Le phénomène des « maisons clous » en Chine, une résistance face à l’étalement urbain

Un phénomène qui se fait de plus en plus voyant en Chine, les « maisons clous » représentent un dernier rempart face à l’étalement urbain.

Leurs propriétaires sont protégés par une loi qui stipule qu’il est illégal de démolir, par la force, une habitation sans l’accord des propriétaires.

Malgré cette loi, certains propriétaires, souvent agriculteurs, sont confrontés à des promoteurs immobiliers qui souhaitent à tout prix que leurs projets immobiliers voient le jour. Pour cela, des procédures d’expropriation, des offres d’indemnisation, ou des méthodes d’intimidation sont employées. 

Mais cela ne décourage pas certains propriétaires qui refusent catégoriquement de quitter leur parcelle de terrain.

Face à ce refus de vendre leur terrain, les promoteurs n’abandonnent pas leurs projets immobiliers, et la « maison clou » se retrouve finalement en plein milieu de grands logements. 

Nous avons sélectionné une série de photos illustrant ce phénomène des « maisons clous » :

Une « maison clou » au milieu de nouveaux lotissements, Nanning – 2015
Une « maison clou » se retrouve suspendue sur un bout de terre, en plein milieu des constructions, Qingdao – 2013
Un immeuble en plein milieu d’un viaduc, Guangzhou – 2015
Une « maison clou » au milieu d’un centre commercial, Changsha – 2007

Mehdi KERROUCHE

Comprendre le tarot

S’il évoque l’image de la voyante prédisant l’avenir dans une pièce sombre aux fenêtres occultées par de lourds rideaux de velours, le tarot est aujourd’hui devenu un outil de développement personnel, de spiritualité, ou même de thérapie.

Ces cartes à la symbolique forte étaient probablement à l’origine un simple jeu de cartes. Elles ont cependant rapidement acquis une dimension spirituelle

Tarot de Marseile

Les grandes dates du tarot…

XVe siècle 

Le jeu Visconti-Sforza, le plus ancien à avoir été retrouvé, est créé. Peints à la main et ornés de feuilles d’or, les arcanes sont semblables à ceux que l’on connaît aujourd’hui.

XVIIIe siècle 

C’est la naissance du tarot de Marseille ! Cette ville réputée pour ses imprimeurs donne son nom au tarot de référence qui inspire encore les créateurs d’aujourd’hui… 

XXe siècle

En 1911, l’artiste Pamela Colman Smith et l’occultiste Arthur Edward Waite collaborent à la création du tarot Rider-Waite-Smith, qui devient rapidement le classique du tarot anglo-saxon. Tous deux étaient membres de la Golden Dawn, une société secrète dédiée à l’étude de l’occulte et du paranormal à laquelle aurait également appartenu l’auteur Bram Stoker et le poète W.B. Yeats. Afin de correspondre aux enseignements de la Golden Dawn, l’ordre et la numérotation des cartes diffèrent légèrement de la tradition.

Aujourd’hui, des artistes continuent à créer leurs propres versions du tarot. Visuels minimalistes, tarots des chats, du bien-être et autres concepts modernes rendent le tarot plus accessible et moins obscur. La structure classique est parfois modifiée, comme dans le Tarot de Gaïa qui utilise la symbolique des quatre éléments.

La structure du tarot 

Un jeu de tarot est composé de 78 cartes, dont 22 arcanes majeurs et 56 arcanes mineurs. 

“Le récit universel des arcanes majeurs du tarot évoque l’existence humaine, le passage lent et douloureux de l’innocence à l’illumination.”

Numérotés de 0 à 21, les arcanes majeurs sont les cartes du tarot que l’on connaît le mieux grâce à la culture populaire : le fou, les amoureux, la mort… Ces cartes représentent des étapes de la vie, des états que l’on traverse toutes et tous à un moment donné. Dans un tirage, un arcane majeur symbolise un domaine important de la vie.

Les arcanes mineurs, eux, permettent d’affiner l’interprétation d’un tirage et d’apporter des précisions. Il s’agit de 4 catégories de cartes allant de l’as au roi, qui représentent chacune un domaine de la vie :

  • la suite d’épée, représentant l’esprit
  • la suite de coupe, représentant les émotions
  • la suite de denier, représentant le matériel
  • la suite de bâton, représentant l’action et l’expérience

Tarot Rider-Waite-Smith

Comment tirer les cartes ?

Il existe autant de manières de tirer le tarot qu’il y a de personnes. Si certains ne laissent personne toucher leurs cartes, d’autres demanderont au consultant de les mélanger pour y insuffler leur énergie.

Je vais donc parler ici des méthodes que je connais, parce que ce sont les miennes ou celles de mon entourage.

Tout d’abord, il vous faut un jeu de tarot. Si vous n’en avez pas, vous pouvez vous rendre dans la boutique ésotérique la plus proche de chez vous (ou bien sur internet). Allez-y à l’intuition. Choisissez les cartes qui vous parlent le plus (personnellement, j’ai choisi les miennes parce que je les trouvais jolies, c’est aussi simple que ça !). Mais si vous ne savez pas par où commencer, un tarot de Marseille ou un Rider-Waite-Smith sont idéals pour débuter. Les cartes sont détaillées et pleines de symboles (surtout pour le Rider-Waite-Smith). 

Une fois en possession de votre joli tarot, si vous le pensez nécessaire, vous pouvez prendre un temps pour le purifier : en le passant dans la fumée d’un encens, avec un peu de sel, ou bien en mélangeant les cartes… C’est comme vous voulez, et ça dépend de vos croyances ! Une prière peut aussi faire l’affaire. Vous pouvez également le promener avec vous en le mettant dans votre sac pour vous habituer à lui (et inversement).

Lorsque vous êtes prêts à faire votre premier tirage, installez-vous dans un endroit calme où vous n’allez pas être dérangé. Mélangez vos cartes autant que vous le ressentez nécessaire, en posant une question dans votre tête. Elle peut être précise (« est-ce que ce travail est fait pour moi ? ») ou plus générale (« sur quoi dois-je porter mon attention ? »). 

Ensuite, disposez les cartes. Vous pouvez en tirer une seule pour connaître le ton de votre journée, ou plusieurs. Il existe de nombreuses manières de les disposer, mais voici mon préféré : le tirage à trois cartes.

Vous pouvez tirer les trois cartes se trouvant au-dessus de votre paquet, ou bien piocher dedans celles qui vous inspirent le plus. Encore une fois : c’est vous qui voyez. 

Le moment de l’interprétation est arrivé. C’est le moment de sortir le livret fourni avec votre tarot, d’aller faire un tour sur internet, ou bien de vous plonger dans un livre, si vous en avez un. Regardez la signification des cartes, notez les interprétations qui vous parlent le plus et celles qui sont en lien avec votre question. Écoutez aussi votre intuition : une carte vous paraissait positive, mais le livret dit le contraire ? Votre ressenti et l’impression que vous donnent les cartes sont très importants. Parfois plus que ce que disent les livres.

Mais comment ça marche ?

C’est une grande question ! Certains disent que les cartes que l’on tire sont un message d’une force supérieure (une divinité, l’univers, nos guides…), pour d’autres il s’agit de notre intuition qui nous guide vers la carte qu’il nous faut. On peut aussi voir le tarot comme un outil de réflexion sur soi-même. Les possibilités sont infinies, et dépendent de vos croyances et de vos ressentis. 

Valentine Laval

Sources : 

Tarot, collection La bibliothèque de l’ésotérisme

https://www.tarots-et-oracles.com/a/histoire-origine-tarot-de-marseille.html

Addendum : Les relations entre l’homme et la nature (3/4)

Dans le cours de notre étude sur les origines et manifestations du rapport occidental à la nature, nous avions présenté l’état du débat concernant la responsabilité du christianisme dans l’émergence de ce rapport prométhéen. Nous avions mis en évidence des arguments permettant, d’une part, une interprétation de la Bible comme ordonnant aux humains de dominer la nature et, d’autre part, une interprétation de la Bible comme ordonnant aux humains de respecter la nature.

Dans ce court addendum, nous souhaiterions discuter à nouveau du rapport prométhéen à la nature tel qu’encouragé par un texte sacré. Concernant la Bible, nous avions dégagé trois axes permettant de soutenir une interprétation prométhéenne. Tout d’abord, en nous penchant sur Gn 1, 28 et Ps 115, 16, respectivement cité par Descartes et paraphrasé par Locke, nous avions affirmé que l’emploi des mots hébreux kabash et radah servaient à la fois à décrire la relation entre un maître ou son esclave ainsi que la domination militaire d’une nation sur l’autre et le rapport que l’humain doit entretenir avec son environnement. Ensuite, nous avions souligné que c’est à Adam que revient l’office de nommer les animaux, donc in fine de les faire exister en lui donnant la possibilité d’achever leur création. Enfin, nous avions souligné que l’importante transcendance du Dieu biblique conduisait à faire des humains les propriétaires de la création, puisque Dieu n’est pas lié au monde. La Bible, à la suite d’une certaine interprétation, peut donc sembler inciter l’homme à entretenir un rapport de domination et de propriété avec la nature.

Cependant, le rapport prométhéen à la nature ne se manifeste pas uniquement par la domination et la propriété : il peut également se comprendre comme un rapport utilitariste où l’homme n’entretient de rapport avec la nature que dans l’objectif de se servir d’elle pour son propre besoin, mais sans pour autant s’en considérer comme propriétaire. C’est un tel rapport que semble construire le Coran. Il conviendra donc ici de discuter rapidement des divers arguments allant dans ce sens. Ces arguments sont largement tirés de l’excellent On a perdu Adam de Jacqueline Chabbi auquel nous renvoyons le lecteur intéressé. Dans cet addendum, nous parlerons uniquement du récit coranique de création qui se trouve être quelque peu différent de celui développé par la tradition musulmane postérieure. Pour retrouver le rapport prométhéen dans la modalité que nous avons décrite, il nous faut partir en quête de deux choses : l’affirmation de la souveraineté et de la maîtrise d’Allah sur la nature ; l’affirmation que cette nature est tout entière tournée vers la satisfaction des besoins humains.

