La Partition de 1947 de l’Inde et du Pakistan

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“Aux douze coups de minuit, alors que le monde dormira, l’Inde s’éveillera à la vie et à la liberté. Il arrive un moment, très rare dans l’histoire, où nous quittons un monde pour rentrer dans un autre […] l’Inde se redécouvre.” Tels furent les mots prononcés par Jawaharlal Nehru, la nuit du 14 au 15 août 1947, lorsque l’Inde acquit officiellement son statut d’indépendance. L’ancienne colonie britannique est alors divisée entre l’Union Indienne, le Pakistan et le Pakistan oriental (actuel Bangladesh, à l’issue d’une guerre indo-pakistanaise en 1971). Cette décision historique conduit à un exode massif : on dénombre jusqu’à quinze millions de déportés et un million de victimes dues aux effusions de violences. La partition marque un tournant majeur dans l’histoire des deux pays, et certaines de ses conséquences résonnent encore aujourd’hui (telle la région disputée du Cachemire, à l’origine d’un regain de tension dernièrement). Quels ont été les acteurs et les circonstances de cette division et comment est-elle passée d’argument politique à réalité ?


Une idée, deux nations

L’aboutissement de la partition résulte d’années de négociations entre trois grands acteurs : le Congrès National indien, porté par Jawaharlal Nehru et le Mahatma Mohandas Karamchand Gandhi, la Ligue Musulmane dirigée par Muhammad Ali Jinnah et le Raj Britannique à travers, entre autres, Stafford Cripps et Lord Louis Mountbatten. 

La première mention d’une distinction de territoire remonte en 1940, lors de la Résolution du Lahore. Même si Muhammad Ali Jinnah resta pluôt vague sur ses revendications (par ailleurs, le nom Pakistan ne fut même pas mentionné), il souligna la nécessité d’une région autonome à majorité musulmane au sein d’une Inde unie. La principale motivation était de protéger leurs droits, qu’ils estimèrent politiquement menacés par la majorité hindoue. La théorie des “deux nations”, qui établit que ces deux communautés sont foncièrement trop différentes pour se mélanger et ne former qu’une, fut ainsi plus que jamais au centre des discussions.

Alors que l’approche historienne orthodoxe accentue la responsabilité de Jinnah et de la Ligue Musulmane dans la Partition, certains révisionnistes considèrent que cette dernière était avant tout une idée stratégiquement radicale. Elle serait ainsi utilisée comme argument politique lors des négociations pour obtenir une parité musulmane. L’idée était censée rester vague pour attirer l’attention des musulmans du pays et de les rallier politiquement à sa cause, sans nécessairement appeler à une séparation territoriale totale. Les révisionnistes n’hésitent pas à pointer du doigt le Congrès comme responsable principal de la partition, avec pour visée de conserver un gouvernement fort et centralisé.


Des difficultés au sein même de la Couronne

Il serait malvenu de sous-estimer les événements extérieurs qui ont contribué à l’affaiblissement de l’emprise du Raj sur l’Inde. Après la deuxième guerre mondiale, l’Angleterre se retrouve surendettée et ses habitants traumatisés. Il n’était financièrement et idéologiquement plus possible de maintenir l’empire colonial (la liberté n’était-elle pas justement au coeur des valeurs défendues ?). L’inéluctable déclin ne pouvait être maquillé aux yeux d’autrui. L’heure était donc à la reconstruction et à l’apaisement. Une nouvelle Angleterre devait renaître de ses cendres, et cela passa par un agenda politique tourné vers le développement de l’état providence pour les insulaires. La victoire du parti travailliste lors des élections de 1945 fut sans appel et leur promesse d’une décolonisation en Inde fut annoncée en grande trombe. L’année suivante, un autre événement secoua le Raj britannique : la mutinerie navale des forces indiennes à Bombay (actuel Mumbai) qui dénonça l’oppression subie et la discrimination raciale. Il était primordial d’agir : Lord Louis Mountbatten fut donc désigné pour superviser la dévolution de pouvoir en Inde. Il ne se douta pas qu’il allait être témoin de rare violences communautaires qui l’amenèrent à prendre une décision capitale.


Des négociations houleuses

Les pourparlers furent calamiteux et eurent l’effet inverse de l’apaisement escompté. En 1942, alors que l’invasion japonaise en Inde semble imminente, la couronne britannique enrôla les troupes indiennes dans la guerre sans avoir préalablement consulté le congrès national indien. Cette directive hâtive ne fit que renforcer l’animosité indienne envers les Britanniques. C’est alors que dans la même année se tint la Mission Cripps dont le but était, de renouer le dialogue avec le congrès et d’obtenir officiellement leur soutien dans la guerre. Stanford Cripps, envoyé par Churchill, promit un gouvernement autonome après la guerre et la possibilité de la fondation du fameux territoire séparé pour les musulmans. Muhammed Jinah rejeta la proposition car considérée comme beaucoup plus centrée sur la création de l’union indienne que sur le futur territoire qui allait devenir le Pakistan. Les revendications de l’indépendance et la partition du pays s’affirmèrent davantage face aux propositions britanniques et prirent une ampleur considérable à travers le pays.

