Les stéréotypes de genre dans le sport : la boxe (1)

Quand j’ai rencontré Lucie en licence d’histoire, c’était une étudiante studieuse, celle qu’on voit finir major de promo, à fond dans les livres et pas vraiment dans le sport. Lucie, c’est la bonne copine : compétitrice, ambitieuse, intelligente, jolie et au rire contagieux. Quand on la rencontre dans la rue ou qu’on la croise à l’université, on n’imagine pas que Lucie a fait de la boxe anglaise pendant plusieurs années. J’avais l’image d’une boxeuse avec un physique nécessairement bodybuildé, à qui on n’aurait pas vraiment envie de se frotter. C’était un préjugé qui, comme tous les préjugés, s’est avéré faux. Je me suis alors interrogée sur la place des femmes dans le sport et plus particulièrement dans les sports dits « masculins ». Et quand j’ai proposé à Lucie de se voir pour discuter de ses années de boxe, elle a tout de suite accepté.

Les stéréotypes de genre ont la vie dure. Mais qu’est-ce qu’un stéréotype de genre ? Un stéréotype est définit comme une « idée, opinion toute faite, acceptée sans réflexion et répétée sans avoir été soumise à un examen critique, par une personne ou un groupe, et qui détermine, à un degré plus ou moins élevé, ses manières de penser, de sentir et d’agir ». Le genre est quant à lui définit comme « le concept qui désigne l’ensemble des caractéristiques relatives à la masculinité et à la féminité ne relevant pas de la biologie, mais de la construction sociale ». Un stéréotype de genre est donc un préjugé qui se base sur le sexe de la personne. « La boxe est un sport d’homme » est un stéréotype de genre, par exemple. Mais on ne fait pas du sport avec ses organes génitaux. Le bleu n’est pas la couleur des garçons et le rose celle des filles. Alors pourquoi pense-t-on encore aujourd’hui que tel ou tel sport est réservé à un genre ? La société évolue et une certaine ouverture d’esprit à fait son apparition. Toutefois, celle-ci est à nuancer : ce n’est pas seulement vos grands-parents ou vos parents qui sont soumis à ces stéréotypes mais bien toutes les catégories socioprofessionnelles et toutes les tranches d’âges. L’objectif de cette série d’articles est de donner la parole aux femmes et aux hommes qui pratiquent ces sports auxquels on ne pense pas inscrire son enfant ou même s’inscrire soit même, par honte, par conditionnement.

Lucie, 22 ans, étudiante en master d’Histoire moderne

« Je suis originaire d’un milieu rural, je n’ai pas choisi la boxe comme une évidence, c’était plus par dépit ». La raison : le manque de diversité des sports proposés. Lucie savait néanmoins que les sports de contact lui plaisaient, mais pas forcément les sports d’équipe. Ses parents n’étaient pas du même avis car la distance pour se rendre à la salle de boxe était de vingt minutes et parce qu’ils considéraient la boxe comme un sport masculin. Ils avaient peur que leur fille se fasse mal ou qu’elle casse sa dent une nouvelle fois. En classe de 4e, la mère de Lucie avait un ami dont le fils pratiquait la boxe. Lucie et sa mère se sont rendues à son gala et ce fut le coup de cœur pour Lucie. Elle commence les entraînements, qu’elle trouve physiquement difficiles. La persévérance la fait continuer, mais son amie qui avait commencé avec elle s’arrête pour des raisons de santé. À la fin de l’année scolaire, l’entraîneur principal lui propose de faire des combats, mais par peur de ne pas y arriver, Lucie décide de refuser. Elle me confie que « quand quelqu’un voit en toi du talent ça fait plaisir ». C’est pendant son année de 3e qu’elle fera son premier combat en championnat de Gironde. Elle le gagnera et repartira avec son trophée. A cette occasion, elle est interviewée par une journaliste de sud-ouest, mais elle n’aime pas le portrait qui est fait d’elle. Elle voulait paraître effrayante pour ses adversaires, mais le portrait qui est dépeint est celui d’une jeune fille timide.

La timidité ne l’arrête pas et elle continue la boxe jusqu’en terminale. C’est pendant cette dernière année de lycée, en 2015, qu’elle participe aux interrégionaux. Ce fut une année difficile, parce que dans la boxe comme dans d’autres sports de combat, il faut respecter un certain poids. Si vous le dépassez de quelques grammes, vous ne pouvez pas participer à la compétition. C’étaient des conditions difficiles qui ont créé des tensions entre les entraîneurs et le père de Lucie. Malgré cela, Lucie gagne pour la première fois par K.O. lors du championnat et ce fut une fierté pour elle, « j’ai perdu au premier round, mais au deuxième mon entraîneur me dit qu’elle commence à chanceler et que je peux lui mettre un K.O. ce que je fais au troisième round ». Les compétitions continuent et Lucie tombe sur une adversaire de taille. « En février-mars, je suis tombée sur une fille de l’équipe de France. Elle avait plus de combats que moi, mais mes entraîneurs ne me l’avaient pas dit, pour éviter que je panique ». Elle n’a pas gagné le combat, mais elle n’a pas eu de K.O. et n’a perdu au point, ce qui reste quand même une victoire. À la fin de l’année scolaire, elle fait son dernier combat à domicile et le gagne. Puis, après avoir obtenu son baccalauréat, Lucie quitte sa ville natale pour continuer ses études à Bordeaux.


