Ata Ata Hoglu Uglu

Vous ne comprenez pas ce titre ? Ni ce que vous faites ici ? Pas de panique, je vais tout vous expliquer… Il était une fois, à la fin des années 1970, un artiste musical qui ne connaît pas le succès escompté : Philippe Ulrich. En 1980, diplômé d’un CAP cuisine, il se voit censurer “Le Roi du Gasoil”, un de ses titres recommandé à Europe 1 par Serge Gainsbourg. Vivant de cours de musique prodigués à droite à gauche, ses maigres revenus lui permettent à peine de s’acheter du lait, du pain et un paquet de cigarettes. C’est d’ailleurs sur le chemin pour aller acheter ces dernières qu’il fît une rencontre qui bouscula à jamais sa vie et sa carrière. L’auteur déchu eu un coup de foudre pour un écran animé au travers d’une vitrine : un micro-ordinateur ZX-80 de la marque Sinclair. Rassemblant ses économies, espérant programmer de la musique électronique, le musicien de 29 ans accompli un acte désespéré. Trônant dans sa chambre de bonne parisienne, l’Homme interagit vivement avec la Machine au point de lui faire perdre toute notion du temps. L’artiste s’attarde si longuement à échanger avec son nouvel interlocuteur que son corps ne supporte plus ce travail acharné. Des crises de spasmes apparaissent au rythme des lignes de codes informatiques avalées par le nouveau créateur “vidéoludique”. Jamais Ulrich n’aurait pensé pouvoir reproduire sur son micro-ordinateur les jeux sur bornes d’arcades, testés quelques années auparavant au café Pierrette de Grenade-sur-l’Adour, où tous les midis il s’adonnait à Pong, Breakout et Space Invaders. Othello, premier-né d’un échange de deux mois avec le ZX-80, cesse d’être développé quand le “logiciel” bat le “maître”. 

« C’était le début, aucune autre boîte ne faisait ça »

En échange de barrettes mémoires, Ulrich brade son bébé. Il donne son logiciel à Direco, une société spécialisée dans l’importation des micro-ordinateurs britanniques de Sinclair Research. Là-bas, Ulrich rencontre Emmanuel Viau, lui aussi atteint du même virus. L’importateur profite de leurs compétences en commercialisant leurs productions sans jamais leur reverser un centime. En prenant contact avec l’usine de fabrication cinq ans plus tard, Ulrich apprend que plus de 100 000 exemplaires se sont vendus. Un sacré pécule qui ne sera jamais perçu.

Après avoir compris la leçon, les deux programmeurs décident de créer une société d’édition de logiciels dans l’objectif de gagner leur croûte grâce à leur nouvelle passion électronique. L’entreprise Ere Informatique est fondée le 28 avril 1983 dans un ancien magasin de chaussures du 27 rue de Léningrad dans le VIIIe arrondissement de Paris. Mission Delta, un simulateur de vol développé par Marc-André Rampon, est le premier succès de la jeune société. Bruno Bonnell et Christophe Sapet (les fondateurs d’Infogrames) se rendent jusqu’à Paris pour acheter des centaines d’exemplaires du jeu directement des mains des deux entrepreneurs afin de les revendre à la Foire de Lyon. Le tacticien Bonnell interpelle les deux fondateurs : « vos produits sont les meilleurs ». Philippe Ulrich précise a posteriori : « C’était le début, aucune autre boîte ne faisait ça ».

A la différence des autres studios et éditeurs, Ere Informatique déploie une véritable politique d’auteurs. L’entreprise voit, de cette manière, défiler des programmeurs de toute la France comme Didier Bouchon, ancien étudiant de biologie qui interpelle P. Ulrich de par son inventivité. Les deux entrepreneurs font figurer dans les modes d’emploi de leurs jeux des annonces telles que : « vos programmes, vos idées, sont peut-être les best-sellers de demain. Auteurs de logiciels : appelez Philippe Ulrich. » L’entreprise s’inspire du modèle de l’édition littéraire et s’inscrit à contre-courant des pratiques d’édition vidéoludiques d’alors. Ici, ce n’est pas le langage de programmation utilisée qui figure derrière la boîte de jeux (si ce n’est devant), mais les noms des développeurs. Ils ne sont pas salariés de l’entreprise, mais travaillent comme indépendants, ce qui leur permet de percevoir une redevance sur chaque vente, de posséder les droits de leurs oeuvres, voire de travailler depuis chez eux. 

Pour P. Ulrich les premiers déboires sont dus, en partie, à une mauvaise distribution et à un manque de gestion, domaines dans lesquels les concurrents de chez Infogrames et Loriciels excellent. Le microcosme de talents peine à s’imposer durablement de par la faiblesse de sa structure et de sa politique interne. Emmanuel Viau propose alors à Infogrames d’absorber son entreprise, elle qui a su créer un lien privilégié avec les créateurs de programmes vidéoludiques français. Marc-André Rampon, devenu directeur commercial, plombe les résultats de la société, principalement en essayant d’imposer la marque dans un marché hermétique aux créations françaises : les États-Unis. 

