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Capharnaüm de Nadine Labaki, une réalité au Liban ?

« Je veux attaquer mes parents en justice pour m’avoir mis au monde » ; c’est ainsi que Zain intente un procès pour faire en sorte « que les gens qui n’ont rien n’aient pas d’enfants ». Zain, c’est le personnage principal du nouveau film de Nadine Labaki, Capharnaüm. Enfant libanais de 12 ans, il mène une vie de misère dans les rues de Beyrouth. Après le mariage forcé de sa sœur de 11 ans avec un jeune adulte, Zain fuit sa famille et découvre Rahil, une réfugiée éthiopienne qui tente, tant bien que mal, de survivre avec son garçon de 2 ans, Yonas. S’ensuit alors une complicité étonnante entre le jeune adolescent et le petit garçon dans les bidonvilles de Beyrouth gorgés de misère. Mais en retournant chez lui, Zain découvre que sa sœur est morte (sûrement d’une fausse couche), la vengeance le possède et il décide rageusement de poignarder le mari. Il est alors emprisonné et décide de porte plainte contre ses parents.

Ce film divise les critiques de cinéma. En effet, il reçoit le prix du Jury du Festival de Cannes en mai 2018. Mais beaucoup regrettent fortement son « misérabilisme » et un pathos trop exagéré.

Misérabilisme ou non, il s’agit d’un film, d’une fiction ; mais la situation dépeinte dans Capharnaüm est-elle la réalité ? La misère enfantine est-elle courante au Liban ? Peut-on réellement reprocher le misérabilisme du film au vu de la réalité ?

Quelques chiffres

Longtemps considéré comme « la Suisse du Moyen-Orient », le Liban véhicule une image d’un pays stable tant économiquement que politiquement. Et l’Occident s’enthousiasme souvent de cette soi-disant réussite au vu de la situation politique de la région. L’économie libanaise repose essentiellement sur le secteur bancaire dans un système libéral en proie à des risques imprévus et incontrôlés. Mais il est vrai qu’après une guerre civile longue de 15 ans (entre 1975 et 1990) et l’occupation syrienne qui suivit jusqu’en 2005, l’économie libanaise repartait à la hausse dans la deuxième moitié des années 2000. En effet, la croissance du PIB de 2007 à 2010 oscillait entre 8 et 10 % par an. Depuis elle a ralenti puisque le PIB augmente que d’environ 1 ou 2 % par an. Cela impacte le taux de chômage, qui a augmenté de 14,6 points entre 2009 et 2014.

Le début de prospérité économique n’a pas pu ralentir la misère sociale au point de l’éradiquer. L’État libanais a sa responsabilité, puisqu’avec ce système économique libéral, il intervient peu dans la lutte contre les inégalités. C’est ainsi que malgré une bonne santé économique dans les années 2000, la pauvreté reste un fléau majeur dans la société libanaise. On comptabilisait en 2004 (dernière mesure fiable) 28,5 % de la population sous le seuil de pauvreté – qui équivaut à moins de 4$ par jour.

Le Liban est donc un pays en développement comme la plupart de ses voisins hormis les pays du golfe. Son IDH (Indice de Développement Humain) moyen de 0,763 en 2017 témoigne d’un Etat qui ne sort pas de l’ordinaire par rapport aux autres pays arabes. Autre exemple, le taux d’alphabétisation des jeunes (15-25 ans) qui atteint 98,8 % en 2010 ; un chiffre pas étonnant comparé à des pays comme la Jordanie ou la Libye qui ont un taux d’alphabétisation de 99 ou 100 %.  

En ce qui concerne la condition des enfants, Nadine Labaki dessine un portrait poignant sur le quotidien des jeunes libanais. D’après les chiffres de l’UNICEF en 2012, ce quotidien est une réalité mais dans une moindre mesure : les jeunes enfants subissant une précarité exécrable et une extrême pauvreté sont une minorité dans le pays du cèdre. Ainsi, selon l’UNICEF, 1,9 % des enfants libanais travaillent, un pourcentage équivalent à ceux de la Jordanie (1,9 % des enfants jordaniens travaillent) et de la Turquie (2,6 % des enfants turcs travaillent). D’ailleurs dans Capharnaüm, Zain est bien l’un des seuls enfants de son quartier à travailler et à ne pas aller à l’école, on le voit jalouser les autres enfants lorsque ceux-ci rentrent de l’école. Pour ce qu’il s’agit du mariage de sa sœur, Sahar, alors qu’elle n’a que 11 ans, c’est aussi une réalité mais une minorité : l’UNICEF considère que 1,2 % des enfant libanais se marient à 15 ans. Dernier point, l’enregistrement des naissances. En effet, lorsque Zain envisage d’émigrer vers la Suède, il retourne chez lui et demande à son père ses papiers. Celui-ci lui rétorque brutalement qu’il n’a pas de papiers. Encore une fois, il s’agit là d’une extrême minorité puisque 99,5 % des naissances libanaises sont enregistrées.

