Les relations entre l'homme et la nature (1/4) Perspectives philosophiques

Note de l’auteur : le cycle d’articles « Les relations entre l’homme et la nature » constitue une reprise partielle mais surtout un prolongement d’une étude collective portant sur la protection juridique de la nature. Je tiens à remercier Lorène Nagelschmit, Nina Ramamonjisoa et Alix Uhring de me permettre de partager ces réflexions.

Avec ce premier article, il s’agira d’ouvrir un cycle de quatre articles portant sur les relations entre l’être humain et la nature. Chacun des quatre articles prendra un point de vue différent sur le modèle occidental de rapport à l’environnement : philosophique, juridique, généalogique et comparé. Dans ce premier article, les relations entre l’humain et la nature seront étudiées du point de vue de la philosophie. Il s’agira de chercher des penseurs emblématiques du modèle occidental de rapport à la nature. Le deuxième article présentera l’état du droit français et européen sur la question. Il s’agira donc d’étudier l’image que se fait le droit de la nature via une analyse du droit de l’environnement. Le troisième article cherchera à retrouver l’origine du modèle occidental de rapport à la nature. Remontant les sources des philosophes étudiés dans ce premier article, il s’agira principalement de présenter les différentes thèses autour de la question de savoir si le christianisme est responsable de la crise écologique actuelle ainsi que Lynn White le pensait. Le quatrième article quittera le monde occidental pour présenter un autre modèle tant philosophique que juridique de relation à la nature.

Commençons donc notre enquête de l’histoire philosophique de notre modèle de rapport à la nature, notre conception des relations que nous avons avec notre environnement. Nous n’avons pas la prétention de balayer les 2600 ans d’histoire de la philosophie, d’une part, parce que nous n’en n’avons pas la compétence et, d’autre part, parce que nous n’avons pas le temps, dans un article si court, de le faire. Nous nous concentrerons donc sur les philosophies des XVIIe et XVIII siècles qui sont les plus pertinentes pour notre étude puisque cette période est celle de la naissance des sciences modernes.

Le modèle occidental de relation humain-nature, largement développé par une très large partie de la philosophie moderne à l’exception de Rousseau, est qualifié, par Pierre Hadot, d’attitude prométhéenne en référence à Prométhée, titan de la mythologie grecque passant pour l’inventeur de la technique puisqu’il vola un secret divin – le feu – pour en faire cadeau aux mortels. Cette attitude peut se définir comme une violence à la nature pour la comprendre et l’utiliser. C’est cette attitude qui fut véhiculée lors de la révolution scientifique du XVIIIe siècle qui ne regarde et n’étudie la nature que dans l’optique de sa pure utilisation. Si, dans l’Antiquité, Héraclite proclamait que « la Nature aime à se voiler », les penseurs de la période moderne vont s’attacher à lui arracher ce voile, à la « surprendre » selon l’expression en vogue au XVIIIe siècle qui n’est en fait qu’un euphémisme de « violer ». Cette violence faite à la nature – cette attitude prométhéenne – se lit dans L’Encyclopédie, document majeur et emblématique de la pensée du XVIIIe siècle. A l’article « Expérimental », on peut lire que l’expérience « cherche à […] pénétrer [la nature] plus profondément, à lui dérober ce qu’elle cache ». Ce même article montre bien la nouveauté de cette attitude affirmant que « les anciens ne par[a]issent pas s’être fort appliqués à cette dernière physique, ils se content[a]ient de lire dans la Nature ». Si les Anciens respectaient le voile dont la Nature se pare, les modernes n’ont pas tant de scrupules. Ils déchirent ce voile pour s’approprier la nature et l’utiliser, ils se considèrent donc comme supérieurs à celle-ci. C’est ici qu’est la définition de ce modèle occidental de rapport à la nature, de cette attitude prométhéenne : l’être humain se conçoit comme supérieur à la nature et de ce fait, il se considère comme en droit de l’utiliser.