Jacqueline Chabbi affirme sans détour que, dans le Coran, « le seigneur divin est moins représenté comme celui qui règne sur sa Création que comme celui qui la possède et doit donc continuellement en prendre soin tout en veillant à lui donner un avenir viable ». La possession divine de la nature va s’exprimer à travers la notion de mulk. Au verset 107 de la sourate II, Allah est dit avoir « mulk al-samawât wa-l-ard », ce que l’on traduit souvent par « la royauté des cieux et de la terre ». Cependant, Jacqueline Chabbi attire l’attention sur les autres emplois coraniques de cette notion. C’est ainsi qu’en IV, 3 ; XVI, 71 ; XXIII, 6 ; XIV, 31 ; XXX, 28 ou encore XXXIII, 50 « mâ malakat » désigne toujours des esclaves donc un rapport de propriété. Il faut donc revenir sur II, 107 et repenser la traduction en évacuant cette « royauté » qui, comme le souligne Chabbi, est une donnée étrangère au contexte anthropologique d’origine du Coran. Le rapport qu’Allah entretient avec sa création est un rapport de domination, de propriété, de vie et de mort. Allah entretient le même rapport avec la nature que celui que la Bible invite les humains à entretenir avec celle-ci. « Il est donc bien question de décrire une relation à sens unique possiblement violente et où l’une des parties se voit privée de son droit à la parole » comme nous le disions dans notre article. Dans ces conditions, les humains ne peuvent être propriétaires de la nature puisqu’Allah l’est déjà. Cela ne veut pas dire que le Coran aurait une idée plus haute de la divinité que celle que propose la Bible. Allah possède la nature puisque c’est à lui d’intervenir constamment dans ce que Chabbi appelle une « création continuée » pour protéger la communauté avec laquelle il est allié et qui, en retour de cette protection, doit le vénérer.

Notre étude ne peut cependant s’arrêter là sans quoi nous serions amené à simplement conclure qu’Allah est maître de sa création. Il nous faut encore, pour reconnaître une nuance de rapport prométhéen, constater que la nature est tout entière tournée vers les humains qui, donc, ne se servent d’elle que pour prospérer. La sourate LXXXVIII permet de se faire une idée de l’importance de la dimension utilitaire de la création : « Ne considèrent-ils [ceux qui rejettent le Prophète et son message] donc pas les chameaux, comment ils ont été créés, et le ciel comment il est élevé, et les montagnes comment elles sont dressées et la terre comment elle est nivelée? » (LXXXVIII, 17-20). Ce passage présente les chameaux, le ciel, les montagnes et la terre et particulièrement la manière dont ils furent créés comme des signes évidents de la puissance d’Allah et de sa générosité envers les humains en leur aménageant l’univers de telle façon qu’ils puissent y survivre. Cette sourate doit être replacée dans son contexte anthropologique d’origine pour prendre tout son sens : l’entièreté de la création du plus petit élément – les chameaux – aux plus importants – le ciel et la terre – sont conçus de telle manière qu’ils garantissent à l’homme sa survie.

Il faut tout de suite signaler que le chameau est le seul animal dont la création est mentionnée et il est l’animal du pastoralisme steppique d’Arabie – milieu où est apparu le contenu du Coran. Il est l’animal dont se servent les nomades auxquels s’adresse le Prophète pour vivre dans ce milieu particulièrement rude.

Dans un milieu aride et sujet aux tremblements de terre, le Coran ne va s’attarder que sur la création du ciel et des montagnes. L’un et l’autre concernent directement la survie des tribus nomades. Le ciel est le nécessaire pourvoyeur de pluie qui permet à la végétation de pousser et donc aux troupeaux de s’abreuver. Concernant les montagnes, celles-ci sont dites plantées « comme des piquets » (LXXVIII, 7) fermement « dans la terre, afin qu’elle ne s’ébranle pas » (XXI, 31). Le rôle des montagnes est donc d’empêcher la terre de trembler dans une région sujette à de nombreux tremblements de terre. Ce rôle fondamental des montagnes s’exprime bien dans la peur de les voir disparaître lorsque l’Heure sera venue (LXXIII, 14). La sourate LXXXVIII mentionne également le nivellement de la terre. Cela renvoie là encore à une condition nécessaire à la survie des nomades qui ne peut se comprendre qu’en revenant au contexte anthropologique du Coran. Ce nivellement sert en fait, comme le montre Chabbi, à maintenir en place les pistes utilisées par les nomades pour se déplacer, pistes sans lesquelles ils seraient perdus.

Jacqueline Chabbi en vient à conclure que la création, dans le Coran, est « présentée comme immédiatement fonctionnelle, pour répondre à des impératifs immédiats de survie ». Elle ajoute que « la Création est à l’usage des hommes et [ils] en sont déclarés bénéficiaires ».

Au terme de cette étude, il semble donc possible de dire que le Coran incite les humains à adopter un rapport prométhéen à la nature tout comme le fait la Bible. Cependant, les modalités de ce rapport sont différentes entre les deux textes : la Bible invite les humains à se rendre et à se comporter comme maîtres et possesseurs de la nature ; le Coran insiste bien sur le fait que seul Allah possède la nature mais qu’en revanche celle-ci est entièrement tournée vers le bénéfice des humains qui doivent donc en user. Cette similitude entre les positions coranique et biblique concernant le rapport à la nature peut probablement s’expliquer par les influences de la Bible sur le Coran – dernier né des textes fondateurs des trois grandes religions monothéistes. Cependant, les divergences de modalités – détention de l’usus, du fructus et de l’abusus par les humains pour la Bible et détention des seuls usus et fructus par les humains tandis que l’abusus revient à Allah pour le Coran – traduisent bien l’adaptation des faibles influences chrétiennes au contexte anthropologique du Coran. Celui-ci fut, en effet, écrit pour le public de son temps et de son espace donc pour des nomades des steppes d’Arabie du VIIIe siècle de notre ère. Aussi, tous les éléments qui auraient pu être importés d’autres systèmes ont été déformés pour être intelligibles aux auditeurs du Coran et avoir un effet sur eux : leur ralliement à ce qui deviendra l’islam.

Guillaume GARNIER

Oscars 2021 : who will win / who should win ?

Nous sommes le dimanche 25 avril et cette nuit auront enfin lieu les Oscars, reportés de deux mois à cause de la pandémie. Après une saison longue et épuisante, certaines catégories restent toujours très indécises. J’ai donc décidé de me prêter au jeu classique outre-Atlantique du « who will win / who should win » afin de partager mes prédictions et choix personnels. 

Meilleur film : Nomadland (will win) / Sound of Metal (should win)

Dans une année particulière, marquée par le report de nombreux films, la sélection des Oscars a laissé plus de place aux films indépendants. Elle paraît tout de même très solide à l’heure de regarder les huit nominés dans une catégorie où l’on regrettera l’absence de One Night in Miami de Regina King. A partir de l’année prochaine, obligatoirement dix films seront nommés. Il n’y a cependant pas trop de suspense ici. Alors qu’il aurait été le spoiler en temps normal, Nomadland a tout simplement écrasé la concurrence, ne laissant absolument aucune miette à ses concurrents, et s’imposant même sur un terrain d’habitude peu accueillant pour les films indépendants, les Golden Globes. Il apparaît tout naturellement que Nomadland est le frontrunner de la catégorie reine. Dans ce magnifique long-métrage qui nous emmène sur la trace des nomades de l’Ouest américain, on y suit Fern (Frances McDormand) qui, après avoir perdu son mari et subi de plein fouet la crise de 2008, achète une camionnette pour y vivre, voyageant au gré des petits boulots et des rencontres qu’elle fait. Construit à la perfection, Nomadland serait un « Best Picture » remarquable, une magnifique ode à l’indépendance pour des êtres ayant tout perdu dans la société capitaliste. 

Mon choix personnel se porte cependant sur Sound of Metal, qui suit Ruben (Riz Ahmed), un batteur perdant l’audition du jour au lendemain. Premier film de Darius Marder, Sound of Metal est une immense claque sur l’acceptation de son handicap et la façon dont on peut apprendre à vivre avec, plutôt que de le penser comme un problème. Encore aujourd’hui, la fin du film me reste en tête. Comme pour les membres de l’Académie, je vais classer les huit films par ordre de préférence. Ainsi, Sound of Metal en 1) ; le délicat Minari, sur l’expérience d’une famille américano-coréenne cherchant à toucher du bout des doigts le rêve américain, en 2) ; Nomadland en 3) ; l’inventif et imprévisible Promising Young Woman en 4) ; Judas and the Black Messiah en 5) ; The Father en 6) ; Mank en 7) ; The Trial of the Chicago 7 en 8).

Meilleure réalisation : Chloé Zhao / Chloé Zhao

Indubitablement, dans cette catégorie aussi, Chloé Zhao est l’immense favorite et cela ne serait pas immérité. Chloé Zhao a créé une incroyable œuvre dont le tournage s’est étalé sur plusieurs États américains et sur plusieurs mois, avec de vraies personnes nomades dont le jeu est confondant de naturel. La catégorie est par ailleurs très solide. On appréciera la présence de Thomas Vinterberg, qui vient confirmer l’appréciation des réalisateurs non-américains par la branche concernée au sein de l’Académie, et dont la direction du quartet d’acteurs aux personnages bourrés de talent est absolument parfaite. David Fincher devrait une nouvelle fois s’incliner, pour la troisième fois, malgré sa maîtrise indiscutable derrière Mank qui, en dépit de son sujet, sur Herman Mankiewicz et le Hollywood des années 1930, ne devrait pas connaître une aussi belle soirée que la matinée de ses dix nominations. Lee Isaac Chung prend une nomination méritée pour Minari tandis qu’Emerald Fennell complète la sélection pour Promising Young Woman.

Meilleur acteur : Chadwick Boseman / Riz Ahmed

On pensait que le regretté Chadwick Boseman allait s’imposer tranquillement dans cette catégorie pour sa composition à la fois énergique et déchirante dans le très bon Ma Rainey’s Black Bottom. Mais la victoire de Sir Anthony Hopkins lors des Baftas vient rebattre les cartes sérieusement. Un scénario à la Colman ? En 2019, Glenn Close dominait outrageusement la compétition et l’Oscar lui tendait enfin les bras, lorsqu’Olivia Colman l’a emporté aux Baftas avant de prendre la statuette dorée. Je pense néanmoins que si Chadwick Boseman va s’imposer, cela devrait se jouer à très, très peu de choses. Cette cérémonie représente la dernière occasion de récompenser sa carrière, et sa performance dans Ma Rainey’s Black Bottom ne démériterait absolument pas. La catégorie est une nouvelle fois assez solide. Peut-être que Gary Oldman aurait pu être remplaçable, au contraire de Steven Yeun, dont le jeu est absolument sans faille dans Minari où il incarne avec vigueur l’espoir remplissant tout son personnage. Si Sir Anthony Hopkins offre, avec The Father, l’une des performances les plus solides de sa carrière, mon choix se porte cependant sur Riz Ahmed, magnifique en Ruben, dont la surdité soudaine lui procure une perte de repères intense, change sa vie et lui permet de se retrouver. La nuance qu’il apporte dans son jeu tout au long de ce parcours initiatique, celui d’apprendre à vivre avec ce handicap nouveau, m’a le plus marqué parmi les cinq nominés ici.  

