Familles et amitiés dans les mondes de Wes Anderson

La filmographie de Wes Anderson est arrivée à son apogée cette décennie grâce à deux oeuvres qui, rien qu’en les évoquant, provoquent beaucoup de nostalgie en moi : Moonrise Kingdom et The Grand Budapest Hotel. Ces oeuvres sont encore plus importantes lorsqu’on les analyse sous le prisme de tous les films réalisés par Anderson avant eux. Réalisateur atypique, scénariste imaginatif, drôle mais aussi poignant, il a redéfini les codes de la comédie dramatique américaine et c’est tout naturellement qu’il doit faire partie de cette rétrospective de la décennie.

Les familles brisées des personnages andersoniens

Dans les films de Wes Anderson, les familles sont rarement stables : divorces, décès, disputes… Très souvent les conflits principaux viennent des conflits familiaux ou des difficultés qu’ont les protagonistes au niveau familial. Cela est visible dès les premiers films d’Anderson. Dans l’excellent Rushmore (1998), le protagoniste Max Fischer (Jason Schwartzmann) a perdu sa mère et ment à Herman Blume (Bill Murray) sur le métier de son père. Dans The Life Aquatic with Steve Zissou (2004), Steve Zissou (Bill Murray) voit apparaître son fils présumé Ned (Owen Wilson) qu’il n’a jamais connu et a des difficultés conjugales avec sa femme Eleanor (Anjelica Huston). Dans The Darjeeling Limited (2007), les trois frères Whitman viennent de perdre leur père un an plus tôt et sont terriblement déçus par l’absence de leur mère. Ainsi, nous pourrions traverser tous les films d’Anderson et retrouver ce même schéma d’une famille instable cherchant une stabilité. The Royal Tenenbaums (2001) est sans aucun doute la meilleure idée que l’on puisse se faire d’une famille dans l’univers du réalisateur texan. 
Si Moonrise Kingdom (2012) reprend parfaitement ce procédé, The Grand Budapest Hotel (2014) diffère légèrement. Moonrise Kingdom est le premier film de Wes Anderson à présenter des adolescents dans le rôle titre depuis Rushmore. On a donc la dépiction de deux situations familiales différentes. Suzy (Kara Hayward) se sent seule dans sa famille, manquant d’attention de la part de ses parents tandis que ses petits frères jouent ensemble. Pour combler cette solitude, elle se plonge inlassablement dans ses livres. Sam (Jared Gilman), lui, est orphelin et, ayant des difficultés dans son comportement et avec les autres à cause de son enfance perturbée, sa famille adoptive ne souhaite plus l’accueillir. C’est donc une délivrance pour Suzy et Sam que de se rencontrer. Tous les deux n’aiment pas leur quotidien et voient en l’autre l’occasion d’y échapper. Tous les protagonistes andersoniens sont de toute façon marqués par une insatisfaction permanente et la recherche d’un bonheur qui semble impossible à toucher. La solution la plus courante dans les scénarios d’Anderson est l’escapade, représentée de la meilleure des façons dans Moonrise Kingdom où Suzy et Sam rappellent presque Bonnie & Clyde. The Grand Budapest Hotel est légèrement différent sur ce point. Il n’y a pas réellement de mise en scène familiale pour les protagonistes, Zero Moustafa (Tony Revolori) et Gustave H. (Ralph Fiennes). Le premier a perdu toute sa famille dans la guerre qu’il a fuit et le second vit seul dans sa chambre de concierge de l’hôtel. Finalement, ici, Wes Anderson explore moins la famille que l’un de ses autres grands thèmes, l’amitié.

Frontière étroite entre famille et amis

L’amitié est l’un des thèmes favoris de Wes Anderson. Il adore également la penser avec la famille, les amis de ses protagonistes devenant rapidement la famille qu’ils auraient adoré avoir. Cela est d’autant plus flagrant dans The Life Aquatic où l’équipe de Steve Zissou ressemble à une famille pour ce dernier, une équipe à laquelle s’ajoute son fils présumé. Néanmoins, je trouve que cette proximité amitié/famille est encore plus exacerbée dans les deux derniers films d’Anderson hors animés. Moonrise Kingdom, que je pense être le film le plus social du réalisateur, et The Grand Budapest Hotel brouillent constamment les pistes. 