Une autre réalité, celle de la rue

Mais cessons les chiffres, qui reflètent une réalité mais guère la réalité. Voyons celle des rues. On ne peut pas contester l’enquête de terrain de la réalisatrice. Elle a, pendant 3 ans, observé les rues Beyrouthines pour préparer ce film. Selon elle, force est de constater la misère de ces rues : « Rien n’y est fantasmé ou imaginé, au contraire. Des enfants comme Zain, il en existe des centaines, des milliers, et aucun ne vous dira qu’il est heureux d’être né. De tout ce que j’ai vu ou vécu, il y a des choses que je n’ai pas gardées, par pudeur. Ce qui arrive aux personnages du film est nettement moins terrible que dans la réalité » affirme-t-elle. D’ailleurs, Nadine Labaki avait une volonté de mettre en avant des personnes qui connaissaient cette misère mieux que quiconque. C’est ainsi que Zain est interprété par Zain Al Rafeea, un réfugié syrien de 12 ans ; Yordanos Shiferaw, qui interprète le rôle de Rahil, est elle-même une réfugiée éthiopienne. La réalisatrice libanaise a voulu faire parler la misère à travers des acteurs qui vivaient eux-mêmes la situation dans laquelle ils jouaient. L’expression des émotions est alors on ne peut plus naturelle puisque Nadine Labaki n’avait « qu’à demander aux acteurs d’être eux-mêmes, car leur vérité suffisait, et ce film est devenu comme un champ d’expression, un espace où eux-mêmes pouvaient exposer leurs souffrances. »

Une réalité amplifiée par la venue des réfugiés

De par sa position géographique, le Liban est une terre qui a accueilli et continue d’accueillir de nombreux réfugiés. Dès 1948 et la Nakba (exode de la population palestinienne), des réfugiés palestiniens s’installent dans ce pays. Si c’est encore le cas aujourd’hui, ils sont beaucoup moins nombreux que les rescapés de la guerre civile syrienne. Ainsi, en 2017, l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA) dénombrait environ 500 000 réfugiés palestiniens. Selon cette agence, près d’un réfugié sur deux vivait dans un camp. Le cas des réfugiés syriens est tout aussi impressionnant : selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), on dénombre aujourd’hui, environ 950 000 syriens ayant fui la guerre qui sévit dans leur pays (la moitié de ces réfugiés syriens étant des enfants). Ce chiffre a été multiplié par 52 depuis 2012 – ils étaient à cette date-là 18 000. Les syriens représentent un quart de la population libanaise totale, et aujourd’hui environ 75 % d’entre eux vivent sous le seuil de pauvreté. Certaines régions accueillent massivement les réfugiés, comme le Bekaa (à l’est du pays de Baalbek à Zahlé) où 40 % de la population est syrienne.

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Source : Le Monde

Mais cette arrivée impressionnante de réfugiés – syriens ou palestiniens – pose problème. En effet, le Liban est un petit pays, avec une économie qui se fragilisait à partir des années 2010 – la dette publique libanaise représentait 160 % du PIB en 2016. Par conséquent, il est difficile pour l’État d’investir dans des infrastructures suffisantes pour préserver non seulement des conditions de vie décentes, mais une sécurité pour tout le monde. C’est ainsi que la plupart des réfugiés sont parqués dans des camps insalubres avec des problèmes d’eau, d’électricité et de traitement des déchets. Ces camps se transforment en bidonvilles sans aucune hygiène sanitaire. Le HCR considère que 83 % des naissances d’enfants réfugiés ne sont pas enregistrées ; les deux tiers des réfugiés dépendent de l’aide humanitaire. Ce climat désastreux, ces conditions de vie difficilement supportables mènent à une insécurité grandissante. De nombreux affrontements ont eu lieu dans les différents camps. Par exemple, entre le Fatah (l’Autorité Palestinienne) et le Front al-Nosra (rebelles syriens de la branche d’Al-Qaïda) au camp d’Aïn el-Héloué en 2017. Ce camp est l’un des plus grands camps de palestiniens : ils sont 20 000 à y vivre. Autre exemple, le camp d’Ersal (à l’est du pays près de la frontière syrienne) où durant l’été 2014, l’armée libanaise s’est vue batailler contre le Front al-Nosra. En 2017, c’est le Hezbollah (milice libanaise chiite) qui a affronté les rebelles syriens d’al-Qaïda.

À cause de cette situation insupportable, quelques syriens ont préféré regagner leur pays et leur maison plutôt que de continuer à vivre dans cette misère absolue. C’est ainsi que depuis 2017, 14 000 réfugiés syriens ont (re)passé la frontière malgré la crainte du régime.

Voilà la toile de fond de la réalité libanaise ; les réfugiés composaient la principale source d’inspiration pour Nadine Labaki. On peut voir dans le fait que le jeune Zain n’ait pas de papiers une misère universelle, qui n’a pas de nationalité. Le personnage de Zain est considéré comme libanais, l’acteur est syrien, mais il peut aussi représenter les jeunes réfugiés palestiniens.

Les critiques les plus virulentes reprochent les violons, certains tics cinématographiques trop exagérés, mais la situation sociale au Liban est on ne peut plus difficile, la misère enfantine y est réelle depuis l’arrivée des réfugiés qui a accéléré la propagation de la pauvreté.

Léon Scheid

La résurrection de l’hébreu

    En 2018, l’État d’Israël a officiellement rétrogradé sa deuxième langue officielle, l’arabe littéraire, au titre de langue nationale, pour garder l’hébreu comme seul et unique idiome officiel. Aujourd’hui, clé de voûte de la société israélienne et ciment des communautés juives autour du monde, l’hébreu a resurgi après des siècles de silence. Troisième langue sémitique la plus pratiquée après l’arabe (et ses variétés) et l’amharique, c’est aussi la langue vivante sémitique qui possède la plus ancienne écriture et pratique orale, l’akkadien étant éteint depuis deux millénaires. La première inscription en paléo-hébreu, la pierre de Zayit, est datée du Xe siècle avant notre ère, et on estime que l’hébreu dit « classique » ou biblique a probablement été pratiqué jusqu’à la destruction des royaumes d’Israël et Judah entre les VIIIe et VIe siècles avant Jésus-Christ, soumettant les Hébreux à la captivité près de Babylone. L’araméen a presque remplacé l’hébreu qui n’était parlé que parmi les élites, en compétition avec le grec : une situation confuse de bi ou trilinguisme était alors en place en Terre sainte. À la suite des conflits confrontant les Juifs aux Romains au premier siècle de notre ère, les Juifs ont dû fuir la terre de lait et de miel et se sont réfugiés là où ils le purent, perdant ainsi la langue de leurs ancêtres… pour toujours ?

