« On ne tue jamais par amour ». 2020, une nouvelle année de lutte contre les violences faites aux femmes en France

Dans la nuit du 31 décembre, alors que l’année 2019 se termine en fête, la lutte contre les violences machistes continue. Cette nuit-là, ce sont près de 300 collages qui ont été effectués dans plus de 83 villes en France pour dénoncer les violences conjugales et les féminicides. Tandis que de nombreuses associations dénoncent toujours le manque de moyens pour résoudre cette crise d’ampleur nationale, le gouvernement espère que les mesures annoncées pour 2020 marqueront un tournant dans la lutte contre le fléau des violences sexistes. Où en sommes-nous de la lutte contre les violences misogynes en France ?

2019, une année de malheurs et de colère

La Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, ratifiée par la France le 4 juillet 2014, définit les violences à l’égard des femmes comme « tous les actes de violence fondés sur le genre qui entraînent, ou sont susceptibles d’entraîner pour les femmes, des dommages ou souffrances de nature physique, sexuelle, psychologique ou économique ». 

Il suffit de regarder quelques chiffres pour prendre conscience que l’année 2019 aura été particulièrement sombre en France. On déplore 149 féminicides, soit un toutes les 60 heures environ. Avec ce chiffre accablant, la France devient le deuxième pays d’Europe le plus touché par ce fléau derrière l’Allemagne. Alors que l’égalité entre les femmes et les hommes a pourtant été décrétée « grande cause du quinquennat » par le gouvernement, cette crise nationale paraît bien loin de se terminer. Le nombre annuel de féminicides en France ne semble pas baisser puisque depuis 2014 on déplore encore entre 120 et 140 femmes assassinées chaque année et 201 000 femmes victimes de violences physiques et/ou sexuelles par leur compagnon ou ex-compagnon. L’importance de cette crise est d’autant plus perceptible lorsque l’on sait que seulement environ 10% des femmes victimes de violences portent plainte et que 80% de ces plaintes sont classées sans suite, ou encore lorsque l’on apprend que 65% des femmes assassinées avaient déjà prévenu les autorités du comportement violent de leur conjoint.

Au-delà de ce triste constat, 2019 aura été aussi une année marquée par une forte prise de conscience de l’opinion publique sur ce sujet, et ce notamment grâce au mouvement des « colleuses » d’affiches apparu en août 2019 à Paris. Ces messages chocs contre les violences conjugales et sexistes, désormais bien connus des français, se sont propagés un peu partout en France et en Europe. Alice*, une étudiante parisienne de 21 ans, qui a participé à de nombreux collages nous dit que pour elle « c’est un nouveau mouvement féministe, on tente quelque chose qui ne se faisait pas. C’est un mouvement révolutionnaire tout simplement. » et si elle a décidé de s’engager c’est parce que « C’est une manière plus brutale de montrer les choses ». Pour Maya Martel, créatrice de Tabou**, un podcast donnant la parole aux victimes de violences sexuelles, et aussi une des premières militantes du mouvement des “colleuses”, avec ces affichages « les gens ne peuvent plus faire l’autruche ». En effet, ces messages, écrits sobrement en grandes lettres noires sur fond blanc, collés par milliers dans les rues du pays, nous remettent quotidiennement face à la réalité glaçante de ce fléau : « 103ème féminicide : anonyme, 76 ans, tuée à la hache. » pouvait-on lire par exemple sur les piliers du métro aérien dans le 13e arrondissement de Paris. Ces collages, en plus de mettre en lumière la brutalité de ces assassinats, sont des appels à l’action contre les violences conjugales et sexistes et dénoncent l’inaction de l’État face à l’ampleur de la crise. Pour Alice, « le gouvernement reste sans cesse inactif. C’est nous qui devons prendre en charge ce que le gouvernement a promis ». 