Moonrise Kingdom présente sans aucun doute l’une des plus belles et touchantes romances de la décennie au cinéma. Cela est surtout renforcé par le fait que Suzy et Sam développent d’abord un très profond lien d’amitié, visible dans les lettres secrètes régulières qu’ils s’envoient afin de se plaindre de leur quotidien puis pour la préparation de leur fugue respective. L’amour se développe après l’amitié et on a forcément tendance à croire que les deux protagonistes connaissent ensemble le meilleur moment de leur vie parce qu’ils éprouvent chacun une liberté nouvelle qui n’est pas entreprise seule mais à deux, comme si Suzy et Sam ressentaient le besoin d’avoir un témoin respectif de leur escapade individuelle d’un quotidien morose pour se sentir réellement poussés de l’aile. Asocial et sans amis, Sam voit en Suzy une personne familière qui le traite avec sincère tendresse, ce qui n’a jamais été le cas pour lui auparavant. Et Suzy, avant d’éprouver des sentiments pour Sam, voit en lui un partenaire de jeu qu’elle n’a jamais eu, ses frères étant trop petits. Elle trouve enfin une personne adéquate à sa très forte maturité et capable d’apprécier son goût pour la littérature. Alors qu’elle lisait à la fenêtre, seule, Suzy ressent enfin le plaisir de partager sa passion en lisant ses livres à haute voix pour Sam. C’est donc avant tout une touchante histoire d’amitié qui est présentée avant de prendre la direction d’une histoire d’amour, les deux personnages éprouvant des sentiments réciproques dus au fait qu’ils partagent ensemble un moment intense de leur adolescence. 
The Grand Budapest Hotel est une merveilleuse histoire d’amitié également, entre Gustave H. et Zero. Encore une fois, on retrouve le même procédé que pour The Life Aquatic. Alors que l’équipage de Steve Zissou représente sa famille, le personnel de l’hôtel est un peu une famille également pour Gustave H. qui en serait alors un père attentionné. Il voit d’abord en Zero un inconnu mais comprend très vite, au fil de ses déboires, qu’il s’avère être un brillant lobby boy. Gustave H. se reconnaît presque en lui. La relation qu’il développe avec lui devient filiale. C’est donc presque naturellement qu’il lui léguera plus tard l’hôtel après l’avoir hérité de Madame D. (Tilda Swinton). Au-delà d’être l’amant de cette dernière, Gustave H. est également le seul à s’intéresser réellement à elle tandis que sa famille éprouve un profond désintérêt pour elle sauf quand il s’agit de l’héritage. Il y a une certaine récompense de la loyauté, qualité première de l’amitié. Cette récompense est visible à travers le Grand Budapest Hotel lui-même, étant hérité non pas par les enfants de la part des parents, mais d’amis en amis. L’amitié et la gentillesse incarnées par Gustave H. lui permettent d’acquérir l’hôtel tandis que Zero en a la possession après la mort du concierge parce qu’il l’a aidé profondément quand il était accusé du meurtre de Madame D. et même emprisonné à tort pour cela. La loyauté est présente dans tous les films de Wes Anderson, elle est même constamment questionnée dans son premier long-métrage Bottle Rocket (1996).

Le génie de l’écriture de Wes Anderson: comment commencer un film ? 

Si nous pensons d’abord à la comédie en parlant de Wes Anderson, nous manquons également le fait qu’il possède un registre dramatique assez puissant dans son écriture. Rushmore avait déjà permis de déceler cette qualité indéniable qu’il avait de jongler entre comédie et drame, développant ensuite son potentiel pour s’avérer être l’un des plus grands scénaristes contemporains en ce qui concerne la comédie dramatique, un genre très populaire aux Etats-Unis mais souvent redondant films après films. Avec Anderson, la magie des décors permet de faire évoluer ce genre dans un autre univers. Là où les comédies dramatiques habituelles se situent dans des cadres assez connus, le réalisateur texan dégage son propre univers peuplé de mondes différents dans lesquels il laisse se déplacer sa caméra pour créer un premier ressort comique. Nombre de traits humoristiques des films d’Anderson est lié aux décors et aux costumes, permettant de développer différents mondes totalement indépendants les uns des autres. C’est l’appartement des Tenenbaums, le Belafonte de Steve Zissou, le Darjeeling Limited, une petite île fictive ou encore un hôtel dans la République fictive de Zubrowka. A partir des Tenenbaums, Anderson s’engage de plus en plus dans la création de décors particuliers et de personnages facilement identifiables par leur costume. C’est le bandeau de tennisman de Richie (Luke Wilson), le survêtement rouge de Chas (Ben Stiller) et le manteau mythique de Margot (Gwyneth Paltrow) dans les Tenenbaums, le bonnet rouge de Steve Zissou dans The Life Aquatic, les lunettes de Peter Whitman (Adrien Brody) et le lourd bandage de Francis Whitman (Owen Wilson) dans The Darjeeling Limited. Tous ces détails importants apportent de la couleur aux mondes d’Anderson et représentent un moyen intéressant d’identifier des personnages qui dégageront encore plus d’empathie. 
Les scénarios d’Anderson se rapprochent des contes pour enfants, l’adaptation de Fantastic Mr. Fox (2009) étant la parfaite illustration de la narration andersonienne très reconnaissable. Il y a désormais toujours une introduction par une voix-off ou un personnage directement qui présente les protagonistes, leurs histoires, mettant en place non seulement le cadre du récit mais également le cadre humoristique de celui-ci. La présentation de Max Fischer dans Rushmore est hilarante avec toutes les associations parfois inutiles créées par ce dernier et possède déjà le style si particulier du réalisateur. Celle des Tenenbaums symbolise à elle seule toute l’excentricité de cette famille (on appréciera la version instrumentale de Hey Jude utilisée) tandis que celle de The Life Aquatic est un hommage au cinéma, invitant le spectateur à entrer dans le film fictif de Steve Zissou. Pour Moonrise Kingdom, en plus d’utiliser le compositeur Benjamin Britten pour la musique, Wes Anderson décide d’introduire Suzy et sa famille, se laissant aller à sa technique habituelle du traveling. Néanmoins, The Grand Budapest Hotel est sans doute la meilleure introduction d’un film d’Anderson. Pour la première fois, il distord différentes timelines, remontant le temps là où il avait tendance à l’avancer. C’est donc une jeune fille se recueillant devant un buste de son écrivain préféré qui est suivi par son écrivain préféré racontant sa rencontre avec un Zero Moustafa âgé (F. Murray Abraham) qui lui-même raconte à l’écrivain jeune (Jude Law) son histoire et celle de Gustave H. au moment où Zero a commencé au Grand Budapest Hotel. En imbriquant les époques comme des poupées russes, Wes Anderson permet de donner du relief à sa trame principale, celle-ci traversant les âges pour être lues par les générations contemporaines. Il se donne ainsi une occasion de rendre hommage à la littérature. D’abord, il s’inspire de l’Oeuvre de Stefan Zweig comme annoncé à la fin du film. Ensuite, les livres ont toujours eu une place prépondérante dans la filmographie de Wes Anderson et The Grand Budapest Hotel n’en est que l’apogée. Dans Rushmore, Max Fischer rencontre Rosemary (Olivia Williams) grâce à un livre sur lequel est inscrit une citation de Cousteau, appelant déjà The Life Aquatic. Et dans Moonrise Kingdom bien sûr, Suzy dévore de très nombreux livres. Mais au-delà de son introduction, The Grand Budapest Hotel est le climax de la filmographie d’Anderson, son bijou.