La mort lente

         Les Juifs restés en Judée à la suite de la destruction du temple de Jérusalem en 70 ont continué à parler l’hébreu dans une forme appelée mishnaïque ou rabbinique (c’est en fait l’hébreu qui fut utilisé par les rabbins, auteurs de la Mishnah la tradition orale juive). La Mishnah est justement le témoin de la situation linguistique de la région : l’hébreu reflète beaucoup d’influences araméennes et l’araméen occupe une place importante dans les Talmud de Jérusalem et de Babylone rédigés entre le IIe et le IVe siècle. Les historiens et linguistes estiment que l’hébreu mishnaïque cesse d’être parlé dès les premières décades qui suivent la publication des Talmud, totalement supplanté par l’araméen palestinien dont l’expansion est facilitée par les massacres ponctuels des Juifs. Dès l’arrivée des Arabes en 638 et la colonisation de la Judée par ceux-ci, l’araméen est à son tour remplacé par l’arabe.

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L’hébreu du Talmud était une forme postérieure à l’hébreu biblique qui fut notamment influencé par l’araméen avant d’être supplanté par celui-ci.

   Les Juifs en exil ont gardé l’hébreu comme langue liturgique et, dans un premier temps, adopté la langue de leurs voisins. Dans un second temps, ils furent le plus souvent mis au ban de la société (notamment en Europe) et par la même occasion se sont développées des « variétés juives » des langues locales : le yiddish (judéo-allemand) et le ladino (judéo-espagnol) sont les langues les plus connues, mais il y existait aussi d’autres langues comme le yévanique (judéo-grec), judéo-berbère, sarphatique (judéo-français), judéo-malayalam en Inde. Ces langues retiennent la plupart du temps des caractères anciens et figés ainsi qu’une évolution phonologique différente des langues qui ont servi de base (e.g ladino/espagnol : sivdad/ciudad, la ville ; yiddish/allemand : beys/böse, méchant, sarphatique/français : aigror/aigreur).

Une langue superficiellement vivante

        De par le monde, l’hébreu fut remplacé par les langues locales sauf dans un seul cas : lors des cérémonies religieuses. En effet, la langue liturgique du judaïsme est restée l’hébreu dans sa forme biblique, et c’était probablement le seul contexte où cette langue était utilisée : lors des prières, dans les synagogues ou dans les foyers. Seule la religion était en mesure de faire survivre l’hébreu, mais nombre de savants firent aussi évoluer l’idiome. Al-Andalous formait un centre culturel gigantesque tant pour les musulmans que pour les Chrétiens et les Juifs, et c’est justement là-bas que ces derniers se penchèrent sur leur religion, leurs racines et leur langue. Maïmonide et tant d’autres ont poussé leur réflexion durant « l’âge d’or juif » ; par rapport à l’hébreu, beaucoup rédigèrent des traités de grammaire, de vocabulaire et enrichirent leur langue liturgique de mots empruntés à l’arabe, au grec, à l’araméen ou au ladino pour actualiser la langue. Bien que l’hébreu ait considéré éteint à cette période, faute de locuteur natif connu, on parle aujourd’hui d’hébreu médiéval lorsque l’on se réfère aux écrits laïcs de la période allant du Ve au XVe siècle. Cependant, un long déclin s’amorce dès le massacre des Juifs de Grenade par la population en 1066 et la Reconquista qui, achevée en 1492, entraîne l’expulsion ou la conversion des Juifs d’Espagne (et du Portugal en 1496). Contraints à fuir et à trouver refuge au Maghreb ou en Turquie, le foyer d’étude de l’hébreu se déplace en Europe de l’Est chez les Ashkénazes : c’est le début de la Haskalah.

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La culture juive en Espagne fut florissante au Moyen-âge.

     La Haskalah est un mouvement intellectuel juif qui apparaît au XVIIIe siècle en Europe de l’Est. Le but de ce mouvement était d’ériger le peuple juif comme un peuple distinct par son origine (la Judée), sa religion (le judaïsme) et sa langue (l’hébreu). Ces trois notions forment l’identité juive et ne peuvent fonctionner indépendamment les unes des autres. Le mouvement de la Haskalah voulait purifier l’hébreu des emprunts aux autres langues, considérant un retour à l’hébreu biblique, pur, pour la littérature et non plus l’utilisation du mishnaïque. Cependant, la volonté d’un purisme extrême faisait face à un problème : l’impossibilité d’actualiser la langue sans construire de nouveaux mots et ainsi dévier le but principal. Toujours est-il qu’une conséquente production de documents littéraires en hébreu puriste se constitua jusqu’à la fin du XIXe siècle.

La renaissance de l’hébreu, la naissance de l’hébreu moderne

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Éliézer ben Yehouda est considéré comme le père de l’hébreu moderne. Son fils Itamar est le premier locuteur natif de cette langue.

