L’accord du Vendredi saint : son passé, son présent et son avenir

Le 10 avril 1998, le Vendredi saint de cette année-là, un accord historique fut signé. Il y a 23 ans, l’accord du Vendredi saint mit fin à plus de 30 ans de conflit entre l’Irlande, l’Irlande du Nord et la
Grande-Bretagne ; une période qui s’appelle « les Troubles », et pendant laquelle presque 3 500 personnes moururent. A présent, l’accord, qui est crédité du maintien de paix en Irlande du Nord, se trouve à un carrefour ; certains soutiennent que les conditions de l’accord ne sont plus en vigueur à cause du Brexit, et que le protocole sur l’Irlande et l’Irlande du Nord n’est pas suffisant pour maintenir les termes négociés à cette époque-là. On peut alors se demander quel est l’avenir de l’accord du Vendredi saint, et quel impact cet avenir aura sur le reste de l’Union Européenne.

Le passé : les Troubles et le besoin d’une solution
Les origines de la période des Troubles remontent au 17 ème siècle, mais on peut dire que le conflit commença bel et bien pendant les années 1920, quand l’Irlande du Nord se sépara de la République d’Irlande. Jusqu’à ce moment-là, le Royaume-Uni avait contrôlé l’Irlande, mais cette partition fut le début d’une situation différente : l’Irlande du Nord faisait partie du Royaume-Uni, tandis que la République d’Irlande devint un pays indépendant.

Ce ne fut pas uniquement le pays qui se trouva divisé, mais aussi la population. En Irlande du Nord, on voyait l’émergence de deux groupes : les unionistes (ou les loyalistes), qui voulaient continuer à faire partie du Royaume-Uni, et les nationalistes, qui voulaient que l’Irlande du Nord fît partie de la République d’Irlande et qu’elle se séparât du Royaume-Uni. Il y avait aussi une division religieuse, les unionistes étant principalement protestants et les nationalistes étant principalement catholiques. Les manifestations des deux groupes (contre les difficultés à trouver un emploi) devinrent violentes pendant la fin des années 60. Ce fut le début des Troubles.

A partir des années 1970, la violence entre les deux groupes fut sans répit ; elle mena finalement à plus de 3 000 morts. De plus, la violence ne fut pas confinée à l’Irlande du Nord. L’armée républicaine irlandaise provisoire (le PIRA), un groupe républicain paramilitaire, et dissident de l’IRA, effectua des bombardements au Royaume-Uni, dans les pubs et dans les centres-villes, qui visèrent même les leaders politiques comme Margaret Thatcher, alors Premier Ministre. Une des pires journées pendant le conflit entier fut le 31 janvier 1972, qui devint connu comme « Bloody Sunday » (Dimanche sanglant), lorsque 14 personnes furent tuées lors d’une marche non-violente à Londonderry. Après une journée aussi sanglante et aussi désastreuse, il était difficile de voir une solution au problème de la violence continue.

Cependant, à la fin des années 80 et au début des années 90, les efforts politiques redoublèrent pour chercher à mettre fin au conflit. Après plusieurs années de négociations et de compromis entre le Royaume-Uni et la République d’Irlande, et plusieurs cessez-le-feu ratés, le moment était venu pour un vrai traité de paix : ainsi fut signé l’accord du Vendredi saint.

L’accord : de quoi s’agit-il ?
L’accord du Vendredi saint est en réalité constitué de deux accords : un accord signé par la plupart des partis politiques en Irlande du Nord, et un accord bilatéral entre les gouvernements du Royaume-Uni et de l’Irlande. Les signataires furent le Premier ministre du Royaume-Uni et le Taoiseach (Premier ministre) de l’Irlande, Tony Blair et Bertie Ahern, ainsi que les représentants des groupes nationalistes et unionistes en Irlande du Nord.
L’accord reconnut les tensions entre les deux groupes en Irlande du Nord, affirmant que la majorité des personnes en Irlande du Nord voulaient continuer à faire partie du Royaume-Uni, tandis qu’un groupe plus petit voulait voir leur pays unifié avec l’Irlande. Ces deux points de vue furent légitimisés par l’accord.

Principalement, l’accord consistait en trois éléments. Le premier élément établit une Assemblée de 108 membres, ce qui suspendit temporairement le pouvoir du Bureau pour l’Irlande du Nord. Puis, la deuxième partie créa le Conseil ministériel Nord/Sud, qui s’occupa de la coopération transfrontalière.
Enfin, le troisième élément forma le Conseil britannico-irlandais (British-Irish Council). Ce conseil avait des membres de tous les pays constituants et les partis politiques des Îles britanniques, et cherchait à encourager la coopération et la discussion.

Au début, le PIRA affirma que l’accord n’était pas suffisant, et qu’il ne désarmerait pas. Cependant, au début du mois de mai 1998, Sinn Féin (un important parti politique unioniste en Irlande du Nord qui luttait pour l’unification de l’Irlande et de l’Irlande du Nord) demanda aux sympathisants de soutenir l’accord.
Le PIRA accepta de désarmer et de mettre fin à la violence qui s’était répandue en Irlande du Nord durant les trente dernières années.

