Beta Israël, Juifs d’Ethiopie : du Gondar à Israël

Le monde juif est principalement connu comme étant situé autour de la Mer Méditerranée et en Europe de l’Est, toutefois il existe d’autres proches juives hors de ces régions. Le cas des juifs éthiopiens, ou Beta Israël (maison d’Israël) est particulièrement intéressant car leurs origines sont mystérieuses : enfants des juifs accompagnant Salomon dans le Royaume de Saba de qui le dernier empereur Haïlé Sélassié descendrait (théorie datée du XIIe siècle), tribu perdue de Dan disparue pendant la déportation des juifs par les assyriens (théorie du Grand Rabbinat depuis 1973), enfants de la femme couchite de Moïse, ou tribus juives venues d’Arabie, les théories fleurissent mais aucune n’apparaît totalement vérifiée. Une chose est sûre, c’est que leur pratique du judaïsme paraît très ancienne car précède l’avènement du judaïsme rabbinique. En effet, ils ignoraient les fêtes de Pourim, Simhat Torah, Hannoucah, le Talmud ne faisait pas partie de leur littérature religieuse et l’étoile de David ne représentait pas leur communauté. En revanche, ils fêtaient la Pâque, Yom Kippour et Rosh haShana et certains rites anciens étaient conservés comme le sacrifice de l’agneau pascal. Toutefois, ils se distinguaient des autres juifs par leurs pratiques de pureté strictes (éloignement des femmes pendant les menstruations ou après la naissance d’un enfant, et éloignement après un contact avec un non juif). De plus, les juifs éthiopiens étaient dirigés par un clergé présidé par le telleq kahen (grand prêtre), aidé de qes (prêtre), et assistés par les däbtärä (clercs non prêtres). Les cérémonies se faisaient au sein des masged, et leurs livres du Pentateuque était rédigés en guèze, non pas en hébreu. 

Les Beta Israël constituent un groupe juif particulier qui s’éloigne de l’homogénéité que l’on trouve chez les séfarades, ashkénazes et mizrahis. Leur destin n’a pas totalement été le même non plus au travers de l’Histoire car si les autres juifs ont été très souvent persécutés et soumis aux différents peuples, les juifs éthiopiens ont su s’affirmer comme une nation à part entière en Éthiopie avant de tomber dans l’oubli jusqu’à ce que Jérusalem les rappelle. 

L’éclat du royaume juif des Monts Semien

330-1270

Les récits concernant les juifs d’Éthiopie font remonter leur indépendance au IVe siècle de notre ère, rendant compte de l’établissement de la dynastie de Gédéon dans les montagnes du nord, descendante du grand prêtre Sadoq, notamment par son fils Azaria ayant suivi Ménélik ordonné roi d’Abyssinie, fils de Makéda la Reine de Saba et Salomon le roi d’Israël. Le roi Phinéas aurait proclamé l’indépendance des juifs d’Éthiopie pour concurrencer Ezana d’Éthiopie, déclarant le christianisme comme religion officielle autour de l’an 330. Dès lors, le royaume d’Axoum, chrétien, et le royaume juif étaient en guerre constante, mais aucun des deux n’a réussi à anéantir l’ennemi. 

C’est au IXe siècle qu’Axoum a lancé une guerre écrasant les Beta Israël et assassinant le roi Gédéon IV. Ce n’était pourtant pas la fin du royaume juif puisque la fille unique de Gédéon IV, Judith (Yodit) prit le pouvoir et tenta de venger son père en s’alliant avec les peuples agäw, païens. Avec une forte armée, Judith s’empara de la capitale d’Axoum, la rasa en 960, et fit assassiner tous les princes héritiers du royaume chrétien. À la suite de cette victoire, Judith devint impératrice et les agäw lui prêtèrent allégeance en se convertissant au judaïsme. 

Portrait présumé de l’impératrice Judith

L’âge d’or des Beta Israël commença. Les monarques entreprirent une politique d’homogénéisation de la population avec la conversion des élites au judaïsme et la soumission des chrétiens du royaume. L’empire juif était adepte de raids et pillages sur les royaumes voisins emportant avec eux trésors et esclaves pour s’assurer une crainte et une soumission de leur part. Il fut brièvement mentionné dans les récits de voyageurs comme Benjamin de Tudela, mais surtout Eldad Dani qui l’aurait visité et vanté la richesse du pays au XIIe siècle. 

La chute du royaume juif dans l’oubli

1270-1627

En 1270, Tasfa Iyasus se fait couronner dans le royaume éthiopien ce qui sonne le glas du royaume des Beta Israël. En effet, ce nouveau roi se réclame descendant d’un seul prince ayant réussi à s’échapper du massacre de la famille royale ordonné par Judith et restaure la dynastie Salomonide. Au début du XIVe siècle, l’Éthiopie s’étend vers le sud et encercle le royaume juif ce qui aboutit un siècle plus tard au grignotement des territoires des Beta Israël. Sur ces terres conquises, le roi Yeshaq (1414-1429) ordonna que les juifs deviennent falasi (vagabonds, d’où Falasha autre nom des Beta Israël), interdits d’être propriétaires : soit ils devenaient chrétiens, soit ils devenaient esclaves des chrétiens. Les incursions de l’Empire d’Éthiopie dans le royaume juif étaient incessantes et aboutissaient à des batailles et des massacres de juifs, toutefois les Beta Israël réussissaient parfois à vaincre les éthiopiens. 