   Né à la fin de la Haskalah, Éliézer ben Yehouda (1858-1922) est considéré comme le père de l’hébreu moderne. Allant à l’encontre du mouvement, il crée de nouveaux mots pour mieux décrire le quotidien contemporain, et réfléchit à faire revivre l’hébreu, de pouvoir l’entendre dans les rues. Avec la montée du sionisme et les premières Aliyot (retours en Terre sainte), il prend l’initiative avec d’autres intellectuels de publier des journaux en hébreu et d’ouvrir des écoles hébréophones en Palestine dès les années 1880. Ensemble, ils imposent un usage exclusif de l’hébreu à leur famille et progressivement à leur cercle social. Il faut attendre le début du XXe siècle pour que les nouveaux arrivants juifs s’expriment massivement en hébreu ; le témoin de ce succès est la fondation de Tel Aviv en 1909 où l’hébreu a supplanté le yiddish. En réaction à la montée de l’hébreu, en 1913 les Juifs orthodoxes s’opposèrent et clamèrent que le caractère sacré de l’hébreu ne pouvait être souillé en étant utilisé pour d’autres sujets que la religion, et encourageaient l’utilisation du yiddish. On appelait cette période « la guerre des langues ». L’hébreu gardait la première place, et de plus en plus d’écoles ouvrirent, des journaux furent publiés, des juifs arrivèrent, fuyant les pogroms d’Europe centrale et de l’Est, et animés par l’idée de rentrer sur leur terre sacrée, eretz Israël. Toutefois, le mandat britannique a tranché sur la question et a instauré l’anglais, l’arabe et l’hébreu comme langues officielles du mandat de Palestine. Avec la Shoah, le yiddish perdit une très grande partie de ses locuteurs, et les nouveaux arrivants, d’Europe dans le jeune État d’Israël en 1948, en 1984 d’Éthiopie pour fuir la famine, en 1992 à la chute de l’URSS, apprirent à leur tour l’hébreu, faisant qu’aujourd’hui, on compte à peu près huit millions de personnes parlant l’hébreu moderne.

Augustin-Théodore Debsi-Pinel de la Rôte Morel

Basha Posh, au cœur des secrets de familles afghanes

Les « Basha Posh » pouvant se traduire littéralement par « habillée en garçon », sont des filles afghanes contraintes de changer leur identité à l’extérieur du foyer familial afin de profiter de certains droits. Ce phénomène de société a commencé à la fin du 20ème siècle en raison de la politique autoritaire instaurée par les talibans de 1996 à 2001, lorsque les femmes n’avaient plus du tout accès à l’éducation. La société afghane actuelle est patriarcale et l’idéologie talibane a laissé quelques traces de son passage (bien que l’Etat soit maintenant sous le contrôle de l’OTAN) ; les hommes n’ayant pas de fils se font appeler « Mada-Posht », qui est perçu comme le nom le moins flatteur à porter. Alors, pour lutter contre ces restrictions, des filles prennent l’apparence de petits garçons (coupe de cheveux et style vestimentaire vus comme exclusivement masculin) afin de contourner les idéologies et traditions sans protester contre ces dernières directement.

Les raisons expliquant ce mode de vie sont multiples : famille sans présence masculine, père en difficulté pour aider sa famille, choix personnel de l’enfant pour obtenir un droit à l’éducation plus favorable ou une liberté plus large. De nos jours, les filles ont droit à l’éducation mais son accès reste tout de même difficile ; le nombre de filles non-inscrites à l’école primaire et secondaire s’élève à 2,5 millions en 2011 (source : Save the Children) ; 46 % des afghanes atteignent la cinquième année de scolarisation (le taux est de 63% pour les garçons) et 21% sont inscrites dans l’enseignement secondaire comparé à 43% pour les garçons (source : L’Afghanistan-libre).

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Droits d’auteur : Copyright Adam Ferguson 2009

Les différents types de basha posh :

Chaque situation de Basha Posh est singulière, mais il peut exister des similarités entre certains cas. D’ailleurs, ce choix de vie peut résulter de raisons différentes, il peut émaner d’un choix ou d’une obligation familiale :

Il y a d’abord celles qui y sont forcées car leur famille est sans fils et que leurs besoins sont importants (pas de revenu suffisant pour nourrir la famille, manque de présence masculine pour accomplir des tâches quotidiennes comme faire les courses, accompagner les femmes à l’extérieur).

Une autre catégorie, plus rare, concerne celles qui sont élevées et vivent avec une double identité depuis la naissance. Cela peut s’expliquer dans les cas d’une famille gérée par une mère monoparentale ou sans aucune présence masculine dans le foyer.

En général, cela ne dure qu’un temps pour elles. À la puberté, elles reprennent pleinement leur identité féminine et peuvent avoir du mal à se voir retirer certains droits. En grandissant, elles tiennent des modes de vie conformes aux traditions attendues pour les femmes.

Le dernier cas vise des filles ayant au moins une présence masculine mais choisissant ce mode de vie pour profiter pleinement de leur liberté. Elles assument leur androgynisme même une fois la puberté passée.

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Source : She is my son, Alexander Avilov, RT documentary, 2016

Cette particularité permet une certaine émancipation des jeunes filles, dans le sens où même si elles masquent leur identité, elles ont accès à la liberté individuelle (le fait de sortir seule, être éduquée, pratiquer un sport…) et montrent qu’elles ne s’asservissent pas aux règles qui les freinent dans leur développement personnel. En revanche, le fait de rester caché ne permettra pas de meilleures conditions pour les femmes à long-terme, la principale cause de ce frein est due au fait qu’elles ne peuvent pas s’affirmer ni protester clairement contre les idéologies déjà instaurées. Malgré la persistance de ce phénomène social, les conditions des femmes semblent s’améliorer peu à peu. En effet, en 2011, il y avait 2,4 millions de filles dans l’éducation primaire et secondaire comparé à 5000 en 2001 (source : Unicef).