Entre autres, l’accord établit une situation de démilitarisation à la frontière entre l’Irlande et l’Irlande du Nord. Le mouvement et le commerce entre les deux pays devait être libre, ce qui était très important à la fois économiquement et symboliquement.

L’accord du Vendredi saint ne constitua pas une solution parfaite. Tout le monde ne fut pas d’accord, et les deux gouvernements durent toujours gérer la violence (quoique beaucoup réduite) pendant une décennie après la signature de l’accord. Malgré cela, l’accord fit son travail dans l’ensemble : il commença à y avoir de la coopération entre les deux pays, la frontière fut démilitarisée, et les tensions semblèrent devenir moins évidentes.

Quel avenir pour l’accord du Vendredi saint ?
Comme nous l’avons évoqué, la liberté aux frontières est une partie intégrale de l’accord du Vendredi saint. Le libre mouvement de commerce et de marchandises dépendait de la capacité de traverser la frontière sans difficultés et sans contrôles de douane. Cependant, le Brexit mit alors en péril cette liberté, en retirant le Royaume-Uni du marché unique. Il fallait ainsi trouver une solution qui ne sacrifierait pas cette liberté, mais qui retiendrait aussi la position de l’Irlande du Nord comme faisant partie du Royaume-Uni, et comme étant soumise aux mêmes règles.

Ce problème n’est pas passé inaperçu. En 2019, l’Union Européenne produisit un position paper pour considérer les impacts potentiels du Brexit sur la situation en Irlande du Nord. Le position paper traitait, entre autres, de la manière dont il serait possible d’éviter une frontière matérielle et de retenir un Common Travel Area. On décida que ceux qui naissaient en Irlande du Nord (et qui ont le droit à un passeport irlandais, sous les termes de l’accord du Vendredi saint) auraient le droit de garder leur citoyenneté de l’UE. Cependant, cela ne résolut pas le problème de la frontière entre les pays. Un des signataires originaux de l’accord, Tony Blair, réclama un amendement à l’accord pour prendre en compte les changements que le Brexit apporterait.

Au début, la solution proposée fut le « backstop » irlandais, autrement connu comme le protocole sur l’Irlande du Nord. Dans le cadre de cette idée, l’Irlande du Nord aurait été soumise à certaines règles du marché unique, seulement jusqu’à ce qu’une solution plus permanente fût trouvée. Tandis que le gouvernement de la République de l’Irlande et les nationalistes en Irlande du Nord soutenaient le protocole, les unionistes y étaient fortement opposés. La proposition fut finalement rejetée. En 2019, le « backstop » fut remplacé par un nouveau protocole, qui entraîna la création d’une frontière douanière dans la mer d’Irlande. Cette solution évita la séparation réglementaire entre le Royaume-Uni et l’Irlande du Nord (ce qui aurait été le cas avec le « backstop »), mais elle fut loin d’être parfaite ; en fin de compte, il y a maintenant une frontière où il n’y en avait pas. De plus, pour empêcher une frontière dure entre l’Irlande et l’Irlande du Nord, il y a plus de contrôles sur les marchandises qui vont à l’Irlande du Nord depuis la Grande-Bretagne, tandis que l’Irlande du Nord reste en pratique soumise aux règles du marché unique, bien qu’elle n’ait plus d’influence sur son fonctionnement.

Tous ces problèmes laissent beaucoup de questions sans réponse, tandis que l’on assiste à un renouvellement des tensions qui semblent rappeler les Troubles. En mars 2021, plusieurs groupes
loyalistes retirèrent leur soutien à l’accord du Vendredi saint, prétextant que le Brexit signifie que les termes de l’accord ne sont plus satisfaisants. On craint de voir une reprise de la violence de la part des groupes unionistes. Ces peurs commencent déjà à se réaliser. En Newtownabbey, pas loin de Belfast, la nuit du 3 avril 2021, un groupe de 30 personnes (soupçonnées d’être des loyalistes) ont lancé des bombes incendiaires et ont détourné les voitures pendant une deuxième nuit consécutive de violence. Il n’est ni possible ni juste de spéculer sur la cause exacte de la violence, mais il est clair que les Troubles ne sont pas un souvenir lointain ; le commissaire principal de la police nord-irlandaise, Davy Beck, a affirmé que « personne ne veut un retour aux jours sombres où les émeutes étaient courantes dans les rues de l’Irlande du Nord » (‘No one wants to be dragged back to the dark days when rioting was a common occurrence on the streets of Northern Ireland’).

Finalement, l’avenir de l’accord du Vendredi saint reste incertain. On ne sait pas s’il y aura une intensification des tensions, ou si une solution sera trouvée. On ne peut ni changer la position géographique de l’Irlande du Nord, ni désamorcer les tensions qui remontent à près d’un siècle ; ainsi, ignorer le problème n’est pas une solution.

Jenny Frost