L’âge d’or du football soviétique pendant la guerre froide : une vitrine prestigieuse pour la Mère Patrie

Durant l’ère qui fut marquée par le dualisme URSS/ États-Unis, le soft power possédait une place prépondérante dans ce conflit. En effet, le combat des idées représentait une bataille tout aussi primordiale que les opérations militaires. Le gouvernement de Staline et surtout celui de Khrouchtchev l’avaient bien compris. Ainsi, le football connut une hausse de popularité et un gain d’intérêt impressionnant dans les années 1950/1960 grâce aux exploits de ses héros tels que Lev Yashin, Igor Netto ou encore Valentin Ivanov. Un retour dans le temps s’impose afin de retracer cette épopée qui dépassa le cadre sportif.

Des innombrables penaltys arrêtés par le portier de légende Lev Yashin, encore à ce jour seul gardien de but vainqueur du prestigieux ballon d’or en 1963. Preuve de son influence, il se verra décerner la distinction de héros du travail socialiste en 1990

Le sport comme étendard du modèle communiste

A l’instar du secteur industriel, il est question à l’époque d’égaler voire de dépasser les puissances sportives capitalistes, la réussite sportive pouvant être liée aux moyens qu’implémentent les nations pour former leurs élites sportives et ainsi rayonner sur la scène internationale. Par exemple, le processus de formation d’un athlète de haut niveau s’avère particulièrement coûteux en termes d’infrastructures, d’encadrement et de recherche, etc.

En outre, le sport possède une audience très large qu’il convient de conquérir. Ce raisonnement s’applique d’autant plus avec le football étant donné son statut de sport le plus populaire du monde depuis ses débuts.

Les articles de presse et les biographies permettent d’accentuer ce processus d’héroïsation.

 Sylvain Dufraisse, maître de conférence à l’Université de Nantes évoque une « internationalisation du sport ». Ce terme démontre une intention de pousser les athlètes vers le haut en maximisant leur potentiel via une modernisation des entraînements ou bien une prise en compte croissante du bien-être physique et psychologique des athlètes. Pour inciter les athlètes à se dépasser, plusieurs systèmes de récompenses sont établis parallèlement, dont le titre de maître émérite de sport.

 Ce paradigme est un tournant majeur dans la pensée soviétique. En effet, avant, la compétition était vue comme une construction bourgeoise prônant l’individualisme. Toutefois, la Guerre Froide marqua une rupture avec cette lignée et exacerba une optique de confrontation avec les autres pays. 

1956-1958 : Des premiers pas sur la scène internationale très prometteurs

Les Jeux Olympiques de 1956 constituent une des premières occasions pour le football soviétique d’affronter des autres sélections. Bien que réservée aux amateurs, cette compétition pourrait faire figure d’une première épopée relative au ballon rond et permettre les prémices de la professionnalisation du football. 

C’est donc déterminée que l’URSS se déplace en terre Australienne (plus précisément à Melbourne) sans objectif particulier puisque la Coupe Du Monde qui a lieu 2 ans plus tard demeure l’échéance la plus importante.

Les matchs passent et l’équipe enchaîne les victoires jusqu’à affronter en finale son petit cousin Yougoslave (dont le président Tito entretenait des relations tendues avec Staline du fait de la tutelle soviétique ; cette tension diminue lors de la mort de Staline en 1953).

Cette opposition 100% communiste voit l’URSS sortir vainqueur par la plus petite des marges sur le score de 1-0. La bande d’Anatoli Ilyin, de Lev Yashin et d’Igor Netto repart avec la médaille d’or autour du cou, nourrissant ainsi les espérances de toute une nation en vue de la prochaine Coupe du Monde…

Néanmoins, avant d’espérer réussir leur parcours, les hommes de Gavriil Katchaline doivent surmonter l’obstacle des éliminatoires.

A un match de la fin, ils sont leaders avec 3 points d’avance sur le dauphin polonais. Toutefois, une défaite les contraindrait à disputer un match d’appui ! Poussée par plus de 100000 supporters, la Pologne défait l’URSS qui est dans l’obligation de l’emporter dans le match d’appui. Au bout du suspense, la Mère Patrie s’impose 2-0 et obtient son billet pour la Coupe du Monde 1958.

La 1ère participation à une Coupe du Monde implique une découverte du haut niveau, ici face à l’équipe légendaire du Brésil menée par le roi Pelé, Garrincha ou encore Vavà.