Sabrine BEN MANSOUR

 

Après le printemps : de la Révolution à la disparition

Ce troisième et dernier article est consacré aux combattants syriens, à leurs revendications, leur quotidien, leur condition. Tout cet article sera basé sur les travaux de Romain Huët, maître de conférences à l’Université de Rennes 2 et chercheur au CNRS, travaillant sur le rapport entre souffrance et lutte sociale. A partir de cela, nous évoquerons ce qui peut amener des individus « ordinaires » à s’engager dans une lutte armée, et effleurerons le monde des combattants.

Des hommes « ordinaires »

Ils étaient chauffeurs routiers, commerçants, agriculteurs, menuisiers, étudiants, et désormais ils sont combattants. Certains pères de famille, d’autres fiancés, célibataires, ils menaient des vies ordinaires, fait de routines, de peurs certes, mais de repères.

Lors de ses deux voyages en 2014, le sociologue Romain Huët a pu intégrer deux brigades de moudjahidines affiliées au Front islamique dans la région d’Hama. Il explique que ces cellules sont composées d’environ 150 hommes (aucunes femmes combattantes ici), souvent formées sur une base géographique (hommes du même village). Ils n’ont, pour la plupart, aucun passé militant et 80% d’entre eux n’ont pas reçu de formation militaire. Néanmoins, certains d’entre eux ont participé au soulèvement avorté de Hama en 1982, et cet évènement reste une référence collective à tous les combattants. Ils ont majoritairement entre 20 et 30 ans et ont rejoint la brigade la plus proche par affinités ou bouche-à-oreille. Les chefs de brigades sont des notables locaux ou des anciens militaires de carrière. Les chefs ont justement été choisis, soit pour leurs capacités stratégiques militaires et leurs connaissances dans la gestion d’effectifs, soit grâce à leur argent qui leur a permis d’acheter des armes, de payer des hommes, etc.

Un « basculement-subjectif » dans la lutte armée

Huët tente dans ses travaux d’expliciter les raisons qui ont poussé ces individus ordinaires à s’engager dans la lutte armée. Un des motifs qui semble partagé par tous les combattants est celui de l’injustice. Ils expliquent tous avoir été victime un jour ou l’autre dans leur vie d’une humiliation, d’une injustice, d’une arrestation, d’un traumatisme. Ainsi, il semblerait que toute cette frustration gardée depuis des dizaines d’années, se voit enfin offrir une possibilité de s’exprimer, de laisser une place à la vengeance, par la lutte armée. Avec l’effervescence du Printemps arabe, et la victoire du peuple égyptien et libyen par le renversement des régimes en place, les syriens ont pu apercevoir un espoir de liberté, un moment à saisir.

Lorsque le chercheur tente d’interroger les combattants sur leur basculement vers la lutte armée, ceux-ci ont dû mal à s’exprimer clairement et il semblerait qu’ils ne puissent se représenter ces actes de violences comme individuels, mais comme collectifs et impersonnels. Le rapprochement est ici fait avec les travaux de Hannah Arendt sur Eichmann. Ainsi, l’incapacité de ces hommes à communiquer sur leur basculement peut être assimilée à l’incapacité de Eichmann à penser ses actes. La réalité dans laquelle ils ont été plongés est d’une violence telle, que les combattants s’y serait détachés, auraient comme bâti des murs entre leur condition et celle d’autrui, ont dû développer une insensibilité au réel et une accoutumance à l’horreur.

Entre deux combats : la distraction et l’ennui

Afin de rendre leur vécu plus supportable et de pouvoir continuer à supporter le chaos ambiant, les combattants tentent de se construire des moments de détente, de relâchement, de soulagement. Romain Huët décrit les longs moments d’attente entre deux combats, où les combattants s’adonnent à des activités de loisir. Certains jouent à Candy Crush, d’autres à des jeux… de guerres, certains écoutent de la musique, et les soirées bavardages et potins sont souvent de mise. Mais cette apparente tranquillité se voit perturbée par la menace permanente des bombardements, qui installent une angoisse constante dans l’esprit des combattants. Ainsi, en 2014, le sociologue dénombre pas moins de 20 à 30 bombardements quotidiens sur la zone où ils étaient. Le monde des combattants est ponctué de changements brutaux entre lenteur de l’ennui et la rapidité du combat.

L’expérience du chaos

Le monde des combattants est clairement fait d’ordre, mais celui-ci est constamment mis en danger par l’incertitude propre à la guerre. La guerre n’est pas juste une destruction des corps et des biens, mais aussi l’effondrement des sens, du sens que chacun donnait à son vécu. Les combattants ont été brusquement arrachés à leur quotidien, qui, bien que douloureux, leur offrait une sorte de confort, d’assurance du lendemain. Ils sont ensuite passés par l’euphorie de la révolution durant les premiers mois du soulèvement, où tout est en mouvement, les idées émergents, deviennent accessibles. Puis vient l’enlisement du conflit, le chaos s’installe peu à peu, enterrant l’effervescence du commencement, éloignant les possibles. Voici le ressenti du sociologue sur le chaos ambiant : « Cette confusion s’explique essentiellement par le fait que dans ce terrain, se joue un effondrement des formes au bénéfice de quelque chose de précaire, d’aménagements provisoires, d’une instabilité générale qui menace constamment les choses. La configuration même des paysages en est l’exemple typique. À A’zaz, Alep ou Murek, le paysage de poussière, d’acier et de gasoil est toujours insaisissable. Il est fait d’irrégularités et de changements liés au déplacement incessant des lignes de front et aux destructions permanentes. À mesure que nous nous avançons dans ces villes désertes ou que nous nous enfonçons vers les fronts étroits, au milieu des décombres, des murs éventrés et des rues dévastées, il est difficile d’accrocher ses yeux à des points fixes »

Face à un monde où l’instabilité des choses est constante, où il faut faire face à la destruction permanente, les combattants perdent peu à peu leur clarté quant à leur engagement.  