The Grand Budapest Hotel, le plus tragique des Wes Anderson

Le monde dépeint dans The Grand Budapest Hotel rappelle la vie de Stefan Zweig (voir le film autrichien Stefan Zweig, adieu l’Europe de Maria Schrader). On est dans une République fictive d’Europe centrale rappelant l’Autriche natale de l’écrivain. L’ambiance est festive et joyeuse mais elle est le préambule à un drame qui va la plonger dans de sombres années. Les ZZ rappellent bien évidemment les SS tandis que l’habit de prisonnier de Gustave H. rappelle celui porté par les millions de déportés dans les camps pendant la Seconde Guerre mondiale. Si Moonrise Kingdom était le plus social des Anderson, The Grand Budapest Hotel en est le plus tragique. Paradoxalement, il est également le film qui représente le plus l’esprit du réalisateur, avec des décors et des costumes encore plus fantasques mais aussi une utilisation de plusieurs techniques comme le traditionnel travelling mais également la stop-motion déjà entrevue dans Fantastic Mr. Fox ainsi que la maquette de l’hôtel qui rappelle son goût prononcé pour le monde miniature. L’esprit léger apparent du film renferme cependant des thèmes très durs comme la mort, la guerre, l’oppression des minorités que ce soit Zero, réfugié ayant perdu sa famille, ou bien Gustave H., bisexuel.  
La fin de Moonrise Kingdom déjà amenait une certaine mélancolie. Sam ne finissait pas dans un orphelinat emmené par Social Services (Tilda Swinton), mais il n’avait néanmoins pas une entière satisfaction. Même s’il pouvait encore voir Suzy, il passait par la fenêtre et non la porte d’entrée, preuve que leur relation n’était pas encore tout à fait acceptée. L’utilisation de Friday Afternoons de Benjamin Britten accentue encore plus cette mélancolie tandis que Sam retourne avec son nouveau père adoptif, le capitaine Sharp (Bruce Willis). Le dernier plan se pose finalement sur le tableau qu’il vient de finir et qui représente l’île sur laquelle les deux protagonistes ont vécu un moment extraordinaire, seuls au monde sans que personne ne les dérange dans leur tranquillité, comme si ce moment évaporé ne pouvait être vécu plus qu’à travers les souvenirs peints par Sam. En soit, j’ai trouvé la fin de Moonrise Kingdom extrêmement triste et douce-amère. C’est donc sans surprise que la fin de The Grand Budapest Hotel a exacerbé ce sentiment, celui de voir Wes Anderson mûrir. Tout en continuant à apporter un certain sens de la comédie, notamment par l’inversion des rôles très visible dans Moonrise Kingdom entre des enfants se comportant comme des adultes et inversement (procédé à voir également dans Fantastic Mr. Fox ou Rushmore), Wes Anderson commence à ne plus masquer la réalité de ses mondes et son style ne serait alors qu’une illusion. Zero Moustafa, dans sa version âgée, prononce une phrase à propos de Gustave H. à la fin du film qui résume parfaitement ce sentiment doux-amer d’une époque révolue dont certains tentent de maintenir l’atmosphère joviale: “To be frank, I think this world had vanished long before he entered it, but I will say : He certainly sustained the illusion with a marvelous grace”. Gustave H. meurt sous les balles des ZZ, Stefan Zweig se suicide au Brésil en 1942. Reste de cette “merveilleuse grâce” un chef d’oeuvre, The Grand Budapest Hotel, le chef-d’oeuvre de son réalisateur Wes Anderson.

Nicolas Mudry