Meilleure actrice : Viola Davis / Viola Davis

La catégorie la plus imprévisible cette année. Andra Day a pris le Globe, Carey Mulligan, le Critic’s Choice, Viola Davis le SAG et Frances McDormand le Bafta. The United States vs. Billie Holiday n’a pas reçu une très bonne critique et l’Académie n’a pas réellement apprécié le film, mais il faut reconnaître qu’Andra Day réalise des débuts assez incroyables dans un grand rôle. Le manque de soutien derrière le film devrait cependant lui coûter l’Oscar. Carey Mulligan a longtemps eu les faveurs des bookmakers, mais son seul Critic’s Choice ne semble pas suffisant ; il faudra un gros push pour lui permettre d’obtenir le Graal, profitant peut-être alors de la popularité de Promising Young Woman ces dernières semaines. Frances McDormand a pris le Bafta mais cette année, les nominations des catégories d’acteurs et d’actrices ainsi que la catégorie réalisation ont été choisies par un petit jury de douze personnes : pas de quoi offrir une visibilité nette par rapport à d’habitude. Nul doute cependant que sa victoire, cette fois-ci décidée par l’ensemble de l’Académie britannique, offre à McDormand des chances réelles de victoire, potentiellement sa troisième dans la catégorie, d’autant plus que Nomadland est le frontrunner pour « Best Picture ». Viola Davis a quant à elle remporté le SAG, le prix du syndicat des acteurs et actrices, sans aucun doute le plus important. Puisqu’il est impossible d’avoir une visibilité sur cette catégorie, je vais quand même partir sur celle qui a pris le SAG, Viola Davis donc. C’est également mon choix personnel, tant sa présence dans Ma Rainey’s Black Bottom est captivante. Rien que sa performance me donne envie de revoir le film. Nous n’oublions pas non plus Vanessa Kirby, qui offre une composition de toute beauté dans Pieces of a Woman, sans que le film n’obtienne un soutien assez fort pour booster la campagne de l’actrice britannique. 

Meilleur acteur dans un second rôle : Daniel Kaluuya / Paul Raci

Sans aucun doute la catégorie acteurs / actrices la plus lisible. Daniel Kaluuya n’a rien laissé durant toute la saison des récompenses et devrait logiquement remporter son premier Oscar pour sa performance puissante en Fred Hampton dans Judas and the Black Messiah. Leslie Odom Jr. et Sacha Baron Cohen, toujours présents sauf aux Baftas pour ce dernier, partent de bien trop loin malgré leur rôle solide respectivement dans One Night in Miami et The Trial of the Chicago 7. La surprise des nominations, LaKeith Stanfield, ne devrait pas jouer les trouble-fêtes plus que cela. Mais, même si j’ai très bien aimé Judas and the Black Messiah, je ne peux m’empêcher de penser que la présence dans cette catégorie de Kaluuya et Stanfield est un peu galvaudée tant ils sont les deux rôles principaux du film. Encore une fois, nous avons à faire à une « category fraud » qui me force à opter pour Paul Raci en choix personnel, inoubliable et poignant Joe, directeur d’un refuge pour personnes sourdes et malentendantes, dans Sound of Metal.

Meilleure actrice dans un second rôle : Youn Yuh-jung / Youn Yuh-jung

La compétition est encore ouverte dans cette catégorie même si Youn Yuh-jung semble avoir pris une longueur d’avance en prenant le SAG et le Bafta. Maria Bakalova peut encore surprendre après avoir remporté le Critic’s Choice mais la véritable surprise pourrait réellement venir de… Olivia Colman (encore), alors que The Father semble être extrêmement populaire au sein de l’Académie. Pour Amanda Seyfried et Glenn Close (huitième nomination sans victoire ?), le chemin semble trop compliqué pour arriver jusqu’à l’Oscar. Mon choix personnel se porte sur Youn Yuh-jung, absolument merveilleuse dans l’excellent Minari, apportant à la fois une touche comique au film tout en offrant des moments bouleversants. 

Meilleur scénario original : Promising Young Woman / Sound of Metal

Lutte encore une fois très serrée. Qui de Promising Young Woman ou de The Trial of the Chicago 7 repartira avec la statuette ? Si l’on ne peut nier la popularité d’Aaron Sorkin, vainqueur déjà pour The Social Network, j’émets des réserves sur sa capacité à battre Emerald Fennell. Cette dernière sera battue dans la catégorie réalisation et l’Académie pourrait trouver en cette catégorie la possibilité de récompenser Promising Young Woman et sa créatrice. Ensuite, The Trial of the Chicago 7, favori au départ pour la catégorie reine, a connu un déclin qui s’est matérialisé par un snub pour Sorkin dans la catégorie réalisation. La course se jouera peut-être à la photo finish mais je suis confiant dans le fait que Fennell s’imposera ici. Mon choix se porte ici naturellement sur Sound of Metal, pour les mêmes raisons que celles avancées précédemment, avec tout de même une petite hésitation avec Minari. C’est mon film préféré de la sélection et une merveille d’écriture, celle que l’on souhaiterait tous réaliser pour un premier film.

Meilleur scénario adapté : Nomadland / One Night in Miami

Nomadland a quasiment tout raflé dans cette catégorie durant la saison des récompenses, sauf aux Baftas où The Father l’a emporté. Certains voient d’ailleurs ce dernier dépasser Nomadland à la dernière minute mais je pense quand même que cette catégorie fera partie du package qui conduira Nomadland jusqu’au sacre de meilleur film. Je n’ai pas vu Borat malheureusement par manque de temps. J’ai très bien aimé The White Tiger mais mon choix personnel va à One Night in Miami où Kemp Powers obtiendrait une juste récompense tout comme le film, si peu nominé cette année aux Oscars. Avec des dialogues incisifs et une deuxième heure à couper le souffle jusqu’à une dernière scène mémorable, One Night in Miami méritait mieux et c’est ici que je veux personnellement le récompenser. 

Meilleur montage : Sound of Metal / The Father

Comme dit plus haut, il y a certaines catégories indécises et celle-ci en fait partie sans aucun doute. Si The Trial of the Chicago 7 et son montage très visible ont longtemps fait figure de frontrunners, ce statut s’est effrité ces dernières semaines avec la montée en puissance de Sound of Metal. Je pense que Sound of Metal devrait poursuivre sur sa lancée entrevue aux Baftas où il a remporté le prix du meilleur montage et ce, même si The Trial of the Chicago 7 a pris le ACE. Attention à The Father pour une surprise ici ! Et une fois n’est pas coutume, je n’irai pas personnellement dans la direction de Sound of Metal ici mais dans celle de The Father. C’est ici que j’ai envie de récompenser ce film surprenant qui nous place dans la tête du personnage d’Anthony Hopkins, qui est atteint de démence. Le montage de The Father est d’une force absolue, nous montrant les pertes d’esprit du protagoniste de manière spectaculaire. Sans aucun doute l’un des tours de force techniques de cette année. 

Meilleure photographie : Nomadland / Nomadland

Nomadland et Joshua James Richards devraient facilement s’imposer dans cette catégorie, malgré la victoire de Mank chez la puissante ASC. C’est mon choix personnel également, le film offrant des visuels sensationnels, mais pas seulement : la lente et douce caméra suit Fern dans toute son intimité et procure un sentiment de proximité incroyable avec la protagoniste, chaque plan étant travaillé à la perfection pour nous permettre, à travers les mouvements cinématographiques, de ressentir les émotions que nous partage le personnage de Frances McDormand. J’ai profondément apprécié la photographie de Mank, une merveille en noir et blanc, tout comme les choix techniques très intéressants de Judas and the Black Messiah. J’émets en revanche un peu plus de réserve pour News of the World et surtout pour The Trial of the Chicago 7, tant d’autres possibilités se présentaient ici, Minari en tête. 

Meilleurs effets visuels : Tenet

C’est une course avec deux chevaux de tête : Tenet et The Midnight Sky. Je vais partir avec Tenet, choix des Baftas, plus sûrs dans cette catégorie lorsqu’il s’agit de faire ses prédictions. Mais je ne serais pas surpris de voir The Midnight Sky l’emporter ici. Je ne ferai pas de choix personnels, étant donné que je n’ai pu voir que Love and Monsters, qui comporte des effets visuels très intéressants, malgré trente dernières minutes plutôt mal écrites qui viennent gâcher les efforts fournis durant les trois premiers quarts du film. 

Meilleurs décors : Mank / Mank

Les décors devraient représenter le seul Oscar de Mank sur ses dix nominations. Je ne serais pas contre une victoire de Mank tant ses décors sont somptueux, notamment ceux du troisième acte et du dîner final. Néanmoins, autant être honnête, si Emma avait été nominé, mon choix se serait porté sur ce dernier et de très loin. Je n’ai pas vu Tenet donc je me contenterai de parler des trois autres derrière Mank. News of the World est en effet solide sur ce point pour nous transporter dans le Far West. The Father, comme pour le montage, offre des décors censés nous perdre dans les pensées bouleversées de son protagoniste et le réussit plutôt bien. Enfin, Ma Rainey’s Black Bottom produit un cadre intéressant mais peut-être trop proche du théâtre pour sérieusement attraper nos cœurs en ce qui concerne les décors. 

Meilleurs maquillages et coiffures : Ma Rainey’s Black Bottom / Ma Rainey’s Black Bottom

Encore une fois, mon choix personnel va aller de pair avec ma prédiction. J’aime beaucoup lorsqu’un acteur ou une actrice partage son Oscar avec son équipe de maquillage, et cette année, j’aimerais beaucoup que Viola Davis puisse l’emporter de même que l’équipe derrière sa transformation étincelante en Ma Rainey. J’ai néanmoins trouvé Emma une nouvelle fois brillant sur ce point. Je pense que Hillbilly Elegy doit beaucoup à la transformation de Glenn Close et à sa performance qui, même si elle ne méritait pas un Oscar pour ce film, ne méritait sûrement pas une nomination aux Razzie Awards. Quant à Mank, je n’ai pas trouvé qu’il se démarquait réellement dans cette catégorie par rapport à d’autres. Enfin, je regrette de n’avoir pas eu la possibilité de voir Pinocchio avant la cérémonie, film dont j’ai entendu le plus grand bien.

