Solomon, l’homme libre devenu Platt l’esclave. On est loin de la représentation habituelle puisqu’ici est montré un background différent de ceux déjà croisés dans d’autres films sur l’esclavage. Le spectateur peut alors ressentir encore plus d’empathie envers Solomon et sa situation. Son héroïsme ne vient pas d’une quelconque envie de rébellion mais de sa volonté de ne pas tomber dans le désespoir et de, chaque jour, malgré les coups, se relever et continuer à respirer devant ses maîtres. Mais, pour Charlery, l’histoire de Solomon est également une porte d’entrée vers une réflexion à propos des femmes noires dans l’esclavage et leurs stratégies pour survivre, que ce soit Eliza (Adepero Oduye), Harriet Shaw (Alfre Woodard) ou Patsey. 12 Years a Slave se montre intelligent quand il s’agit de ne pas marginaliser la place des femmes noires dans la tragédie que fut l’esclavage. Steve McQueen se montre également très intelligent lorsqu’il s’agit de penser ses images. 

Représenter l’indicible par l’esthétisme

Certains ont pu critiquer le choix délibéré de McQueen de miser sur une esthétique épurée en contradiction avec la dureté des scènes qu’il filme. C’est au contraire un choix plutôt intéressant, jouant sur le contraste de la beauté naturelle des décors et l’âpreté des cruautés qu’ils renferment. La séquence de la flagellation de Patsey dure ainsi presque sept minutes avec une seule coupure et un plan-séquence de cinq minutes brillamment exécuté qui capte l’instant présent afin de rendre l’expérience la plus réaliste possible. Cette mise en scène savamment préparée, si elle s’allie à une plastique très artistique, n’est jamais très éloignée de la violence que veut illustrer McQueen et qui est aussi visible dans la scène du viol nocturne que subit Patsey. En un seul plan, centré sur les visages de celle-ci et Epps, sans musique, le réalisateur montre ce qui fut une réalité très courante pendant l’esclavage pour les femmes. Le but de McQueen est de faire ressentir au spectateur l’insoutenable cruauté vécue par les esclaves, et le plan séquence permet de ne pas couper les actions, de les laisser calmement se dérouler en temps réel, et donc de représenter tout un processus qui amène à une surenchère dramatique et violente à l’écran, là où un montage cut ou plus régulier aurait fait perdre aux séquences leur intensité et leur portée. 

La mise en scène réaliste couplée à un style très artistique est enfin visible dans une autre séquence importante du film. C’est celle où Solomon est pendu à un arbre par John Tibeats (Paul Dano) et deux de ses hommes avant d’être sauvé de justesse par le contremaître de Ford. Ce dernier ne le détache pas cependant, et Solomon reste donc jusqu’au crépuscule pendu à cet arbre, tenant sur la pointe des pieds pour ne pas suffoquer. Un long plan fixe de plus d’une minute montre Solomon en train de survivre, pendu à cet arbre, tandis que la vie suit son cours en arrière-plan avec les autres esclaves sortant de leur cabane et vaquant à leurs tâches. On peut également apercevoir la petite maison en construction qui est à l’origine de la bagarre entre Tibeats et Solomon, ce pourquoi il est pendu à cet arbre. Ce plan définit toute la stratégie qu’emploie McQueen dans 12 Years a Slave, à savoir de nombreux plans larges, mettant en scène Solomon, prisonnier de l’arrière-plan qui est un décor en mouvement, l’environnement qui l’encercle et qui le prive de sa liberté. L’esthétisme de ces plans larges est dû aussi au travail remarquable de Sean Bobbitt à la photographie qui a surprenamment manqué une nomination à l’Oscar pour ce film. On peut également citer l’apport de la musique de Hans Zimmer, plus en retrait que sur la plupart de ses autres films et qui pourtant offre l’un de ses plus beaux morceaux avec “Solomon”.  

Film beau visuellement, portant en lui un esprit d’artiste certain, 12 Years a Slave voit donc son sujet contraster avec ses images. De ce contraste naît une explosion des ressentis, la première claque visuelle sur la joue droite revenant sur la joue gauche pour une deuxième claque due à la violence crue qui est filmée par Steve McQueen avec beaucoup de précaution. Attentif au sens du détail, il livre avec 12 Years a Slave un film brillant, forcément marquant, qui a redéfini à jamais la place de l’esclavage au cinéma.

Nicolas Mudry