De la révolution à la disparition

Lors de ces premiers voyages en 2012 et 2013, Romain Huët note l’enthousiasme et l’envie de bâtir le réel des combattants. Les possibles leurs semblaient à portée de main et la victoire proche, comme en témoigne cet extrait d’entretien avec un combattant :

« On est en train de construire la nouvelle Syrie. Bachar n’a pas le choix que de partir. Et il va partir bientôt, c’est sûr. On est proche de Damas. Demain, si Dieu le veut, on ira dans le centre […] Je me vois dans quelques années, sur les collines surplombant Alep, contempler la ville tranquille, regarder les jolies filles et me réjouir de ces jours paisibles […] On a déjà goûté la liberté et on ne peut la sacrifier. […] On mettra en place une démocratie où tout le monde vivra, où les institutions seront justes, où la corruption sera éradiquée, où on pourra vivre notre foi, où tous seront libres. »

Mais déjà en 2014, soit 3 ans après le début du soulèvement, la fin du conflit semblait s’éloigner de plus en plus. On ne parle désormais plus des jours passés et des jours à venir, mais du chaos présent. C’est une survie au jour le jour, où les combattants se font à l’idée que ce désordre temporaire de la révolution, s’était transformé en quotidienneté. Ils s’accommodent désormais de l’omniprésence de la mort.

« Notre situation est de mourir. Nos tombes sont déjà creusées. Elles nous attendent. On va tous y passer, personne n’échappera au trou. […] Nous mourrons tous les uns après les autres. Nous n’avons aucune issue. C’est là notre destinée, c’est là notre combat pour Dieu. […] Je vais mourir bientôt dans cette guerre. Au fond, il vaut mieux ça. » (Extraits de conversations avec deux combattants)  

À suivre…

Liens utiles

– Film/documentaire co-réalisé par Laurent Lhermite et Romain Huët « Après le printemps : vie ordinaire de combattants syriens » :

https://llhermite.wixsite.com/alp-lefilm

– Interview TV5 Monde de Romain Huët sur les combattants syriens : https://www.youtube.com/watch?v=oQp4ucrcxuk

Article Romain Huët dans MédiaPart « Plongée dans l’ordinaire des combattants rebelles syriens » : https://www.mediapart.fr/journal/international/021014/plongee-dans-lordinaire-des-combattants-rebelles-syriens

– Emission Radio France Culture sur les engagés volontaires en Syrie : https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/engages-volontaires-se-battre-pour-des-idees-44-le-retour-guerriers-nouvelle-generation-en-syrie

Johanna Courtel

La Palestine à Tourcoing ou la Beauté en exil

                Depuis le 15 septembre 2018, l’Institut du monde arabe de Tourcoing présente sa deuxième exposition temporaire : Pour un musée en Palestine.  Des œuvres en provenance du monde entier font une halte à Tourcoing avant d’atteindre leur destination finale : Jérusalem-Est.

Un projet en construction depuis 2009

       Les vers de Mahmoud Darwich (1941-2008) résonnent : « La Palestine est belle, variée, riche en histoire. ». Les portraits du poète palestinien sont nombreux dans l’exposition pensée par son traducteur Elias Sanbar, l’artiste Ernest Pignon-Ernest et Jack Lang, président de l’Institut du monde arabe.

        C’est en 2009 que le projet commence à se dessiner. Inspirés par le « Musée de l’Exil » dénonçant l’apartheid en Afrique du Sud dans les années 80, les trois initiateurs ont pour objectif la création d’un « Musée d’art moderne et contemporain en Palestine ». Mais le projet rencontre une série d’obstacles, parmi lesquels la difficulté d’accès à un terrain libre à Jérusalem. C’est pourquoi, ce n’est que six ans plus tard, le 16 octobre 2015, que le partenariat est signé entre Jack Lang et Elias Sanbar.

Un « musée pour la Palestine » et non « de la Palestine »

         Elias Sanbar s’attache à cette distinction. En effet, le musée n’entend pas transmettre la culture palestinienne, ni traduire la question palestinienne. Bon nombre de musées ayant cette fonction existent déjà. Celui-ci fonctionne grâce à la coopération, la solidarité et surtout les dons d’artistes européens et arabes qui se sentent concernés par la création d’un musée national dans la capitale : Jérusalem-Est. Parmi eux, Jean-Luc Godard, qui a offert son dernier film Le Livre d’image (2018) à la collection du musée.

Voyage au cœur de l’exposition

             

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1- Portrait de Mahmoud Darwich, 2008, Dessin sur papier, Ernest Pignon-Ernest / 2 – Portrait de Yasser Arafat, 2004, Lithographie et dessin du papier, Ernest Pignon-Ernest

           La voix d’Elias Sanbar introduit l’exposition. Il parle d’un « lieu de beauté et d’esthétique » susceptible, à terme, de devenir un « lieu de réconciliation ». Le traducteur de Mahmoud Darwich nous dirige vers un portrait du poète situé à côté d’un second de Yasser Arafat (1929-2004), tous deux réalisés par Ernest Pignon-Ernest ; deux hommes qui ont consacré leur vie à la Palestine et aux Palestiniens.