La course au jeu de Noël : le témoin d’un passage à l’ère proto-industrielle

Contraint de démissionner d’Ere Informatique, Rampon se venge en vendant ses parts à Infogrames pour 700 000 francs (soit 175 000 euros). Lorsque l’éditeur villeurbannais devient majoritaire, deux mondes s’affrontent : l’un artisanal, proche des auteurs, où règne une créativité qualifiée de «Woodstock Informatique» ; l’autre s’apparente à une structure de développement industriel composée de plus de soixante-dix salariés, qui tentent, autant que faire se peut, de s’étendre au travers de ses productions. L’appétit de la marque au tatou est tel que le chercheur Colin Sidre parle d’une « galaxie de studios » pour désigner sa politique de rachat.

Comme chaque année, la période des fêtes est propice à l’achat de masse. Les deux écuries s’engagent, chacune de leur côté, à sortir LE soft de Noël. Cette distinction, comme le  raconte le journaliste Daniel Ichbiah, est visible par le parti pris de l’équipe d’Ere de créer un univers de science-fiction de toute pièce : L’Arche du Captain Blood. Pour le finaliser, Philippe Ulrich et Didier Bouchon s’exilent dans les Landes pour peaufiner une oeuvre tout droit sorti de leur imagination. La promotion du titre est assurée par les journalistes conquis de Science & Vie Micro. Conviés par Ulrich, ils emportent avec eux des esquisses préparatoires juste avant la sortie du titre en décembre 1987 sur Atari ST. Le magazine spécialisé réalise un reportage inédit de quatre pages et titre “Le plus beau jeu du monde”. Du côté de Villeurbanne, Bruno Bonnell mise sur la notoriété de la bande dessinée “Bob Morane” pour publier un jeu puisant dans un univers déjà embelli par la chanson du groupe Indochine. A posteriori, l’entrepreneur reconnaît que le personnage n’est plus tendance pour les jeunes à la fin des années 1980. Le jeu à vocation commerciale récolte la très faible note de 20 % dans les colonnes de Generation 4 qui, quelques pages plus loin, affuble la note de 100 % à la production d’Ere Informatique. La rédaction exulte : “[…] je ne m’étonne pas du tout du succès de L’Arche du Captain Blood lors des fêtes de Noël […]. Sans hésitation, LE JEU de l’année 1987 sur Terre et ailleurs !” Le jeu de science-fiction rencontre un tel succès (inespéré pour ses créateurs) qu’il est en rupture de stock en janvier 1988. A l’inverse, Bob Morane rencontre un échec commercial. Infogrames doit subir des retours beaucoup plus nombreux que les ventes réelles.

Ere Informatique connaît un succès sans précédent à l’international. Programmé par Didier Bouchon, scénarisé par Philippe Ulrich et dessiné par Michel Rho, l’épopée de Blood se vend à 100 000 exemplaires toutes plateformes confondues. Cerise sur la disquette : Jean-Michel Jarre accorda gracieusement à Philippe Ulrich d’utiliser sa musique. De cette manière, le titre Zoolook est transformé en un thème dans le jeu. Le nom de l’artiste, visible sur la boîte du jeu, est un élément promotionnel de taille. En juin 1988, suite au succès commercial des aventures du spationaute, Ulrich créé le label Exxos pour accompagner sa sortie aux États-Unis. Toutes les productions vidéoludiques du studio axées sur le thème de la science-fiction et de la fantaisie sont dès lors signées de ce nouveau label. 

Un micro-ordinateur pour tous les gouverner !

Pour créer l’événement devant la presse et les passants interloqués, Philippe Ulrich se donne en spectacle le 12 juin 1988 au Studio 102 sur les Champs-Elysées. Improvisé prêtre, il clame en l’honneur d’une divinité : « Ata Ata Hoglu Huglu ». La cérémonie peut commencer. Ulrich, accompagné de ses acolytes, casse à coups de marteau le micro-ordinateur ayant servi à la programmation du jeu. Les composants informatiques sont ensuite minutieusement distribués entre les spectateurs atterrés et les journalistes. Ces derniers, invités au préalable, contribuent fortement à la promotion du prochain jeu du nouveau label inauguré par le cinéaste Alexandro Jodorowski : « Exxos est bon pour toi ! ».  Selon Philippe Ulrich, il contribue à élever le jeu vidéo au rang d’« art noble ». Il compare sa démarche artistique aux différents courants qu’a traversé l’art pictural : « Exxos […] va amener cette expression artistique à tous les habitants de la galaxie. » 

Profitant des événements abracadabrantesques promus par Ere Informatique, Loriciels, l’éditeur concurrent, répond à Exxos en organisant une conférence de presse dans le parc d’attraction de la Mer de Sable. Habillés comme des cow-boys, les fondateurs de l’entreprise mettent en joue les journalistes : « Nous voulons les plans du prochain jeu de Loriciels, sans quoi nous vous livrerons en pâture aux adeptes d’Exxos… ». 

Pour vous donner un ordre d’idée de la teneur de ces cérémonies, une vidéo est actuellement en ligne sur la chaîne Youtube de Philippe Ulrich. Presque invisible, il s’agit d’une des rares archives vidéo de cette époque :

Sources : 

  • AmsLive, numéro 16, p. 21-23
  • Generation 4, numéro 3, mars/avril 1988, p. 18, p. 102-103
  • Micro News, numéro 23, juillet/août 1989, p. 6-9
  • Science & Vie Micro, numéro 45, décembre 1987, p. 140-144
  • ICHBIAH Daniel, La Saga des jeux vidéo, Pix’n Love, 1997 

Sitographie : 

Rémy Létang