L’URSS parvient à se hisser jusqu’en quart de finale malgré un parcours en dents de scie marqué par une victoire contre l’Autriche, une défaite contre l’intouchable Brésil et un nul ainsi qu’une victoire en match d’appui contre les Britanniques.

Le pays hôte Suédois se dresse sur leur route. L’avant match est précédé par quelques déconvenues : 1 seul jour de repos contre 4 pour les Suédois ! De plus, ils apprennent que leur vol pour  Stockholm est annulé. De ce fait, s’ensuit un long trajet en bus qui impactera fortement leur performance. La Suède, portée par un public de folie s’impose 2-0. L’URSS est renvoyée chez elle et fustigée par la presse locale en dépit d’un résultat encourageant pour une première participation.

Cet épisode douloureux permet à l’équipe de gagner en expérience et en pragmatisme. Reste à savoir s’il lui reste assez de ressources mentales pour performer à l’euro 1960.

1960 : l’URSS au sommet de l’Europe.

Cette année là, les Soviétiques écrivent la plus belle page de leur histoire. Pourtant, tout n’est pas au beau fixe au moment d’entamer l’Euro en France. La Mère Patrie se voit privée de son génie Eduard Stretsolv déporté dans un goulag. La cause ? Le viol présumé (et au final inexistant de la sœur d’un des colonels de l’armée). La perte de l’un des meilleurs éléments de l’équipe va fortement impacter le moral de chacun. Néanmoins, la volonté d’aller de l’avant s’imprègne dans la tête de tous les joueurs pour se concentrer sur le terrain. De plus, le nouveau sélectionneur Nikolaï Boulganine symbolise un nouveau cycle induisant un rafraîchissement de l’effectif tout en préservant ses fondations.

Les éliminatoires ne sont qu’une formalité puisque l’URSS ne joue que 2 petits matchs. Le 1er contre une Hongrie amputée de son ballon d’or Ferenc Puskas exilé en Espagne. L’équipe ne force pas son talent et s’impose sans appel sur le score de 3-1. La tâche s’avère plus ardue au match retour mais le résultat est le même : victoire soviétique.

Reste à surmonter l’obstacle espagnol, c’était sans compter sur le dictateur Franco qui refuse catégoriquement d’envoyer ses joueurs en URSS. Ainsi, ces derniers obtiennent leur qualification après une victoire sur tapis vert. Les choses sérieuses peuvent commencer.

Cette fois-ci, les ambitions de titres sont clairement affichées. Il n’est plus question de se cacher derrière un statut d’outsider mais bien de monter sur la première marche du podium.

Il faut savoir que le 1er championnat d’Europe se déroule en France en hommage à Henry Delaunay, décédé quelque temps auparavant et créateur de la compétition. Le choix du lieu ne fait pas du tout l’unanimité et prend même une dimension politique quand la RFA, l’Angleterre et l’Italie font le  choix de boycotter l’événement. Ainsi,  le niveau est moins élevé et seulement 17 équipes y prennent part ce qui renforce la probabilité de surprises.

Les 18 guerriers assument ostensiblement leur statut et supportent le poids grandissant sur leurs épaules. C’est dans un dernier carré composé du pays hôte français et d’un trio communiste (URSS, Tchécoslovaquie et encore une fois la Yougoslavie) que Lev Yashin et consorts prennent la mesure de l’enjeu. 

C’est un véritable récital que livre l’URSS face à son petit frère tchécoslovaque : une victoire écrasante 3-0 et une opportunité de monter sur le toit de l’Europe face aux Yougoslaves pour un remake de la finale des JO 1956. 

C’est au Parc des Princes sous le regard de 18000 fans que l’épilogue de cette saga dorée se déroule.

La tension est palpable, les 2 camps se connaissent par cœur et s’appréhendent. Cette nervosité se transcrit sur le terrain avec de nombreux contacts qui hachent le jeu. La Yougoslavie ouvre le score juste avant la mi-temps, de quoi asséner un coup de massue sur les esprits adverses. Toutefois, le second souffle insufflé par les parades héroïques de Lev Yashin finit par sourire aux Soviétiques qui égalisent par l’intermédiaire de Metreveli dès la 49ème minute. Le score se fige et les 2 équipes sont  envoyées en prolongation. Le sort de la rencontre ne tient qu’à un fil. La perspective d’un tirage au sort en cas de score nul à l’issue des prolongations rajoute de la dramaturgie supplémentaire à ce match légendaire.