Meilleurs costumes : Ma Rainey’s Black Bottom / Emma

Effectivement, je prédis quatre Oscars sur cinq nominations pour Ma Rainey’s Black Bottom, fait rare pour un film non nommé à l’Oscar du meilleur film. Néanmoins, même si beaucoup ont changé leurs prédictions en fonction de cela, je reste plutôt confiant au moins pour ces deux catégories. Avec maquillages et coiffures, je pense que le film va assez facilement l’emporter pour ses costumes qui permettent au personnage de Viola Davis de paraître encore plus charismatique. Mon choix personnel va cependant se poser sur Emma puisque j’ai envie de le récompenser au moins d’une statuette. Le film méritait peut-être un peu plus de reconnaissance. Ses costumes sont en tous cas sans défaut. Quant à Mank, je pense que sa présence est plus due à un casting étoffé qui indique un travail monstre pour habiller un nombre important d’acteurs et d’actrices. Je n’ai malheureusement pas eu le temps de voir Mulan et donc Pinocchio

Meilleur son : Sound of Metal / Sound of Metal

Certes, Sound of Metal n’a rien eu de la part du syndicat concerné, ce qui reste encore inexplicable. Mais il ne fait aucun doute que le film part avec une très longue avance dans cette catégorie et pas seulement parce que le mot « son » est placé dans son titre. Le travail sur le son a été incroyable pour nous placer dans la tête de Ruben et je pense que j’ai rarement vu, en cinq ans de suivi de la saison des récompenses, un Oscar sonore être aussi évident et mérité. On peut même regretter la fusion des deux catégories sonores en une seule, tant Sound of Metal aurait pu repartir avec une statuette de plus. Je note tout de même les très bons travaux sur Mank et sur Soul, le premier nous plaçant dans un film des années 1930-1940, et le second étant éminemment créatif pour créer des sons dans le monde des âmes. 

Meilleure musique de film : Soul / Minari

Je n’ai malheureusement pas vu Da 5 Bloods, à mon plus grand regret. Soul a tout gagné dans cette catégorie jusqu’à présent et il serait surprenant de le voir perdre. Pour Atticus Ross et Trent Reznor, déjà vainqueurs en 2011 pour The Social Network, la chance est double puisqu’ils sont nommés pour Mank également. Je n’ai cependant pas trouvé la musique aussi mémorable que dans Soul. James Newton Howard est nommé pour sa composition dans News of the World, même si je l’ai trouvée assez classique et sans doute un cran en dessous par rapport à son travail dans A Hidden Life de Terrence Malick. Il devrait d’ailleurs s’incliner pour la neuvième fois dans cette catégorie. Mon choix personnel se porte sans aucun doute sur Minari. Je militais déjà pour une nomination d’Emile Mosseri l’année dernière pour sa musique remarquable dans The Last Black Man in San Francisco, et je suis éminemment heureux de le voir prendre une première nomination pour, peut-être, la meilleure musique dans un film de l’année 2020. 

Meilleure chanson originale : Speak Now / Husavik

Encore une catégorie très incertaine avec trois chansons pouvant brandir l’Oscar. Fight for You et Hear my Voice sont un peu en retrait, même si j’ai absolument adoré cette dernière. Il reste donc Speak Now de Leslie Odom Jr., Io Si de Laura Pausini et Diane Warren, et Husavik du film Eurovision Song Contest. Je place ma prédiction sur Speak Now et je serais très heureux si One Night in Miami parvenait à sortir de la cérémonie avec au moins un Oscar, mais attention à Io Si avec une narrative qui parle pour Diane Warren, malheureuse lors de chacune de ses onze dernières nominations dans la catégorie, mais qui a remporté le Globe avec Laura Pausini. Mon choix se porte cependant sur Husavik, la seule chanson intégrée au sein du film et non au générique. D’une très grande puissance, elle vient apporter une belle fin à un film sympathique… sur le concours des chansons les plus connues dans le monde. La boucle serait bouclée. 

Meilleur film international : Another Round

Another Round devrait s’imposer dans cette catégorie où il n’a eu aucune difficulté à dominer depuis le début de la saison des récompenses. Je ne m’y opposerai pas tant le film est arrivé à point nommé dans cette période de pandémie, une véritable bouffée d’oxygène qui ne manque pas non plus de ses moments dramatiques, avec la performance de haute volée de Mads Mikkelsen. Je ne ferai cependant pas de choix personnel ici puisque je n’ai pu voir que ce film et Collective. Attention peut-être à Quo Vadis, Aida ? qui est présenté comme le véritable long-métrage pouvant concurrencer Another Round

Meilleur film d’animation : Soul

Règle numéro 1 : ne jamais parier contre Disney / Pixar. Wolfwalkers pourrait peut-être néanmoins surprendre ici, mais je vais prédire la sécurité et Soul, une merveilleuse et inspirante œuvre. Encore une fois, pas de choix personnel puisque je n’ai malheureusement pu voir que Soul. Je vais tout de même essayer de rattraper Wolfwalkers avant la cérémonie.       

Meilleur film documentaire : My Octopus Teacher / My Octopus Teacher

Je n’ai pas encore eu le temps de rattraper Time et Crip Camp, et ce à nouveau malheureusement, cependant, puisque je ne doute pas de leur qualité. La catégorie est plutôt puissante, offrant des films à regarder absolument. Également nommé dans la catégorie « Meilleur film international », Collective est un incroyable documentaire roumain sur la corruption des institutions et les efforts de certaines personnes pour la mettre au jour. The Mole Agent est un touchant documentaire chilien sur l’abandon des personnes âgées avec, en espion peu commode, l’inoubliable Mr. Sergio. Mais mon choix, ainsi que ma prédiction, se porteront sur My Octopus Teacher et la formidable relation entre un homme et une pieuvre, parfaitement mise en images et en musique. A voir à tout prix !

Meilleur court-métrage de fiction : Two Distant Strangers / The Letter Room

Je n’ai pas réussi à trouver White Eye ni The Present, dont l’absence sur le Netflix français est assez incompréhensible. Aussi sur Netflix, le favori Two Distant Strangers, dont la réflexion sur les questions raciales se rapproche de Green Book, a une simplicité qui m’a franchement déplu et c’est pourquoi je le prédis sans vouloir le voir gagner. Mon choix se porte sur The Letter Room, une très belle histoire d’un gardien de prison affecté au service courrier et qui se prend d’inquiétude en lisant les lettres d’une femme à un détenu condamné à mort. J’ai également beaucoup apprécié Feeling Through, émouvant et résolument optimiste, sur la rencontre d’une nuit entre un jeune sans-abri et un individu à la fois sourd et malvoyant. 

Meilleur court-métrage documentaire : A Love Song for Latasha / Colette

Une catégorie incroyablement dense avec des documentaires tous plus enrichissants et puissants les uns que les autres. Hunger Ward était tout bonnement introuvable mais trois étaient gratuits et ma prédiction, A Love Song for Latasha, très inventif et touchant sur l’histoire de Latasha, dont le meurtre fut le point de départ des émeutes de 1992 à Los Angeles, est diffusé sur Netflix. Do Not Split, sur les émeutes de Hong Kong, représente un documentaire filmé au plus près de l’action : les plans offrent un aperçu très proche de ce qu’il s’est passé en 2019 et le message se termine sur une note assez pessimiste, tout en gardant l’envie d’y croire en se serrant les coudes, comme le dit le titre de l’œuvre. Mon choix sera Colette, dont la protagoniste éponyme, ancienne résistante qui visite un camp de concentration allemand où a péri son frère, fait preuve d’une dignité à toute épreuve. Un documentaire profondément émouvant dont on ne ressort pas intact.

Meilleur court-métrage d’animation : If Anything Happens I Love You

Je ne ferai pas de choix ici car je n’ai pas réussi à trouver trois des cinq court-métrages en lice, mais le favori, If Anything Happens I Love You, m’a beaucoup marqué, et entre lui et Burrow, l’autre favori, mon choix est très clairement porté sur le court-métrage de Netflix plutôt que sur celui de Disney / Pixar. If Anything Happens I Love You est un formidable et déchirant plaidoyer contre les armes à feu, une plongée de douze minutes au cœur des conséquences de ces armes qui peuvent briser des familles. 

Les jeux sont désormais faits, il ne reste plus qu’à attendre la cérémonie, 93ème du nom, cette nuit. Certains observateurs parlent de nombreuses surprises, et il est vrai que certaines catégories restent très incertaines pour se prononcer avec tranquillité. 

Nicolas Mudry

L’accord du Vendredi saint : son passé, son présent et son avenir

Le 10 avril 1998, le Vendredi saint de cette année-là, un accord historique fut signé. Il y a 23 ans, l’accord du Vendredi saint mit fin à plus de 30 ans de conflit entre l’Irlande, l’Irlande du Nord et la
Grande-Bretagne ; une période qui s’appelle « les Troubles », et pendant laquelle presque 3 500 personnes moururent. A présent, l’accord, qui est crédité du maintien de paix en Irlande du Nord, se trouve à un carrefour ; certains soutiennent que les conditions de l’accord ne sont plus en vigueur à cause du Brexit, et que le protocole sur l’Irlande et l’Irlande du Nord n’est pas suffisant pour maintenir les termes négociés à cette époque-là. On peut alors se demander quel est l’avenir de l’accord du Vendredi saint, et quel impact cet avenir aura sur le reste de l’Union Européenne.

Le passé : les Troubles et le besoin d’une solution
Les origines de la période des Troubles remontent au 17 ème siècle, mais on peut dire que le conflit commença bel et bien pendant les années 1920, quand l’Irlande du Nord se sépara de la République d’Irlande. Jusqu’à ce moment-là, le Royaume-Uni avait contrôlé l’Irlande, mais cette partition fut le début d’une situation différente : l’Irlande du Nord faisait partie du Royaume-Uni, tandis que la République d’Irlande devint un pays indépendant.