Au XVIe siècle, l’Éthiopie était en conflit avec le sultanat musulman d’Adal (Djibouti et Somalie actuels), et le roi juif Yoram tenta de s’accorder les faveurs de chaque camp en passant des alliances selon l’avancée de la guerre. Mécontent, l’empereur Gelawdewos (1540-1559) le fit assassiner lui et la famille royale. La dernière relique du royaume juif se trouvait dans les montagnes Semien, imprenables pour les armées éthiopiennes.

Les monts Semien, dernière poche souveraine des Beta Israël

Les derniers rois combattirent tant bien que mal l’Empire d’Éthiopie sans jamais le vaincre. Le coup de grâce fut porté par l’empereur Malak Sagad Ier (1563-1597) qui assiégea le royaume sans relâche et parvint à exécuter le roi Goshen. À la suite de cet évènement, les derniers nobles juifs qui subsistaient organisèrent un suicide de masse pour échapper à l’esclavage. La résistance ne fut brisée qu’en 1627, après des années de combat où la littérature juive médiévale en guèze fut détruite, tout comme les châteaux et masged. Les juifs furent réduits en esclavage.

La réunion avec le monde juif en terre d’Israël

Ce n’est qu’au XIXe siècle que des missionnaires protestants redécouvrirent les juifs qu’ils tentèrent de convertir. Cette redécouverte par l’Occident provoque la réaction de l’Alliance Israélite Universelle qui les reconnut comme juifs tant les Beta Israël que les Falash Mura (les juifs nouvellement convertis au protestantisme). Toutefois, la question de leur judéité a été oubliée au gré des évènements de la fin du XIXe siècle en Europe, et deux tiers de la population juive a été décimée durant la période de 1888 à 1892 appelée Kefu qän, où sévirent des famines et des épidémies en Éthiopie. C’est sous l’égide de Yaacov Faitlovitch au début du XXe siècle que de réels contacts s’établissent entre les Beta Israël et les juifs européens : le but était de gommer les différences et les faire devenir juifs orthodoxes pour réaffirmer leur judéité. L’émergence d’une petite élite juive éthiopienne permit l’introduction des fêtes rabbiniques, de l’hébreu et de l’étoile de David au sein des Beta Israël. Cependant, à la création de l’État d’Israël, leur judéité n’a pas été reconnue et ils ne purent faire valoir leur droit au retour. Ce n’est qu’en 1973 que le Grand Rabbinat de Jérusalem les qualifia de descendants de la Tribu de Dan, disparue sous la déportation des juifs par Nabuchodonosor en -587. Cependant, sous le régime du Derg à partir de 1974, l’Éthiopie se positionna contre Israël et devint hostile envers la religion, ce qui empêcha les Beta Israël de faire valoir leur droit à émigrer pour la Terre sainte. Toutefois, la redistribution des terres permis d’abolir l’esclavage des juifs qui redevinrent propriétaires, ce qui provoqua des massacres à leur encontre. 

La grande famine de 1984-1985 touchant l’Éthiopie amena de nombreux éthiopiens, dont la quasi-totalité des juifs, à fuir le régime du Derg et se réfugier au Soudan. De là, Israël autorisa deux opérations visant à rapatrier les juifs éthiopiens de novembre 1984 à janvier 1985 par les opérations Moïse et Reine de Saba. La dernière opération de rapatriement se fit en 1991 avec l’opération Salomon. 

Juifs éthiopiens célébrant le Sigd à Jérusalem, 2018

Mais, leur intégration dans la société israélienne fut difficile : 20% des nouveaux arrivants en 1985 furent hospitalisés, beaucoup moururent à la suite du trajet, et on comptait jusqu’à douze suicides de juifs éthiopiens liés à la difficulté d’adaptation à un pays urbain pour une population traditionnellement rurale, à une nouvelle langue et à qui se heurtaient le racisme, l’incessante remise en question de la judéité. En conséquence, plusieurs controverses surgirent comme la stérilisation forcée des femmes ou les circoncisions forcées sur les hommes dès leur arrivée. Bien qu’elle soit toujours une communauté défavorisée en Israël, certaines autorités juives ont tenté de faire accepter aux autres l’existence de juifs noirs et de favoriser leur éducation comme le rabbin Ovadiah Yosef, mais le service militaire a aussi permis aux générations d’éthiopiens nés en Israël de mieux s’intégrer à la société israélienne, aboutissant à l’arrivée de juifs éthiopiens à l’avant de la scène, notamment avec l’entrée en politique de certains Beta Israël, ou bien l’élection de Yityish Aynaw, première juive éthiopienne devenue Miss Israël en février 2013. 

Augustin Théodore Pinel de la Rotte Morel ኦግስቲን ቴዎድሮስ ድብሲ