“Des moyens à la hauteur des enjeux” annonce le gouvernement

Sous l’impulsion de ce mouvement et des associations, afin d’en finir avec la sinistre liste des féminicides qui n’a de cesse de s’allonger, le 3 septembre 2019, le gouvernement annonce 10 mesures d’urgence et la tenue d’un Grenelle, un débat national, pour trouver au plus vite des solutions face à la crise.  Parmi ces solutions annoncées en urgence, on retrouve notamment la diffusion du numéro d’urgence, le 3919, désormais disponible 24h/24, ou encore le déblocage de 1000 places d’hébergement pour mettre à l’abri les victimes de violences conjugales dès janvier 2020. 

Pour résoudre cette crise au plus vite, le gouvernement annonce la mise en place de nouveaux moyens financiers, juridiques et matériels. Parmi les mesures détaillées dans le “plan de lutte contre les violences faites aux femmes” le gouvernement promet ainsi le déblocage de 1 milliard d’euros en faveur de l’égalité femme-homme dont « 360 millions d’euros dédiés exclusivement à la lutte contre les violences faites aux femmes » pour l’année 2020. Est annoncé également le déploiement des « chambres de l’urgence » pour juger plus vite et plus efficacement « en assurant les circuits les plus courts possibles » pour accélérer le traitement des procédures, ou encore, la généralisation du bracelet anti-rapprochement (BAR) permettant de protéger les femmes en empêchant l’auteur des violences de les approcher. 

Dans son rapport, le gouvernement annonce qu’il souhaite également prévenir ces violences en éduquant « à la non-violence et à l’égalité entre les filles et les garçons » dès le plus jeune âge par la création d’une culture de prévention et de sensibilisation auprès des élèves ou encore par la diffusion, dans tous les établissements, d’un document unique de signalement et un « guide réflexe » à destination des personnels des établissements pour permettre de signaler les violences intrafamiliales dont les élèves sont victimes. 

Enfin, en ce qui concerne les forces de l’ordre, l’État promet la mise en place de nouvelles formations des policiers et gendarmes pour assurer l’accueil et l’accompagnement des victimes. Ces formations porteront notamment sur le phénomène de l’emprise, l’évaluation du danger à travers la mise en place d’une grille d’évaluation et les interventions à domicile.

Des mesures encore insuffisantes en France ?

Tandis que la mise en place de ces nouveautés est martelée par le gouvernement comme solution à la crise, pour Maya Martel, ces mesures semblent loin d’être à la hauteur de l’urgence : « sur 1 milliard qui est promis, quasiment tout l’argent part pour la coopération internationale. Ce n’est pas utilisé pour la lutte contre les violences faites aux femmes en France ». Quant aux 1000 places d’hébergement promises, elle fait part de ses doutes : « ces places-là est-ce qu’on va les voir ? On ne sait pas puisque déjà l’année dernière, ils avaient promis cent places et on ne les a toujours pas vues ». Enfin, au sujet des nouveaux bracelets anti-rapprochement promis par le gouvernement qui devraient être déployés cette année, la jeune militante rappelle que contrairement à d’autres pays, en France « il faut l’accord du conjoint violent ».

Des dispositifs qui peuvent sembler davantage insuffisants lorsqu’ils sont mis en contraste avec les mesures prises contre les violences misogynes en Espagne depuis maintenant plus de 15 ans. En effet, depuis 2004, l’Espagne a vu le nombre de féminicides diminuer considérablement puisqu’en 2019, ce sont 54 femmes qui ont été assassinées contre 71 en 2003. Cette différence s’explique matériellement par l’arsenal juridique important et les moyens colossaux qui sont déployés pour mettre un terme au fléau. À titre d’exemple, cela fait plus de 10 ans que les bracelets anti-rapprochement sont utilisés en Espagne et quant à la dimension économique, si l’on compare les deux pays, le contraste est à la fois saisissant et inquiétant. Depuis 2004, ce sont 200 millions d’euros investis chaque année pour lutter contre la violence faites aux femmes en Espagne tandis qu’en France, en 2019, ce sont seulement 79 millions d’euros, bien loin des 509 millions d’euros minimum qui seraient nécessaires selon plusieurs organisations spécialisées (le Conseil économique social et environnemental, le Haut conseil pour l’égalité, la Fondation des femmes, le Fonds pour les femmes en Méditerranée et Women’s Worldwide Web). 