Ce ne fut pas uniquement le pays qui se trouva divisé, mais aussi la population. En Irlande du Nord, on voyait l’émergence de deux groupes : les unionistes (ou les loyalistes), qui voulaient continuer à faire partie du Royaume-Uni, et les nationalistes, qui voulaient que l’Irlande du Nord fît partie de la République d’Irlande et qu’elle se séparât du Royaume-Uni. Il y avait aussi une division religieuse, les unionistes étant principalement protestants et les nationalistes étant principalement catholiques. Les manifestations des deux groupes (contre les difficultés à trouver un emploi) devinrent violentes pendant la fin des années 60. Ce fut le début des Troubles.

A partir des années 1970, la violence entre les deux groupes fut sans répit ; elle mena finalement à plus de 3 000 morts. De plus, la violence ne fut pas confinée à l’Irlande du Nord. L’armée républicaine irlandaise provisoire (le PIRA), un groupe républicain paramilitaire, et dissident de l’IRA, effectua des bombardements au Royaume-Uni, dans les pubs et dans les centres-villes, qui visèrent même les leaders politiques comme Margaret Thatcher, alors Premier Ministre. Une des pires journées pendant le conflit entier fut le 31 janvier 1972, qui devint connu comme « Bloody Sunday » (Dimanche sanglant), lorsque 14 personnes furent tuées lors d’une marche non-violente à Londonderry. Après une journée aussi sanglante et aussi désastreuse, il était difficile de voir une solution au problème de la violence continue.

Cependant, à la fin des années 80 et au début des années 90, les efforts politiques redoublèrent pour chercher à mettre fin au conflit. Après plusieurs années de négociations et de compromis entre le Royaume-Uni et la République d’Irlande, et plusieurs cessez-le-feu ratés, le moment était venu pour un vrai traité de paix : ainsi fut signé l’accord du Vendredi saint.

L’accord : de quoi s’agit-il ?
L’accord du Vendredi saint est en réalité constitué de deux accords : un accord signé par la plupart des partis politiques en Irlande du Nord, et un accord bilatéral entre les gouvernements du Royaume-Uni et de l’Irlande. Les signataires furent le Premier ministre du Royaume-Uni et le Taoiseach (Premier ministre) de l’Irlande, Tony Blair et Bertie Ahern, ainsi que les représentants des groupes nationalistes et unionistes en Irlande du Nord.
L’accord reconnut les tensions entre les deux groupes en Irlande du Nord, affirmant que la majorité des personnes en Irlande du Nord voulaient continuer à faire partie du Royaume-Uni, tandis qu’un groupe plus petit voulait voir leur pays unifié avec l’Irlande. Ces deux points de vue furent légitimisés par l’accord.

Principalement, l’accord consistait en trois éléments. Le premier élément établit une Assemblée de 108 membres, ce qui suspendit temporairement le pouvoir du Bureau pour l’Irlande du Nord. Puis, la deuxième partie créa le Conseil ministériel Nord/Sud, qui s’occupa de la coopération transfrontalière.
Enfin, le troisième élément forma le Conseil britannico-irlandais (British-Irish Council). Ce conseil avait des membres de tous les pays constituants et les partis politiques des Îles britanniques, et cherchait à encourager la coopération et la discussion.

Au début, le PIRA affirma que l’accord n’était pas suffisant, et qu’il ne désarmerait pas. Cependant, au début du mois de mai 1998, Sinn Féin (un important parti politique unioniste en Irlande du Nord qui luttait pour l’unification de l’Irlande et de l’Irlande du Nord) demanda aux sympathisants de soutenir l’accord.
Le PIRA accepta de désarmer et de mettre fin à la violence qui s’était répandue en Irlande du Nord durant les trente dernières années.

Entre autres, l’accord établit une situation de démilitarisation à la frontière entre l’Irlande et l’Irlande du Nord. Le mouvement et le commerce entre les deux pays devait être libre, ce qui était très important à la fois économiquement et symboliquement.

L’accord du Vendredi saint ne constitua pas une solution parfaite. Tout le monde ne fut pas d’accord, et les deux gouvernements durent toujours gérer la violence (quoique beaucoup réduite) pendant une décennie après la signature de l’accord. Malgré cela, l’accord fit son travail dans l’ensemble : il commença à y avoir de la coopération entre les deux pays, la frontière fut démilitarisée, et les tensions semblèrent devenir moins évidentes.

Quel avenir pour l’accord du Vendredi saint ?
Comme nous l’avons évoqué, la liberté aux frontières est une partie intégrale de l’accord du Vendredi saint. Le libre mouvement de commerce et de marchandises dépendait de la capacité de traverser la frontière sans difficultés et sans contrôles de douane. Cependant, le Brexit mit alors en péril cette liberté, en retirant le Royaume-Uni du marché unique. Il fallait ainsi trouver une solution qui ne sacrifierait pas cette liberté, mais qui retiendrait aussi la position de l’Irlande du Nord comme faisant partie du Royaume-Uni, et comme étant soumise aux mêmes règles.

Ce problème n’est pas passé inaperçu. En 2019, l’Union Européenne produisit un position paper pour considérer les impacts potentiels du Brexit sur la situation en Irlande du Nord. Le position paper traitait, entre autres, de la manière dont il serait possible d’éviter une frontière matérielle et de retenir un Common Travel Area. On décida que ceux qui naissaient en Irlande du Nord (et qui ont le droit à un passeport irlandais, sous les termes de l’accord du Vendredi saint) auraient le droit de garder leur citoyenneté de l’UE. Cependant, cela ne résolut pas le problème de la frontière entre les pays. Un des signataires originaux de l’accord, Tony Blair, réclama un amendement à l’accord pour prendre en compte les changements que le Brexit apporterait.

Au début, la solution proposée fut le « backstop » irlandais, autrement connu comme le protocole sur l’Irlande du Nord. Dans le cadre de cette idée, l’Irlande du Nord aurait été soumise à certaines règles du marché unique, seulement jusqu’à ce qu’une solution plus permanente fût trouvée. Tandis que le gouvernement de la République de l’Irlande et les nationalistes en Irlande du Nord soutenaient le protocole, les unionistes y étaient fortement opposés. La proposition fut finalement rejetée. En 2019, le « backstop » fut remplacé par un nouveau protocole, qui entraîna la création d’une frontière douanière dans la mer d’Irlande. Cette solution évita la séparation réglementaire entre le Royaume-Uni et l’Irlande du Nord (ce qui aurait été le cas avec le « backstop »), mais elle fut loin d’être parfaite ; en fin de compte, il y a maintenant une frontière où il n’y en avait pas. De plus, pour empêcher une frontière dure entre l’Irlande et l’Irlande du Nord, il y a plus de contrôles sur les marchandises qui vont à l’Irlande du Nord depuis la Grande-Bretagne, tandis que l’Irlande du Nord reste en pratique soumise aux règles du marché unique, bien qu’elle n’ait plus d’influence sur son fonctionnement.

Tous ces problèmes laissent beaucoup de questions sans réponse, tandis que l’on assiste à un renouvellement des tensions qui semblent rappeler les Troubles. En mars 2021, plusieurs groupes
loyalistes retirèrent leur soutien à l’accord du Vendredi saint, prétextant que le Brexit signifie que les termes de l’accord ne sont plus satisfaisants. On craint de voir une reprise de la violence de la part des groupes unionistes. Ces peurs commencent déjà à se réaliser. En Newtownabbey, pas loin de Belfast, la nuit du 3 avril 2021, un groupe de 30 personnes (soupçonnées d’être des loyalistes) ont lancé des bombes incendiaires et ont détourné les voitures pendant une deuxième nuit consécutive de violence. Il n’est ni possible ni juste de spéculer sur la cause exacte de la violence, mais il est clair que les Troubles ne sont pas un souvenir lointain ; le commissaire principal de la police nord-irlandaise, Davy Beck, a affirmé que « personne ne veut un retour aux jours sombres où les émeutes étaient courantes dans les rues de l’Irlande du Nord » (‘No one wants to be dragged back to the dark days when rioting was a common occurrence on the streets of Northern Ireland’).

Finalement, l’avenir de l’accord du Vendredi saint reste incertain. On ne sait pas s’il y aura une intensification des tensions, ou si une solution sera trouvée. On ne peut ni changer la position géographique de l’Irlande du Nord, ni désamorcer les tensions qui remontent à près d’un siècle ; ainsi, ignorer le problème n’est pas une solution.

Jenny Frost

Le foot féminin, un défi majeur porté par les associations sportives

En 2011, le Président de la FFF, Noël Le Graët, a impulsé un plan de féminisation de la pratique sportive qu’est le football. Alors qu’elle comptait un total de 81 153 licenciées en 2011, la FFF a dépassé la barre des 200 000 licenciées durant la saison 2019-2020, avec une augmentation remarquable du nombre de joueuses, mais également d’éducatrices, de dirigeantes et d’arbitres. Le rôle des associations sportives est majeur dans l’augmentation du nombre de joueuses. Nous avons donc réalisé une interview avec un cadre du club de foot « les Enfants de la Goutte D’Or », Nasser Hamici.

Depuis quand la pratique du foot féminin existe-t-elle au sein du club ? 

La première équipe EGDO en compétition a été engagée en championnat féminines 16 ans lors de la saison 2007/2008. Toutefois, nous avons accueilli des filles depuis 2000 en mixte. Nous avons gagné la coupe de Paris en U15 en 2020 (nous avons gagné en 2002, la coupe de Paris masculin en U15, nous étions la seule équipe mixte).

Quelles ont été les raisons qui ont poussé le club à faire une section féminine ? 

Début 2000, on avait dans nos effectifs deux jeunes sœurs Iméne et Shaira qui ont joué toutes les catégories garçons. Elles étaient les meilleures de l’effectif et surclassaient les joueurs des autres équipes. Elles ont joué ainsi en mixte jusqu’à 15 ans, car dans le règlement, c’est permis. Ensuite, on a décidé de constituer une équipe féminine autour d’elles. Il a fallu communiquer dans le quartier, se battre contre les idées préconçues, et mettre en place une organisation interne assez solide et expérimentée pour mener à bien ce projet.

Très vite, grâce aux résultats et au sérieux de l’accompagnement, l’équipe a grimpé dans les classements et les divisions. Après quelques années, elles ont été les mieux classées du club. Avoir une équipe féminine a toujours été une priorité au club, car on voulait faire comme avec les garçons, utiliser les leviers du sport pour les rassembler et travailler sur l’éducation, le positionnement, l’insertion pro. Dépasser les stéréotypes sur cette question était également un enjeu prioritaire.

Aujourd’hui, combien de licenciées y a-t-il au sein du club ? 