 

Le photographe Bruno Fert était aussi l’invité de l’IMA-Tourcoing ce samedi 13 octobre.

Dans sa série de photographies intitulée Les Absents (2016), il s’intéresse à l’absence des réfugiés palestiniens en Israël. Quarante-neuf paysages, vestiges de villages palestiniens dépeuplés en 1948 sont photographiés : un vide qui témoigne d’une réalité glaçante.

Une touche d’espoir teintée de fraternité. Ainsi peut être décrite l’œuvre que Claude Viallat offre au musée. L’artiste a pris le soin de la diviser en deux. La partie ci-dessous reviendra au musée national de la Palestine, à Jérusalem-Est. L’autre partie, selon ses déclarations, s’installera en Israël.

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Claude VIALLAT
435a/2015
2015, Nïmes
Acrylique sur doublure de rideau

Entretien avec Elias Sanbar

Né à Haïfa en 1947, Elias Sanbar est un historien, poète, essayiste et traducteur palestinien. Sa famille s’installe au Liban dès la proclamation de l’Etat d’Israël (14 mai 1948). Depuis 2012, il est Ambassadeur, Délégué permanent de la Palestine auprès de l’UNESCO.

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Elias Sanbar à l’UNESCO, fr.unesco.org

Vous voulez situer le musée à Jérusalem-Est, ville actuellement occupée, quelles ont été les démarches pour mener à bien ce projet ?

Il n’y a pas de démarche. C’est une ville occupée. Il faut qu’elle soit libérée et elle deviendra à un moment donné la capitale de la Palestine. C’est normal qu’un musée national soit dans la capitale !

Avez-vous dû demander des autorisations pour organiser ce projet ?

Je ne demande pas d’autorisation à l’occupant. Je suis l’organisation palestinienne. Je suis l’ambassadeur de la Palestine à l’UNESCO, c’est une décision souveraine palestinienne et le musée sera dans la capitale.

Mahmoud Darwish a dit « Nous aussi nous aimons la vie quand nous en avons les moyens.» Est-ce que la création de ce musée et son implantation à Jérusalem-Est pourrait contribuer à donner, encore plus, les moyens aux Palestiniens d’ « aimer la vie » ?

D’abord, il faut être modeste et préciser que nous n’avons pas attendu le musée pour aimer la vie ! Donc c’est une chose permanente, constante.

Mais, c’est sûr qu’un musée comme celui-ci est un défi, une preuve que nous aimons la vie et qu’à un moment donné, nous savons que la vie sera plus forte que l’occupation et tout le cauchemar quotidien que nous voyons aujourd’hui.

Lors d’une interview sur France Culture, vous aviez parlé d’un musée « en exil » et non pas un musée « de l’exil ».

Pour le moment ce musée est exilé. Un musée de l’exil aurait permis de raconter l’exil, les camps de réfugiés et il faudra le faire ! Je ne suis pas en train de dire qu’il ne faut pas le faire, au contraire, il faudra le faire !

Mais, le musée dont nous parlons est fondamentalement un musée qui est aujourd’hui en exil parce qu’il n’est pas encore chez lui. Mais c’est un exil très temporaire. Il va repartir chez lui et sera dans la capitale.

Le musée pourrait-il être « un lieu de réconciliation » ?

Je pense que l’art peut être un lieu de réconciliation car c’est un lieu de vie. La guerre, les conflits sont des lieux de mort. Bien sûr, défendre une cause juste n’enlève rien à sa justesse. Mais, il est certain que la création artistique, le fait que des artistes se rencontrent peut devenir un lieu de réconciliation et donc un lieu de vie et de futur possible.

 

Anaïs CHETARA

 

Le Proche-Orient : une terre pas si inconnue des Français et des Britanniques

Aujourd’hui, le Proche-Orient est un foyer de conflits qui suscite un nombre important de préoccupations diplomatiques. Entre la chaotique guerre civile syrienne et l’interminable conflit israélo-palestinien, la communauté internationale et plus particulièrement l’Occident sont censés avoir un rôle d’arbitre, de médiateur pour la résolution la plus juste, équitable et sereine. Mais certains pays, comme la France et la Grande-Bretagne, ont déjà eu ce rôle de médiateur dans cette région du monde au lendemain de la Première Guerre Mondiale, en vain. Dira-t-on que l’Histoire est cyclique et que l’échec actuel des forces diplomatiques occidentales en Syrie et en Palestine est une réalité. Mais, rien ne sort de nulle part et l’ancienne présence française et britannique a eu une influence certaine sur la situation actuelle.

Une influence de longue date

Au début du XVIe siècle, l’Empire Ottoman commence son règne sur la région du Levant (actuels territoires de la Palestine/Israël, de la Jordanie, de la Syrie et du Liban) et ce, officiellement, jusqu’à la Première Guerre Mondiale. Officieusement, la France et la Grande-Bretagne avaient déjà une influence sur ces territoires. Dès le XVIIIe siècle, l’Église catholique charge la France de la protection consulaire des religieux présents dans l’Empire Ottoman. Mais en 1860, la communauté maronite (chrétiens orientaux majoritairement libanais) est victime de massacre de la part des druzes (musulmans de la branche chiite ismaélienne). Ces deux communautés vivent sur le même territoire du Mont-Liban. C’est alors que la “mission protectrice” française déborde et qu’elle vise à protéger non plus uniquement les religieux mais aussi les croyants. Par conséquent, Napoléon III intervient pour stopper les massacres mais aussi pour essayer de s’implanter dans cette région. Il parvient à donner à la France une influence, tout d’abord économique, en faisant de celle-ci l’investisseur principal dans les entreprises ottomanes, puis culturelle, en contrôlant et en gérant un certain nombre d’écoles ottomanes et 90 000 écoliers ottomans.