Cependant, il n’est pas question de laisser le hasard ternir la destinée de la sélection. C’est pourquoi, 7 minutes avant l’issue fatidique, Viktor Ponedelnik enterre les espoirs yougoslaves et se hisse au rang de sauveur de la nation. Seul joueur appelé évoluant en deuxième division russe, il symbolise l’unité d’un groupe homogène prêt à suppléer ses individualités habituelles.

Les héros retournent presque immédiatement à Moscou pour être en communion avec un peuple impatient de célébrer ses légendes. Le titre a une énorme résonance comme le témoigne la foule présente au Stade Central Lénine. S’ensuivent plusieurs campagnes marquées par des éliminations précoces en Coupe du Monde ou des non qualifications aux championnats d’Europe, preuve que l’apogée aura été éphémère certes, mais elle a permis d’introniser les 18 guerriers au panthéon du football et du sport soviétique. 

La consécration

Lev Yashin, un gardien légendaire en avance sur son temps

 Lev Yashin, c’est l’histoire d’un homme aux capacités tellement extraordinaires que son nom est toujours associé à celui des plus grands joueurs de tous les temps. Il est nommé par l’IFFHS « meilleur gardien du siècle » à la fois en Europe et au niveau mondial. Seul gardien à remporter le ballon d’or en 1963, celui qu’on surnommait « l’araignée noire » en raison de sa tenue couplée à son agilité a écœuré plus d’un attaquant. Les chiffres sont stratosphériques : les spécialistes recensent plus de 270 matchs sans encaisser de buts ainsi que 150 pénaltys arrêtés ! Ces statistiques quasiment au-delà du réel impressionnent encore plus quand on connaît la philosophie de jeu de l’époque : les équipes misaient tout sur l’attaque en jouant avec 1 ou 2 défenseurs seulement.

Toutefois, sa carrière valait plus qu’un agrégat d’accomplissements individuels, le portier soviétique changea radicalement le style de jeu du gardien de but dans les années 50/60. Fini le piquet devant rester cramponné à sa ligne de but en attendant passivement les offensives adverses, Yashin n’hésitait pas à sortir à plusieurs dizaines de mètres de ses cages pour boucher l’angle de frappe à l’instar d’un Manuel Neuer aujourd’hui. Il était aussi le précurseur  de la tendance à boxer les ballons en cas de frappes flottantes ou difficiles à capter. Cette révolution pour le poste dépeint un homme prêt à bousculer les conventions, doté d’une aura et d’un charisme à en faire rougir de nombreux acteurs Hollywoodiens.

Yashin n’était pas un personnage comme les autres, il a par exemple déclaré qu’avant chaque match, son rituel était de fumer des cigarettes « pour détendre les muscles » tout en prenant un verre de vodka « pour les vivifier ». Rapidement, le régime communiste a compris que censurer Yashin était inutile et qu’il valait mieux l’utiliser en tant que porte étendard du prestige soviétique. En effet, son enfance difficile dans les quartiers populaires de Moscou le rendait crédible et identifiable pour les foules. Né dans une famille ouvrière, l’adolescent devient apprenti serrurier pendant la guerre. A seize ans, en 1945, il est récompensé pour « son travail valeureux dans la grande guerre patriotique » par une médaille. L’URSS avait donc trouvé son héros quasi parfait.

Comme tout héros, il a utilisé ce charisme pour fédérer ses coéquipiers autour de lui. Même quand l’équipe était mal embarquée, il sonnait le premier vent de révolte via des parades décisives ou simplement par sa titularisation malgré un traumatisme crânien lors de la Coupe du Monde 1962 au Chili.

A ses 50 ans, sa santé se dégrade, il est atteint d’une gangrène à la jambe. Cet épisode malheureux demeure le début d’une longue descente aux enfers comprenant une amputation et dont la dernière marche est celle d’un décès en raison d’un cancer de l’estomac le 20 Mars 1990.

Ainsi, ce monument du football et du sport aura inspiré des millions de personnes par ses exploits et sa singularité. Chapeau l’artiste, les héros et légendes sont intemporelles et éternelles.

Pour aller plus loin: https://footballski.fr/lev-yashin-grand-monsieur-football-sovietique

https://fr.wikipedia.org/wiki/Union_sovi%C3%A9tique_aux_Jeux_olympiques_d%27%C3%A9t%C3%A9_de_1956

https://www.youtube.com/results?search_query=contes+de+foot

https://www.iris-france.org/wp-content/uploads/2018/04/Obs-sport-Itw-Sport-sovietique-avril-2018.pdf


Milan Busignies