Aujourd’hui, nous avons très peu de licenciées, 15 filles toutes catégories confondues.  Nous avons dans un premier temps été impactés par l’arrêt de l’activité pour des raisons liées à la sécurité de nos adhérentes. Depuis 2016 et jusqu’à l’année dernière, l’accès au stade de la porte des fillettes était devenu très dangereux du fait de la concentration de migrants sur ce lieu et des usagers de drogues. Le trajet jusqu’au stade était devenu périlleux.

Est-il compliqué de mobiliser les filles et les femmes du quartier pour venir jouer au foot ? 

Lors de la saison 2019/2020, nous avons mis en place, en partenariat avec Nike, un plan de développement de la pratique féminine du football en club. L’approche de recrutement des joueuses est différente de celle des garçons. Nous avons mis en place un plan de communication via les réseaux sociaux en nous appuyant sur une jeune femme, Iméne Slimani, qui a été joueuse au club durant plusieurs années. Il était important que les jeunes filles du quartier aient un modèle. Nous avons également créé divers événements sur le quartier afin de mobiliser les jeunes filles et de les sensibiliser à la pratique. Le constat est que beaucoup de jeunes filles répondent présentes lors de ces rassemblements, mais qu’il est difficile de les intégrer et de les fidéliser. Avant la Covid, nous avions une pratique régulière encadrée par 3 jeunes femmes coachs du club. La progression en termes d’inscription était positive. Malheureusement, un manque de motivation de la part des joueuses et d’anticipation sur l’organisation de la part du club a vu cet élan retomber du fait de la crise sanitaire.

Quels sont les objectifs à venir pour le foot féminin au sein du club ?

Aujourd’hui, nous sommes toujours décidés à développer cette pratique féminine. Nous nous appuyons sur ce qui s’est passé pour réorganiser autrement notre démarche. Nous avons créé 2 postes service civique pour nous aider dans cette mission. Dans un premier temps, on va mobiliser une équipe de volontaires en interne afin d’améliorer la qualité d’accueil au club. Établir un plan de communication centré sur le territoire goutte d’or pour commencer et l’étendre par la suite. Nos premiers contacts seront les familles du quartier, les associations accueillant des jeunes filles, les écoles et collèges…

L’idée est de mettre en avant les bienfaits de la pratique en club, de proposer des séances gratuites et encadrées par des éducateurs diplômés, et d’impliquer les parents dans le projet de développement. Notre objectif à court terme est de constituer des groupes de joueuses dans les catégories U8 à U12 et U12 à U15. Et de proposer aux mamans du quartier une activité foot détente afin de les impliquer dans le projet et de créer un comité de Maman du Club sur la question de la place des femmes dans le quartier.

Mehdi KERROUCHE

La disparition de la langue copte : le dernier héritage des pharaons

L’attrait pour l’Égypte et sa culture est presque aussi ancien que sa culture. Dès l’Antiquité, le pays du Nil est vu comme une contrée de raffinement hors du commun. Au XIXème siècle, l’orientalisme a fait tourner les yeux des européens vers l’Égypte et son histoire ancienne, dont Jean-François Champollion, désigné volontiers comme le père de l’égyptologie et surtout comme celui qui a déchiffré les hiéroglyphes, « écriture sacrée ». Les premières traces écrites datent d’environ -3200 ans, mais la langue égyptienne, issue du groupe afroasiatique (regroupant les langues berbères, couchites, et sémites dont on compte l’arabe, l’hébreu et l’amharique), remonte à plus loin. Elle a été la langue usuelle, jusqu’à sa cohabitation avec divers idiomes (grec, arabe), qui ont amené un lent déclin. Cependant la langue copte, qui a succédé à l’égyptien ancien, vit encore dans les églises comme langue de culte. Retour sur une langue qui a perduré pendant 2 500 ans en évoluant de l’égyptien ancien au copte, et en passant par divers stades.





LA MORT DE L’ÉGYPTIEN ET LA NAISSANCE DU COPTE

                La dernière trace des hiéroglyphes est trouvée au temple de Philae, à la fin du IVème siècle de notre ère. Depuis déjà cinq siècles, la langue égyptienne dite « classique » a laissé la place à un parler appelé « démotique » (langue du peuple), qui a créé une écriture cursive simplifiée et dont la langue comporte autant de différences avec l’égyptien classique que le latin de l’italien. On note la disparition de sons, comme la consonne fricative pharyngale (correspondant au عayn arabe), le w, le glissement du dj vers le t’ liquide (nedjer dieu devient nout’). Au niveau de la grammaire, beaucoup de modes et de temps ont disparu, rendant la langue beaucoup plus synthétique. Le grec a remplacé l’égyptien comme langue de prestige et d’administration, ce qui a mené à l’extinction de l’aspect élaboré de la langue égyptienne et à l’influence hellène grandissante au sein même de la langue, créant même un alphabet dérivé du grec. De nombreux mots furent introduit par le biais du commerce, de l’administration mais surtout de la religion, ce qui caractérise la langue copte et la démarque de toutes ses formes anciennes. Quelques exemples illustrent cela comme ⲙⲟⲛⲁⲭⲟⲥ monakhos, dérivé du même mot en grec, signifiant « moine », ⲉⲕⲕⲗⲏⲥⲓⲁ ekkleseïa « église », ⲁⲅⲅⲉⲗⲟⲥ angelos « messager ». Cette influence constante a apporté un fond grec important, d’abord depuis les Ptolémées jusqu’à la prise de l’Égypte par les arabes en 639.





LA LENTE AGONIE

                Les byzantins n’avaient pas assimilé culturellement ni linguistiquement les égyptiens. Le copte était toujours la langue quotidienne des habitants d’Égypte : le grec n’était réservé qu’à l’élite, aux érudits et aux membres de l’administration. Seul le christianisme liait les parties de l’Empire. Aujourd’hui encore, le christianisme copte vit au travers d’une dizaine de millions d’âmes. C’est lui qui a permis de figer la langue copte et de la conserver dans les textes et le culte depuis l’arrivée des arabes, concrétisée par la chute d’Alexandrie en 641. Dès lors, des bédouins ont transité de la péninsule arabique vers l’est de l’Égypte, et des arabes du Hijaz et du Yémen se sont installés dans les villes comme commerçants, militaires ou pour les besoins de l’administration. Ils ont aussi fondé de nouvelles villes et ont apporté l’Islam, ce qui a progressivement rendu le copte minoritaire dans les villes. La population citadine devenait progressivement bilingue, puis unilingue arabophone : les livres religieux coptes étaient traduits en arabe, depuis la décision de l’évêque Sawires el Ashmounaïn, au Xème siècle, d’écrire des livres bilingues voire en arabe. Au même moment, les premières conversions de masse apparaissent. Cela amena aussi à l’abandon de la langue copte au profit de l’arabe, langue religieuse de l’Islam, et langue de l’élite. Cependant, un dialecte arabe spécifique s’est créé et a retenu beaucoup de mots ou d’éléments de grammaire copte. Par exemple bagrour, qui signifie grenouille en Haute-Égypte, vient de pekror, timsah le crocodile, basharosh, le flamand-rose venant de pet-threshrosh. Le copte s’arrêtait aux frontières des villes durant le Moyen-Âge, et restait utilisé par la population chrétienne qui devint peu à peu minoritaire, mais qui restait majoritaire dans certains endroits du delta du Nil ou de Haute-Égypte. On ne sait pas véritablement quand la langue copte s’est totalement éteinte, c’est-à-dire lorsqu’il n’y a plus eu de locuteurs. Les spécialistes situent cette extinction durant le sultanat des Mamelouks (1250-1517). Sous le règne de la dynastie Baharite, les arabes ont une nouvelle fois été appelés pour peupler l’Égypte, ce qui a entraîné des tensions communautaires qui mutilaient les deux camps. La dynastie suivante, les Bourjites, a drastiquement marginalisé les coptes, les faisant déchoir de leurs fonctions et faisant parfois fermer les églises au cours du XIVème siècle. À l’arrivée des Ottomans, la communauté copte s’est retrouvée largement minoritaire et arabisée, du fait de nombreuses conversions ayant eu lieues sous les Mamelouks.





LE DERNIER SOUFFLE

                Le copte a subsisté comme langue vivante, très faiblement, grâce aux paysans des gouvernorats de Minya, Assiout et Sohag. Les seules occasions où elle était utilisée – comme aujourd’hui – étaient lors des rassemblements religieux. Au XIXème siècle, avec la montée de la question de l’identité dans toutes les parties du globe, quelques coptes se sont intéressés à leur propre identité : arabe ou copte ? Parmi eux, Claudios Labib (1868-1918) est le plus souvent cité, considéré comme étant le Éliézer ben Yehouda copte. Alors que ce dernier est à l’origine de la renaissance de la langue hébraïque, Claudios Labib voulait être celui qui ferait renaître la langue des anciens égyptiens, notamment en imposant l’usage exclusif du copte à sa famille. Il fut suivi par un petit groupe de personnes, ce qui mit en marche la revitalisation de la langue.  De plus, il avait le soutien du clergé et, petit à petit, un journal en quiptophone fut publié, l‘Ayn Shams (l’œil du soleil) en référence au dieu , et la langue était enseignée dans quelques écoles chrétiennes (avec l’aide de dictionnaires et méthodes). Après la mort de Claudios Labib, d’autres ont continué son travail en se fondant sur le dialecte bohaïrique (région autour de Memphis), comme la famille Rizkalla et d’autres. Toutefois, la montée du nationalisme arabe a eu pour effet de réduire le travail de revitalisation de la langue copte qui, finalement, n’avait pas produit de fruits en dehors des villages chrétiens du centre de l’Égypte. Quelques restes de ce travail sont toujours constatés dans certains villages, où la population est bilingue avec l’arabe ou avec une certaine connaissance de la langue copte.