Pour de nombreuses associations, bien loin des 360 millions prévus, ce serait même un milliard d’euros qui serait nécessaire pour un meilleur accueil et accompagnement des victimes comme l’explique Maya Martel : « quand [les victimes] viennent porter plainte, il faut savoir prendre la plainte et réagir correctement. Ce milliard va permettre une bonne formation des gendarmes et policiers » et dans un second temps, « c’est aussi pour aider les différentes associations à accompagner les victimes à traverser ce traumatisme ». 

Quant à la dimension juridique, la différence est encore plus marquante : « En France, il peut y avoir plusieurs années entre le dépôt de plainte et le procès » explique Maya, alors qu’en Espagne, suite à la loi de 2004 relative à la “ protection intégrale contre les violences de genre », plusieurs centaines de tribunaux spéciaux et un parquet spécialisé ont été créés. Cette loi permet ainsi à un procureur de poursuivre un agresseur sans même que la victime ait déposé plainte et une première comparution de l’accusé devant le juge doit avoir lieu dans les 72 heures suivant son arrestation avec une assistance juridique gratuite pour les victimes. Au-delà de cette loi, en 2018, le nombre d’ordonnances de protections délivrées en Espagne était de 39 176 alors que la même année en France, on en comptait 3 332. Cette différence flagrante de moyens matériels et législatifs en France s’explique également par une mentalité qu’il faut « impérativement changer » selon Maya Martel.

Une évolution nécessaire de la société française

Ordonnances de protection, bracelets anti-rapprochement, les moyens sont là mais la lutte contre les violences faites aux femmes semble encore bien loin de se terminer car la lutte est aussi et surtout une bataille idéologique. « En France on baigne dans ce qui s’appelle la culture du viol*** et, de manière plus globale, dans une culture qui minimise les violences faites aux femmes » explique Maya Martel « Par exemple une femme qui est battue et qui porte plainte au commissariat, il arrive que les gendarmes refusent de prendre sa plainte “parce qu’elle n’a pas de bleus sur le corps” ou bien qu’ils refusent de se déplacer pour “une simple dispute conjugale” » à l’exemple d’un cas paru en septembre 2019 dans lequel la police, contactée à plusieurs reprises, ne s’est pas déplacée immédiatement prétextant qu’il ne s’agissait que d’une dispute conjugale. Dans cette affaire, la victime de 21 ans a été retrouvée morte le lendemain, tuée par son compagnon. Pour Maya, « il faut qu’il y ait une prise de conscience à ce niveau-là et surtout que la parole des femmes soit crue, qu’on cesse de la remettre en question » et que l’État arrête « d’ignorer la réalité et qu’il nous prenne au sérieux ». 

Une évolution des mentalités en France que le mouvement des “colleuses” caractérise pour Maya Martel. « C’est un mouvement de sororité » face à « la France qui invisibilise la violence faites aux femmes » explique la jeune militante. Avec ce mouvement, « les femmes prennent enfin la parole par rapport aux violences qu’elles subissent et le regard du public change » ajoute-t-elle. « Aujourd’hui on a des colleuses qui racontent leurs propres histoires sur les murs » et ainsi, les femmes de tout âge « réalisent qu’il y a tout un mouvement et qu’elles ne sont vraiment pas seules dans cette bataille » raconte Maya pour décrire la forte solidarité du mouvement des “colleuses”. Comme le stipule le texte législatif espagnol de 2004, il s’agit de considérer désormais que « la violence de genre n’est pas un problème qui affecte la vie privée. Au contraire, il s’agit du symbole le plus brutal de l’inégalité existante dans notre société ». 

Victor d’Avigneau

* prénom modifié

**disponible gratuitement sur toutes les plateformes de streaming 

*** La culture du viol est un concept sociologique utilisé pour qualifier un ensemble de comportements et d’attitudes partagés au sein d’une société donnée qui minimiseraient, normaliseraient voire encourageraient le viol.