Nietzsche, le penseur du monde contemporain

La pensée de Friedrich Nietzsche (1844-1900) a chamboulé un XIXème siècle encore très conservateur et endormi, et a préfiguré les grandes transformations et chamboulements des XXème et XXIème siècles. Commentateur de son époque, grand critique des mœurs occidentales et prédicateur hors pair, il incarne désormais sous de multiples facettes notre monde actuel, ses révolutions et ses contradictions. Faisons un petit tour d’horizon du « philosophe au marteau », qui s’insurgea contre les dogmes religieux chrétiens et remit l’humain au centre.

De nombreuses citations célèbres sont attribuées à Nietzsche (« Dieu est mort », « Amor fati », « Humain, trop humain », « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort »), parfois de façon biaisée car mal interprétées, mais celle qui pourrait au mieux le représenter serait plutôt « Je ne suis pas un homme, je suis de la dynamite ». En effet, le philosophe à la moustache n’aurait pas pu utiliser meilleure métaphore pour désigner sa pensée et l’effet qu’elle a eu sur l’époque contemporaine.

En effet, très rares ont été les intellectuels à avoir autant bouleversé leur monde et leur temps (dans son essai L’homme révolté, Albert Camus dit ainsi que l’entreprise intellectuelle de Nietzsche n’a pas d’équivalent contemporain si ce n’est Marx ; et à mon avis, on pourrait aussi inclure Freud).

Extraordinairement vaste et fulgurante, la pensée nietzschéenne a agi tel un bâton de dynamite sur le XXème siècle naissant et a brisé en l’espace de quelques décennies des dogmes religieux qui étendaient leur contrôle depuis plus d’un millénaire. Nietzsche restera à jamais le philosophe du renversement des valeurs, mais aussi (et c’est ce qu’on oublie trop souvent) du dépassement de ces valeurs au profit d’autres moins aliénantes pour l’homme et la société occidentale. Il ne s’agit donc pas seulement de saborder le christianisme et ses valeurs morales, comme on l’a trop vite déduit, mais bien d’en reconstruire d’autres qui rendent suffisamment justice à l’homme.

Sur un point purement philosophique, il s’attaque ainsi dès ses premiers ouvrages à renverser la métaphysique traditionnelle héritée de Platon, qui a permis à la doctrine religieuse chrétienne fondée sur les notions de « bien et de « mal » de s’ancrer aussi solidement en Occident.

Nietzsche avance une idée révolutionnaire en son temps mais que nous avons depuis communément adoptée ; celle que le christianisme, et ses valeurs manichéennes présentes dans toute la société, restreignent et dénaturent l’existence humaine, en la privant de ses libertés fondamentales.

Pour Nietzsche, l’homme avant d’être « saint » est avant tout « humain, trop humain ». Ainsi, il cherche à dépasser cette conception du monde religieuse qu’il estime profondément aliénante voire contre-nature. Sa grande idée qui bouleversera la donne est que depuis Platon et le fameux mythe de la caverne, nous nous mentons sur nous-même en dévalorisant notre existence terrestre au profit d’un hypothétique paradis (ou enfer) supérieur. Il ironise ainsi sur la « mortification de la chair » pratiquée pendant très longtemps par le christianisme et les normes sociales strictes qui en ont dérivé comme l’institution du mariage et le refoulement de la sexualité.

Nietzsche nous invite finalement à nous remettre en question, à nous affirmer par nous-même et à retrouver ce qui fait notre nature profonde, c’est pour cela qu’il rompt avec le dualisme (doctrine philosophique qui induit la séparation entre le corps et l’âme, entre le matériel et le spirituel ; défendue depuis Platon jusqu’à Descartes, elle a longtemps été dominante en philosophie et elle annonce le christianisme et ses valeurs). Il va même jusqu’à affirmer une supériorité symbolique du corps, en ce qu’il constitue un ensemble de réflexes et d’instincts que nous ferions mieux d’écouter.