Debsi-Pinel De La Rote Morel Augustin-Théodore

En Italie, 30 ans après la Cosa Nostra, la ‘Ndrangheta rejoue l’histoire

Elle était encore inconnue du grand public il y a dix ans. Cachée dans l’ombre de ses aînées que sont la Cosa Nostra sicilienne et la Camorra napolitaine, la ‘Ndrangheta est aujourd’hui en pleine lumière. Cette mafia, d’origine calabraise (petite région qui constitue la pointe de la botte italienne), s’est développée en silence et dans la discrétion pendant les trois dernières décennies. Elle a su profiter des remous provoqués par les deux principales organisations criminelles d’Italie pour asseoir sa puissance et sa domination à l’abri des regards et de la répression policière. On estime son chiffre d’affaires annuel à plus de 50 milliards d’euros, et on la retrouve aux quatre coins du globe, du Canada à l’Australie, en passant par la Colombie et le Togo. Aujourd’hui, alors que la Cosa Nostra n’est plus que l’ombre d’elle-même et que la Camorra pâtit de son organisation anarchique, la ‘Ndrangheta est devenue la mafia la plus puissante d’Italie — si ce n’est d’Europe. À ce titre, le procès géant qui s’est ouvert à son encontre le 13 janvier dernier à Lamezia Terme, en Calabre, est historique.

Des centaines d’associés

Plus de 300 accusés. 900 témoins, 400 avocats, et 2 ans de procès en prévision. Un demi-millier de policiers pour assurer la sécurité et le bon déroulement de ce procès hors-normes. Les chiffres donnent le tournis. Pourtant, en dépit des apparences, ce n’est pas la ‘Ndrangheta dans son ensemble qui est jugée, mais une seule des nombreuses familles qui la composent : les Mancuso et son chef, Luigi, qui règnent en maîtres sur la province de Vibo Valentia depuis des décennies. Si ce procès a pu voir le jour, c’est grâce au procureur en chef de la région de Catanzaro, Nicola Gratteri. Arrivé dans la région en mai 2016, il s’attelle, dès sa prise de fonction, à mettre en place une action de grande envergure contre cette mafia jusqu’alors peu inquiétée par les autorités. Son choix se porte sur la famille Mancuso, connue pour avoir des ramifications jusqu’en Amérique du Sud. Trois ans d’enquête sont nécessaires pour mettre au jour l’immense réseau que dirige la famille. L’opération, baptisée « Rinascita Scott », culmine, le 19 décembre 2019, avec l’arrestation de plus de 300 personnes, la plupart en Calabre mais également dans le nord de l’Italie, en Allemagne (où la ‘Ndrangheta s’était fait connaître en 2007 avec la tuerie de Duisbourg, qui avait causé la mort de six personnes), en Suisse et jusqu’en Bulgarie. Rien que dans la péninsule, ce sont plus de 3000 carabinieri (les gendarmes italiens) qui participent à l’opération. On n’avait pas vu un coup de filet pareil depuis les arrestations massives visant la Cosa Nostra dans les années 1980.

Le procureur Nicola Gratteri, à l’avant-veille de l’ouverture du procès de la ‘Ndrangheta, le 11 janvier 2021 à Rome. AFP/Archives

Si ce procès est si important, ce n’est pas uniquement au vu de son ampleur et du nombre d’accusés. Il met la lumière sur le type de fonctionnement de la ‘Ndrangheta et sur la facilité avec laquelle cette mafia a infiltré toutes les couches de la société italienne. Nicola Gratteri va jusqu’à parler de « rapport systémique » entre les hauts fonctionnaires italiens et la mafia. Sur le banc des accusés se retrouvent aujourd’hui, aux côtés des mafieux, des entrepreneurs, des avocats de la région, des syndicalistes, des policiers. Aucune administration italienne n’est épargnée : parmi ceux arrêtés lors du coup de filet de 2019, on voit apparaître des noms comme celui de Giancarlo Pittelli, ancien parlementaire et ex-coordinateur régional de Forza Italia (droite italienne) ou celui de Gianluca Callipo, élu de centre-gauche et président régional de l’association des maires. Même les forces de l’ordre se voient mises en cause : le commandant de la police municipale de Vibo Valentia et un colonel des carabiniers de la région font partie des arrêtés. Avec la famille Mancuso, c’est tout une partie de la société civile de la région qui tombe sous le coup de la loi. « C’est un procès très important car la famille Mancuso est l’une des plus importantes de Calabre. Elle est active dans le trafic de drogue, mais aussi dans l’immobilier, dans le tourisme, dans le recyclage d’argent sale, et elle est bien implantée hors de Calabre et à l’étranger » souligne l’historien de la criminalité organisée Enzo Ciconte.

Les liens du sang

Par sa présence au sein des institutions et de l’économie de la région, la ‘Ndrangheta rappelle la Cosa Nostra sicilienne à sa grande époque, dans les années 1970, lorsque celle-ci comptait dans ses rangs magistrats, policiers, hommes d’affaires et politiciens locaux. Si l’entrée dans la ‘Ndrangheta est conditionnée à l’appartenance filiale, ses associés, eux, représentent une vaste partie de la société italienne, et le nombre d’inculpés extérieurs à la famille Mancuso montre à quel point cette mafia a réussi son implantation dans le monde « normal ». Le procès de Lamezia Terme permet à la justice italienne de porter un coup aux fondations légales de la ‘Ndrangheta en inculpant tous ceux gravitant autour d’elle et qui profitaient de ses activités. C’est aussi une première dans l’histoire de cette mafia si fermée et hermétique au monde extérieur, et qui n’aurait pas été possible sans le nombre étonnant de « repentis » qui ont accepté de témoigner : 58, du jamais vu concernant la ‘Ndrangheta. S’il est si difficile de trouver des personnes ayant quitté le monde mafieux et qui sont prêts à coopérer avec la justice, c’est parce que la structure de la ‘Ndrangheta repose sur une conception purement familiale. Il n’y a que par le sang qu’un homme puisse l’intégrer. « Lorsque l’un de ses membres est arrêté, il ne trahit pas ses cousins, son père ou ses frères » rappelle Nicola Gratteri. Encore plus particulier, la ‘Ndrangheta n’a, pour mode de fonctionnement, ni la forme pyramidale avec un « Capo dei Capi » (chef des chefs) propre à la Cosa Nostra, ni le système anarchique et chaotique de clans qui se haïssent de la Camorra. Elle combine ces deux systèmes en une structure à la hiérarchie basée sur des familles (les ‘Ndrine) et regroupements de familles (les locali) au niveau local, qui elles-mêmes répondent selon les circonstances à la « Crimine », au niveau provincial et dont le chef est élu chaque année en août. La Crimine intervient pour gérer les implantations éloignées de la ‘Ndrangheta (au Canada, en Afrique, en Australie…), pour régler les litiges et pour décider des clans à intégrer dans l’organisation. Mais chaque famille et chaque locali fonctionne de manière complètement autonome, ce qui réduit fortement les chances de faire tomber la ‘Ndrangheta dans son entièreté en arrêtant son chef, comme ce fut le cas pour Cosa Nostra. 

Une mafia qui ne tue plus

Beaucoup de commentaires et d’analyses tendent à faire le rapprochement entre ce procès et le « maxi-procès » de Palerme, entre 1986 et 1987 et qui avait marqué le début de la fin pour la mafia sicilienne. Mais, en y regardant de plus près, les différences sont notables et il n’y a guère que l’ampleur et la forme des procès qui peuvent être comparés. Le maxi-procès de Palerme jugeait Cosa Nostra dans son ensemble, ses parrains et sa tête pensante, Salvatore « Toto » Riina (bien que celui-ci soit alors en fuite). Aujourd’hui, à Lamezia Terme, seule la famille Mancuso est inquiétée : les autres se contentent de faire profil bas et de laisser passer la tempête. « Il est excessif de comparer ce procès au maxi-procès de Palerme de 1986. En Sicile, il s’agissait du procès de tous les parrains qui dominaient l’île et même l’Italie, alors qu’aujourd’hui on juge une seule famille calabraise, celle des Mancuso », relativise l’historien Enzo Ciconte. De plus, il est important de rappeler que Cosa Nostra a eu le malheur de voir arriver à sa tête, dans les années 1970, un homme pensant pouvoir faire plier l’État par la violence, et dont la soif de sang a entraîné toute la mafia dans une guerre suicidaire. La ‘Ndrangheta ne fonctionne pas de cette façon, et n’a aucun intérêt à agir de même. Tuer ne rapporte plus, comme le remarque Nicola Gratteri : « La Mafia n’a plus besoin de tirer ou de brûler des voitures. Il suffit de payer – et l’argent de la drogue en est le carburant. La ‘Ndrangheta a toujours avancé masquée. Elle n’a jamais recherché l’affrontement. C’est une organisation solide, granitique, patriarcale. Elle cultive le lien du sang pour perdurer. » 

L’intérieur du bunker-cour de justice où s’est déroulé le maxi-procès de Palerme, en 1986

Ce procès est un premier coup donné à cette mafia surpuissante, et le nombre de repentis qui ne cesse d’augmenter témoigne d’une certaine nervosité au sein des familles qui la composent. Le crime organisé est puissant et implanté en Italie et risque de perdurer encore longtemps, car il se nourrit des périodes de crises comme celle que nous vivons. Mais il importe de se souvenir de ces propos du juge Giovanni Falcone, à l’origine des procès de Palerme et assassiné en 1992 par la Cosa Nostra : « La Mafia est un phénomène humain et comme tous les phénomènes humains, elle a un commencement, une évolution et elle connaîtra aussi une fin. » 

Isalia Stieffatre

Sources : 

House by the Railroad, terminus du rêve américain

Joe Biden est élu Président des États-Unis d’Amérique au bout d’une campagne et d’une élection irrespirable. Le pays est définitivement fracturé, encore plus que quatre ans auparavant. Les États-Unis ne font plus rêver. Mais depuis quand ont-ils fait rêver ? Le rêve américain n’est qu’un brouillard épais qui, une fois dissipé, laisse transparaître des défauts incommensurables et des oubliés affamés qui ne goûtent jamais à la liberté si chérie par les Américains. House by the Railroad, le premier chef-d’œuvre d’Edward Hopper, avait déjà vu en 1925 cette double Amérique qui allait se former entre urbanisation et modernité et régions non irriguées par la prospérité d’une nation économiquement sur le toit du monde. Ce tableau, à l’importance capitale dans l’histoire de l’art américain, a servi de matière d’inspiration pour d’innombrables pièces de la culture américaine. Parmi elles, George Stevens et son film Giant (1956), Terrence Malick et son joyau Days of Heaven (1978), et The Lumineers et leur troisième album III (2019). 