L’un des premiers philosophes et l’un des plus connus à émettre l’idée d’une supériorité de l’humain vis-à-vis de la nature est Descartes, invitant, par sa fameuse formule, à « nous rendre comme maître et possesseur de la nature » à l’aide des connaissances que l’étude de cette même nature permettrait de constituer. Cette invitation va de pair avec et fait suite à une étude approfondie du corps de l’homme et de celui de l’animal pour mettre en exergue la différence fondamentale entre les deux. Descartes commence par étudier le corps de l’animal et il refuse de considérer, comme cela était la position majoritaire de l’époque, que les animaux ont une âme. Descartes affirme alors que le corps n’est que matière et qu’ainsi, il est « une machine qui se remue de soi-même ». Le corps bouge tout comme une horloge bouge ; celle-ci bouge parce que les mécanismes, les rouages sont bien construits et sont tous au bon endroit et il en va de même pour le corps. C’est ainsi que Descartes en arrive au concept d’animal-machine. De son observation du corps animal, Descartes passe à celle du corps humain et ce qui est vrai du corps animal devient vrai du corps humain. Les fonctions du corps humain – digestion, battement du cœur, croissance des membres ou encore respiration – ne sont dues qu’à « la seule disposition de [ces] organes » ainsi que Descartes l’affirme dans son Traité de l’homme. Descartes rapproche donc l’humain et l’animal sur la question proprement corporelle. Les corps humain et animal fonctionnent de la même façon, le corps humain est réduit au corps animal lui-même réduit à une machine. Descartes exprime sa position mécaniste. Le mécanisme est une philosophie expliquant l’ensemble des phénomènes par les lois de cause à effet, par les lois du mouvement matériel. Il s’agit d’une pensée révolutionnaire à l’époque puisqu’elle ne dispose pas de précurseurs directs autre que Descartes qui reste le mécaniste le plus célèbre mais évidemment pas le seul. C’est une philosophie largement liée aux avancées scientifiques de l’époque mais qui a aussi permis de nouvelles découvertes en introduisant une nouvelle conception de la nature. Mais revenons-en à notre propos. Il existe une différence fondamentale entre l’humain et l’animal même si leur corps fonctionne de la même manière. L’être humain, contrairement à l’animal, ne se réduit pas à son corps. Il possède une âme complètement extérieure à la matière du corps et dont le seul office est de penser. C’est là la différence entre l’homme et l’animal, l’homme possède un esprit. Il est doué de raison et de volonté. Il a conscience qu’il existe parce qu’il pense. L’animal, pour Descartes, ne possède rien de tout cela. Selon lui, l’animal n’agit que poussé par la disposition de ses organes. L’animal ne raisonne pas, il vit et survit parce que la Nature fut suffisamment prévoyante, qu’elle l’a correctement adapté à son milieu. Ainsi, si hommes et animaux se retrouvent sur la question corporelle, ils restent cependant fondamentalement différents parce que « les bêtes n’ont pas moins de raison que les hommes, elles n’en ont point du tout » comme Descartes l’écrit dans son Discours de la méthode. Etant ainsi différent des animaux, il n’y a qu’un pas à franchir pour considérer que l’homme leur est supérieur et entrer ainsi dans un « rapport de pure utilisation qui caractérise le rapport moderne à la nature » ainsi que l’écrit Bernard Feltz.

Cette conception déséquilibrée des relations homme-nature où l’homme se conçoit comme supérieur à son environnement reste encore implicite – ou du moins non absolue – chez Descartes. Il n’appelle en effet qu’à se considérer « comme maître et possesseur de la nature ». Postérieurement, on trouve des philosophes qui se montrent bien plus explicites dans leur conception des relations homme-nature et dans leur appel à accepter la supériorité de l’homme. Il faut aller chercher Locke et le chapitre V de son Second Traité du Gouvernement Civil où il parle de « la terre et [de] toutes les créatures inférieures […] [qui] appartiennent en général à tous les hommes ». La perspective est ici totalement différente de chez Descartes qui étudiait le corps de l’animal pour comprendre le corps de l’homme. Locke cherche à penser les conditions permettant la propriété privée. Cette appropriation n’est possible que parce que « la terre et toutes les créatures inférieures […] appartiennent en général à tous les hommes ». Locke justifie ce droit d’appropriation de l’homme sur la nature en affirmant que « la terre, avec tout ce qui y est contenu, est donnée aux hommes pour leur subsistance et pour leur satisfaction ». Selon lui, Dieu a donné la terre aux hommes pour qu’ils croissent et s’y développent. Cette position a des bases clairement religieuses sur lesquelles nous reviendrons en détails dans le troisième article de ce cycle. Donc Locke pose Dieu comme le véritable « maître et possesseur de la nature » et Dieu a, en cette qualité, décidé de donner la nature aux hommes pour qu’ils se développent. En cela, il donne aux hommes un droit de supériorité à la nature puisque celle-ci n’existe que pour les hommes, elle n’existe pas pour elle-même.

Nous n’avons ici présenté que deux auteurs qui sont représentatifs du rapport prométhéen à la nature, nous aurions pu en présenter d’autres tant les XVII et XVIIIe siècles sont imprégnés de ces conceptions. Il faut néanmoins souligner que certains penseurs modernes ont conceptualisé, repris, une autre attitude vis-à-vis de la nature où l’homme est sur un pied d’égalité avec celle-ci. Il s’agit d’une attitude plus contemplative, qu’Hadot qualifie d’orphique. On peut notamment citer Rousseau qui est un représentant majeur de cette attitude contemplative. Il invite à respecter les secrets de la nature et à la regarder croître librement, sans la forcer. Cependant, nous ne développerons pas ici ses propos et laisserons à d’autres le choix de le faire.

Guillaume GARNIER