En 1946, une autre tentative diplomatique se solda par un échec cuisant. La Mission du Cabinet offrait un nouveau plan pour appréhender le transfert de pouvoir et réconcilier la Ligue Musulmane et le Congrès. Il consistait en la formation d’une union Indienne dont le système fédéral décentraliserait le pouvoir en plusieurs provinces (hindoue, musulmane, princières, etc.). Muhammed Jinnah accepta la proposition du cabinet, pensant qu’un système comme celui-ci préserverait la parité musulmane-hindoue. Mais alors qu’en face, le congrès avait également donné son accord, l’organe nationaliste se ravisa par méfiance, ce qui amena Jinnah à se rétracter également du plan. Les négociations étaient au beau fixe et l’impatience se mua en agressivité.


Mouvements de violences communautaires

Il est vrai que le Congrès National Indien se montra assez réticent à coopérer avec la Ligue Musulmane tout au long des discussions. Par exemple, les ministres du congrès ‘Hindu Raj’ de 1937-9 démissionnèrent par refus de former une coalition avec la Ligue. Leur volonté d’émancipation n’était pas tournée en priorité vers les musulmans mais envers les Britanniques. Depuis 1920, le congrès appela à un gouvernement autonome (Swaraj), et les mesures anti-colonialistes telles que les manifestations non-violentes ou encore les grèves de la faim s’intensifièrent. En 1930-31 le mouvement de désobéissance civil lancé par Gandhi s’enlisa à la suite du pacte Gandhi-Irwin, qui ordonna son arrêt en échange de la libération des prisonniers (tels Nehru et autres figures nationalistes.). Comment ne pas parler de l’emblématique Marche de sel de 1930 au centre de ce mouvement ? Les Indiens furent appelés à amasser les grains de sel au bord de l’océan Indien, ressource soumise au protectionniste et monopole britannique qui les obligeait à acheter (avec un impôt) plutôt qu’à récolter eux-mêmes la denrée.

Mais il a fallu attendre l’échec de la mission Cripps en mars 1942 pour que le mouvement anti-colonialisme connaisse un formidable regain de mobilisation. En effet, Gandhi appela en août les Indiens à unir leur force pour déloger les troupes britanniques du territoire. Ce mouvement est plus connu sous le nom de Quit India et perdura jusqu’en 1943. De nombreuses figures phare de la lutte pour l’indépendance furent emprisonnées comme Gandhi et Nehru lors d’arrestations de masse (concernant près de 90 000 personnes). La Ligue Musulmane ne s’associa pas à ce mouvement, afin que leur absence remarquée favorise l’avancement de leur propre revendication auprès des Britanniques. 

Si les mouvements furent jusqu’ici principalement tournés contre les Britanniques, en 1946, après l’échec de la Mission du Cabinet, les révoltes regagnèrent le pays sous une nouvelle forme. Le Direct Action Day pour la création du Pakistan, initié par Muhammed Jinnah, se caractérisa par des violences communautaires de grande ampleur (comprenant le Great Calcutta Killing de 1947) qui résultèrent de cette atmosphère latente et terriblement tendue entre les deux groupes. 

Un processus accéléré 

Alors qu’à l’origine le Premier Ministre Clement Attlee annonça en février 1947 que le retrait des Britanniques en Inde se fera courant juin 1948, l’intervention du Viceroi Lord Mountbatten catalysa l’émancipation. Envoyé en Inde pour s’assurer du bon déroulement des préparations pour l’indépendance et la dévolution de pouvoirs, Mountbatten était aux premières loges d’une réalité brutale qui se déchaînait sans merci. Il exhorta donc au gouvernement britannique un retrait plus rapide de la présence coloniale. C’est donc quelques mois après, le 3 juin 1947, que le plan de la partition fut annoncé pour être effective la nuit du 14 au 15 août, date où l’indépendance fut officiellement reconnue. 

Cependant, loin de calmer les tensions et d’apporter la paix après des décennies de lutte, la frontière dessinée entre l’Union Indienne et le Pakistan marqua le début d’autres épisodes sanglants. 

La délimitation entre les territoires fut incombée à Cyril Radcliffe, qui bien qu’il n’ait jamais mis un pied en Inde, dut, en l’espace de six semaines seulement, prendre cette décision historique. Bien évidemment, chaque nation désapprouva ce partage perçu comme injuste de chaque côté. Outre les Musulmans et Hindous, les Sikhs furent également impactés par la frontière tracée aveuglement. Le sous-continent fut donc départagé entre l’Union Indienne, le Pakistan et le Pakistan oriental. Une énorme crise de réfugiés survint alors : trouver un abri, de la nourriture et accéder à des conditions sanitaires décentes furent un combat permanent pour quinze millions de personnes. 

Dans ces pays récemment indépendants mais déjà profondément déchirés, certaines plaies ne seront jamais refermées. Les guerres indo-pakistanaises de 1947-8 et 1965 à propos de la région du Cachemire et celle de 1971 qui marque la création du Bangladesh entretiennent l’animosité et l’hostilité, qui teintent encore l’atmosphère d’aujourd’hui. La partition et l’indépendance ont été l’aspiration de toute une vie, mais la dure réalité a rattrapé les idéaux des uns et des autres. L’instabilité plana sur les nouveaux territoires libres, entretenue par les bouleversements qu’apportèrent les morts de Gandhi (tué par un extrémiste hindou) et de Jinnah en 1948. Les conséquences de la partition sont encore encrées dans la géopolitique actuelle, et il est délicat de sous-estimer ce que pourrait entraîner le sentiment blessé et rancunier de certains nationalistes. 

Pour aller plus loin:

This bloody Line (2017)

Asim Roy, ‘The High Politics of India’s Partition: The Revisionist Perspective’ Modern Asian Studies, 24.2 (1990)

Gyan Pandey, Remembering Partition – chapter 3

Océane Guyard