L’homme est pour Nietzsche un ensemble formé de son corps, de son esprit, de ses instincts les plus primitifs et de ses sensations ; comme chez Spinoza auparavant, il affirme donc son monisme philosophique, corps et âme sont réconciliés ne font désormais qu’un. On voit que c’est alors véritablement la naissance d’une ère moderne en Occident, libérée des dogmes et des systèmes de croyance traditionnels. Le XXème siècle et ses profonds bouleversements arrivent.

« Le christianisme s’en ira. Il disparaîtra et décroîtra. Je ne veux pas discuter de cela. J’ai raison et l’avenir le prouvera. Aujourd’hui, nous sommes plus populaires que Jésus. Je ne sais pas ce qui disparaîtra en premier, le rock’n’roll ou le christianisme » – John Lennon dans une interview réalisée en 1966, alors que la « Beatlemania » est à son apogée. Impossible de savoir si Lennon était un lecteur de Nietzsche, mais ces propos sont extrêmement significatifs dans le contexte révolutionnaire des années 1960.

On serait tenté d’affilier la pensée nietzschéenne au nihilisme, qui est une doctrine pessimiste plutôt répandue de nos jours et affirmant que tout est perdu d’avance, que la vie n’a pas de sens et que ce n’est pas la peine d’essayer. Aux antipodes de ce genre de pensées, toute l’œuvre et même la vie du philosophe est basée sur la recherche d’une nouvelle échelle de valeurs qui pourraient libérer l’individu. Très loin d’être un misanthrope désabusé, il se révèle ainsi être un homme de convictions qui a toujours combattu le racisme, l’antisémitisme ou même la misogynie.

Surtout, il avance l’idée que chaque homme porte en lui un talent, une détermination et une flamme intérieure à développer ; ce qu’il appelle la volonté de puissance, et le fait de ressentir cette puissance individuelle est l’essence même de la vie. C’est un concept très important qui a été repris notamment par l’écrivain français Albert Camus, lequel énonce la révolte individuelle comme seule position tenable et source d’espoir face « au silence déraisonnable du monde ».

Ainsi, Nietzsche a mené un réel combat face à la confusion née du déclin du christianisme dans la société occidentale (lorsqu’il annonce que « Dieu est mort », c’est avant tout un constat face à son époque), et de la perte des valeurs et activités spirituelles. Le vrai salut se trouvera pour lui dans le surhomme, qui est le stade atteint lorsque l’homme aura décuplé son potentiel de façon illimitée, c’est donc un idéal qui donnerait une direction à suivre, et qui aboutirait sur un système de valeurs individuel et non plus imposé par la société environnante. C’est, face au nihilisme, à la médiocrité et au chaos, le chemin vers le dépassement de soi et la liberté, un appel à vivre pleinement sa vie dans toute son exaltation.

En nos temps de crise actuels, la pensée de Nietzsche se révèle être une vraie bouffée d’air pour l’homme (et la femme !) moderne. Pourtant, elle est relativement délaissée aujourd’hui, notamment par les milieux universitaires qui lui préfèrent assez largement Karl Marx ou les penseurs anarchistes. Protéiforme, la philosophie nietzschéenne peut toucher une palette extrêmement large de courants idéologiques et c’est ce qui la rend si magique et intemporelle. Par exemple, la contre-culture occidentale des années 50 et 60 reposait, dans une certaine mesure, sur une libération de la parole et des sens et sur une restructuration des valeurs, face à une morale chrétienne et paternaliste qui tenait encore debout.

C’est un fait indéniable, Nietzsche a enfanté notre époque. A nous maintenant de lui rendre justice et de donner de la forme au monde que nous voulons construire et à nos utopies, nous qui en manquons cruellement aujourd’hui. Afin de bâtir un monde meilleur où l’individu aurait pleinement les armes pour grandir et s’épanouir, soyons créatifs.

Romain Bonhomme-Lacour

Pour reprendre tous les concepts philosophiques que j’ai abordé, je vous conseille la très bonne vidéo de Cyrus North, elle synthétise tout de manière fun et détendue en 7 minutes.