© Sylvie Florès


© Boxing Club du Bourgeais

Ne pouvant plus rester dans son club à cause de ses études supérieures, Lucie reprend la boxe dans un nouveau club à Bordeaux, et ça a été « le début de la fin ». Pour elle, changer de club a été difficile « parce qu’on a une relation très fusionnelle avec mon coach ». Dans le club de Bordeaux, il y a beaucoup de professionnels et elle se sent vite exclue. Les entraînements sont plus intensifs, quatre par semaine, et le niveau est plus élevé. Au moment de s’inscrire pour les championnats, Lucie préfère s’arrêter, « j’ai arrêté avant les championnats, car je n’accrochais pas avec le club et mon adversaire était très redoutable, j’ai eu peur, alors j’ai arrêté ». Pendant plusieurs années, elle n’a pas repris la boxe. « Pendant quatre ans j’ai eu un blocage, je pouvais plus entendre parler de la boxe, ça me dégoutait. J’ai pris du poids en arrêtant la boxe, c’était le contrecoup. Je ne voulais plus faire aucun sport ». Ce n’est que l’année dernière qu’elle reprend la boxe dans un club près de chez elle, même si elle a toujours un peu d’appréhension avant d’y aller. L’ambiance y est différente de son premier club bordelais, plus familial. Elle y fait ses entraînements deux fois par semaine pendant deux heures. « Quand je suis arrivée dans le club pour la séance d’essai, je n’ai pas dit que j’avais déjà pratiqué la boxe, je voulais vraiment recommencer de zéro. L’entraîneur a bien vu que j’en avais déjà fait et il m’a même dit : « je te connais, tu as déjà fait de la boxe toi ? » Je lui ai finalement avoué que oui j’avais bien fait de la boxe et quand je lui ai dit mon nom, il m’a dit qu’il se souvenait de moi ». Malgré son emploi du temps difficile entre la fac et son travail à Décathlon, Lucie continue ses entraînements. Les quatre années sans pratiquer la boxe ne lui ont pas enlevé tout ce qu’elle avait appris à travers la pratique de ce sport. La persévérance et le self-control qu’elle développé avec la boxe lui ont servi pendant ses études. Pour elle, elle n’aurait jamais pu arriver jusqu’en master sans la boxe, « ça m’a donné confiance en moi et ça m’a permis d’être persévérante dans les études ».

 

© Boxing Club du Bourgeais

 

         Lucie se décrit comme un « garçon manqué », avec un style très « masculin » au lycée, « je devais m’endurcir, je ne pouvais pas me permettre de pleurer ». Au cours des compétitions, les filles sont tournées au ridicule si elles sont maquillées. « Pendant un championnat, une fille est arrivée un peu maquillée et elle a été tournée en ridicule, on s’est moqué d’elle. Aujourd’hui, je trouve ça nul, on te dit que tu dois t’endurcir, que tu ne dois pas pleurer, etc. C’est un milieu qui t’impose tellement, les femmes, elles doivent être des bonshommes. Dès que tu es un peu féminine, on dit que tu es une « pétasse » et que tu ne vas pas gagner ». Aujourd’hui, dans son nouveau club, l’ambiance est tout autre. Les filles sont plus nombreuses et elles ne ressemblent pas à l’image de la femme « masculinisée » pour faire peur à son adversaire, « les filles qui sont dans le club, elles sont très féminines, elles portent du maquillage et ça ne les empêchent pas d’être redoutable sur le ring ».

Pour la majorité des personnes, Lucie n’a pas le physique pour faire de la boxe, et quand ils l’apprennent, les réactions sont souvent les mêmes. « En général, les gens sont plutôt choqués, ils disent « on dirait pas », je porte des talons, je me maquille et je suis une personne sensible alors pour eux, je ne peux pas faire de la boxe, comme si ce n’était pas compatible. »

Finalement, qu’est-ce que tu dirais aux jeunes filles qui veulent pratiquer la boxe, mais qui n’osent pas ? « Je dirais aux jeunes filles qui veulent faire de la boxe d’y aller, de foncer ! ». C’est un sport qui, au-delà des qualités physiques qu’il apporte, a permis à Lucie de ne plus être timide, d’avoir confiance en elle et qui lui a donné une certaine persévérance dans le domaine professionnel. Aujourd’hui, elle ne regrette pas du tout ses années de boxe. « J’ai eu des cocards, dont un récemment, et j’ai toujours était fière d’en avoir. Je n’ai jamais voulu les cacher avec du maquillage ». Pour la petite anecdote, la dent de Lucie ne se sera jamais cassée durant ses années de boxe.

Querré Anne-Laure

Merci à Lucie qui a bien voulu se prêter au jeu de l’interview. 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Genre_(sciences_sociales)

https://www.cnrtl.fr/definition/stéréotype