La naissance de l’Amérique profonde

Un mythe tenace. L’herbe serait plus verte à l’Ouest, de l’autre côté de l’Atlantique, dans un pays nommé si sobrement America. Pourtant ce rêve américain, si bousculé ces quatre dernières années, a en réalité toujours eu ses détracteurs en son propre sein. La culture américaine a su, depuis l’arrivée d’une certaine consommation de masse, trouver un équilibre entre représenter elle-même l’image d’un rêve, à travers Hollywood notamment, et voir émerger une critique représentant une Amérique profonde délaissée. Dans Giant de George Stevens, nous suivons pourtant des protagonistes aisés sauf un, Jett Rink (James Dean), jusqu’à ce qu’il hérite d’une parcelle de terre a priori inoffensive mais qui se trouve être une réserve de pétrole illimitée. Dans la confrontation des personnages, le scénario de Fred Guiol et d’Ivan Moffat parvient à représenter plusieurs conflits, à la fois géographiques et générationnels. Cet or noir que symbolise le pétrole crée une sorte de ruée vers une Amérique profonde qui servait le plus souvent de vivier alimentaire du pays et qui va devenir la personnification même du self-made man que Jett Rink illustre en tout point, lui parti de rien. Le pétrole apporte donc une mutation spatiale importante avec la multiplication des puits sur des terres autrefois irriguées par une agriculture bientôt en crise. Avant même la catastrophe écologique du Dust Bowl, ces tempêtes de poussière qui détruisent les récoltes, Hopper voit en 1925 dans la demeure victorienne du XIXème siècle un signe du passé qui a fait son temps et qui bientôt ne sera plus. 

Ces maisons de colons, redistribuées entre les grands propriétaires fonciers après la Guerre de Sécession, sont les habitations principales de familles possédant des terrains à perte de vue. C’est bien évidemment la famille Benedict dans Giant dont le patriarche est Jordan (Rock Hudson). Dans Days of Heaven de Terrence Malick, c’est l’énigmatique Sam Shepard qui campe le rôle du fermier, accueillant des travailleurs saisonniers le temps des moissons, dont Abby (Brooke Adams) et Bill (Richard Gere), deux amants ayant fui Chicago où ce dernier, ouvrier, a tué un de ses supérieurs. Il y a donc dans les prémices de ces deux films, deux ambiances plutôt identiques malgré des personnages principaux aux antipodes les uns des autres. Cela est notamment dû à la fameuse maison victorienne, qui a traversé les années pour passer de l’image figée du tableau de Hopper à la réalité des décors de Giant et Days of Heaven qui s’en inspirent largement. Les deux histoires commencent dans le premier tiers du XXème siècle, là où les changements s’engagent sans être définitifs. Là également où les États-Unis s’urbanisent massivement. Après avoir gagné en population au cours du siècle précédent, les villes deviennent ainsi l’épicentre de la réussite économique du pays. Les services concentrés dans des grandes zones urbaines modifient la répartition démographique de l’époque. Dans ce premier tiers de siècle, New-York devient ainsi une métropole mondiale. Avec l’urbanisation galopante, une première fracture s’opère forcément avec les plaines où les grands rentiers ne sont pas seuls. De multiples petites fermes existent également et ne vont pas tarder à être durement frappées par la Grande Dépression et le Dust Bowl. C’est donc dans ce contexte que s’inscrivent à la fois Giant et Days of Heaven et donc l’œuvre dont ils sont influencés, House by the Railroad

Oubliés sur la route de la modernité

Au-delà de cette maison, l’autre élément clé du tableau réside dans cette voie de chemin de fer, à travers laquelle Hopper désigne la modernité, en conflit avec l’ancienne génération, l’époque révolue qui ressort de la demeure. Ce clash se voit de manière pertinente dans Giant où Jordan et Leslie (Elizabeth Taylor) Benedict ne semblent pas comprendre totalement les désirs de leurs enfants. Le train s’avère être un formidable fil rouge dans les trois pièces artistiques que nous avons évoquées jusque-là. Bien évidemment dans House by the Railroad. Mais également dans Giant où il sert de connexion entre le Maryland progressiste et verdoyant de Leslie et le Texas poussiéreux, conservateur et désertique de Jordan. Ou encore dans Days of Heaven où il permet à Bill et Abby de fuir Chicago et de rejoindre les moissons texanes. Le train est la modernité et incarne le changement dans la vie des personnages, un espoir. 

Cet espoir, celui qu’apporte le monde moderne, réside dans la construction d’une maison au style non victorien mais tout de même rappelant drôlement cette House by the Railroad dans le voyage visuel offert par The Lumineers dans III. Il est intéressant d’avoir suivi pendant une décennie l’évolution de ce groupe américain pour comprendre un cheminement qui les a emmenés jusqu’à ce troisième album aux sonorités et aux textes mélancoliques et nostalgiques. Les clips qui accompagnent chacune des dix chansons appartiennent au même univers qui suit la famille Sparks sur trois générations: Donna, Jimmy, le fils, et Junior, le petit-fils. L’espoir, qui n’apparaît que dans les flash-backs narrant la construction de la maison, qui nous sert de décors pour toute la durée de ce court-métrage divisé en dix épisodes, ne reflète en réalité que les désirs de personnages englués dans des problèmes d’argent et gérant leur frustration, pour Donna et Jimmy, par l’alcool. III vient directement après l’extraordinaire Ballad of Cleopatra qui, déjà, présentait un court-métrage. Le dernier son qui fermait l’album (outre la ballade pianistique Patience), My Eyes, renvoyant aux problèmes d’addiction, appelait déjà III et ses thèmes touchant également à l’addiction et sa transmission à travers les générations. Loin des villes, III réactualise l’œuvre d’Hopper à l’heure contemporaine et rappelle ce monde parallèle où des familles se déchirent dans une Amérique délaissée par la mondialisation. Ce rêve est donc là, près des protagonistes, et pourtant ces derniers ne le touchent pas. Ils sont les absents des caractéristiques du monde moderne et contemporain.    

Destins tragiques

Chacune à leur manière, ces trois œuvres se terminent de manière tragique, dans tous les sens du terme. Que ce soit le tragi-comique du final de Giant avec la fin ridicule de Jett Rink, bourré à la célébration de son empire et de sa propre réussite par le Texas et la Nation entière, et de Jordan, battu à plate couture dans son progressisme maladroit par un gérant de diner raciste refusant l’entrée à des individus noirs. Que ce soit également la tragédie plus triste de Days of Heaven où Bill, rattrapé par son passé de meurtrier à Chicago, tue le fermier texan et, dans cette escalade mortelle, finit par mourir lui aussi, après tant d’efforts pour avoir échappé à une condition qui le rattrape finalement. Que ce soit, pour terminer, III et Junior Sparks qui braque une banque pour régler les dettes innombrables de son père avant que celui-ci ne se suicide face à l’arrivée de la police pour laisser le temps à son fils de fuir. 

Oui, dans l’ombre des maisons américaines peuplant les plaines, la tragédie semble frapper à chaque fois dans un déferlement de violence qu’amène cet isolement forcé. La fin ne tombe jamais comme un cheveu sur la soupe, elle n’est que l’apogée d’une série d’événements ayant conduit à cet achèvement. III représente à la perfection ce cheminement, grâce aux différentes générations qu’il dépeint et aux subtils indices glissés dans chaque vidéo. Ces indices montrent la façon dont Jimmy Sparks a pu être élevé, un enfant dont la mère a fui, qui conduit à un père défaillant et alcoolique que sa femme décide de quitter, sans doute en n’ayant pas eu d’autre choix. Junior grandit donc dans un environnement hostile a priori normal pour un adolescent de son âge (thème de la rupture dans It Wasn’t Easy to Be Happy for You) et pourtant si difficile pour un jeune homme en quête de liberté et incapable de partir alors qu’il voit tous ses camarades le faire comme on peut le comprendre avec Left for Denver qui cache un double sens puisqu’il est impossible ici de ne pas penser une seule seconde aux deux membres fondateurs de The Lumineers, Wesley Schultz et Jeremiah Fraites, quittant le New Jersey où ils peinent à percer pour Denver où ils rencontreront Neyla Pekarek pour former The Lumineers et connaître le succès qu’on leur prête. Impossible aussi de ne pas imaginer le frère de Jeremiah et meilleur ami de Wesley, Josh, mort d’une overdose en 2002, au centre de nombreuses des chansons de The Lumineers. III est donc aussi une ode à ceux qui n’ont pas su trouver leur place dans le rêve américain, rêve qui continue à échouer aujourd’hui. 

House by the Railroad, genèse d’une critique contre l’American Way of Life

House by the Railroad poursuit donc son influence dans la culture américaine contemporaine comme ce tableau l’a fait depuis des décennies. Cette influence se mesure d’autant plus que la fameuse American Way of Life s’est exportée à travers le monde et qu’Edward Hopper s’en est emparé pour en faire sa marque de fabrique, à savoir représenter ce mode de vie pour en montrer une face cachée emplie de solitude et de personnages renfermant une grande tristesse mais aussi une étonnante dignité dans leur isolement. L’œuvre du peintre américain qui nous intéresse ici ne comporte aucun personnage, et pourtant elle garde en elle cette caractéristique si particulière de l’art hopperien. Il a fallu House by the Railroad pour voir Nighthawks (1942). La première est un commencement indispensable pour introduire l’immense travail d’Hopper et une condition préalable de ses chefs-d’œuvre suivants mais aussi des pièces étudiées ici. Le pétrole découvert par Jett Rink coule dans la pompe de Gas (1940), autre tableau éminemment célèbre. Edward Hopper a créé un univers singulier dans lequel pouvaient se retrouver à la fois les self-made men et women de l’Amérique prospère et les déçus de celle-ci.

Parmi ces self-made men, Jett Rink. Parmi ces déçus, Bill, Abby, les Sparks. Chacun s’y retrouve avec tous le même espoir de faire partie des gagnants d’un système qui ne réserve que très peu de place aux abandonnés, ceux qui le long d’une voie de chemin de fer voit une demeure victorienne abandonnée, symbole d’une Amérique passée, terminus d’un rêve qu’ils n’effleureront pas, le train étant parti depuis bien longtemps sans les attendre. Mais il y a toujours cette espérance si prégnante, visible dans les paroles de ce qui reste à ce jour l’une des plus belles compositions de The Lumineers, Jimmy Sparks

Jimmy believed in the American way

A prison guard, he worked hard and made the minimum wage

He found his freedom like a man in a cage 

Effectivement, Jimmy croyait dans ce mode de vie américain, travaillant dur pour toucher un salaire basique, touchant du bout des doigts une liberté fragile qu’il n’aura jamais vraiment eu le temps de consommer. Le mythe tient, son tableau s’effrite, ses personnages s’évaporent. 

Nicolas Mudry

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