Paradoxalement, la volonté d’étendre l’influence française au Levant a pour objectif de concurrencer la présence britannique. En effet, l’Egypte est un protectorat britannique depuis 1882, et la Grande-Bretagne regarde l’Orient et le Levant comme une région stratégique sur le plan économique.

Les Accords de Sykes-Picot

Mais ce qui paraissait une concurrence donna une alliance. En mai 1916, en pleine Première Guerre Mondiale, François Georges-Picot et Mark Sykes négocient secrètement le partage des territoires arabes de l’Empire Ottoman entre la Grande-Bretagne et la France. Ces deux pays spéculent sur la défaite ottomane pour mieux s’implanter dans la région. Ainsi, la France contrôlerait les territoires libanais et syriens, la région de Mossoul en Irak et le sud de la Turquie, avec principalement le port d’Alexandrette. La Transjordanie (actuelle Jordanie), le sud de l’Irak avec Bagdad, le Koweït et le sud de la Palestine reviendraient aux Britanniques. La plus grande partie de la Palestine (de Gaza à Haïfa en passant par Jérusalem) serait sous contrôle international.

Dans ces négociations, un troisième acteur n’a jamais réellement été pris en compte. En 1915, lors de « la correspondance Hussein-Mac Mahon » (du nom du chérif de la Mecque et d’un haut-commissaire anglais en Egypte), les Hachémites – dynastie arabe provenant de la Mecque – décident de s’allier aux Britanniques pour lutter contre les Ottomans en échange de la construction d’un Etat arabe unifié. Mais les Hachémites n’ont pas eu leur mot à dire dans la répartition des terres entre Français et Britanniques lors des « Accords de Sykes-Picot ».

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Source : « Des accords Sykes-Picot… Au Proche-Orient contemporain », Philippe Rekacewicz

Les empires coloniaux conquérants

Mais en pleine Première Guerre Mondiale, une ressource devient nécessaire à la victoire : le pétrole, et les Britanniques s’en rendent bien compte. Or les alentours de Mossoul regorgent de nombreuses réserves. Mais, ces territoires sont sous domination française et en 1918, alors que la guerre se termine, les Britanniques envisagent sérieusement de négocier ces territoires avec les Français. La Grande-Bretagne souhaite également avoir le contrôle de tous les territoires palestiniens, qui, pour certains, sont sous domination internationale. C’est alors que la déclaration Balfour (du nom du ministre des Affaires Etrangères britanniques) du 2 novembre 1917 invoque « l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif ». Au-delà des aspirations sionistes, cette déclaration a plusieurs objectifs. Tout d’abord, il s’agit d’enrayer la révolution russe de février 1917 qui promeut l’arrêt de la guerre sur le front Est, l’objectif étant de freiner les engouements révolutionnaires en visant les quelques dirigeants de la révolution d’origines juives. Ensuite, l’intérêt est de séduire les nouveaux alliés américains, chez qui le sionisme est très répandu. Enfin, c’est aussi et surtout un prétexte pour pouvoir mieux s’implanter dans la région durablement.

C’est ainsi qu’en 1918, juste après l’armistice, Lloyd George négocie avec Clémenceau sur le sort de Mossoul et de Jérusalem. George lui dit qu’il veut Mossoul puis Jérusalem, Clémenceau répond sans hésiter : « Vous l’aurez ». Mais le président britannique Woodrow Wilson n’est pas de cet avis et préfère laisser aux peuples arabes le droit de disposer d’eux-mêmes. Il préfère alors que ce soit la jeune SDN qui se charge de ce “découpage”. Il finit par accepter l’idée de « mandats » de la SDN donnés à des pays « civilisés » qui doivent amener les peuples arabes à l’indépendance et à la création d’un Etat. Mais encore une fois les différents peuples autochtones concernés n’ont pas eu leur mot à dire. La conférence de San Remo en avril 1920 valide – avec quelques modifications et en prenant en compte les dernières négociations – le partage des territoires du Levant entre la France et la Grande-Bretagne. Ainsi, la Syrie et le Liban sont français, et la Palestine, la Transjordanie et l’Irak sont britanniques.

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Source : LeWebPédagogique

Une présence actuelle contrastée et contestée

L’Irak fut le premier pays du Levant à être indépendant, le 3 octobre 1932 ; s’ensuivirent le Liban français, le 22 novembre 1943, la Syrie française, le 14 avril 1946, et la Transjordanie, le 25 mai de la même année. La Palestine/Israël est le dernier territoire du Proche-Orient à obtenir l’indépendance de la part des puissances coloniales françaises et britanniques. C’est donc le 14 mai 1948, que l’État juif d’Israël acquiert son indépendance vis-à-vis du gouvernement britannique. C’est le début de la première guerre israélo-arabe, et la fin de l’influence territoriale des Britanniques sur cette région.

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Source : « Des accords Sykes-Picot… Au Proche-Orient contemporain », Philippe Rekacewicz

Mais c’est justement ce que l’on peut critiquer de la part de la Grande-Bretagne. Avec la France, elle s’est efforcée de s’implanter dans cette région en dépit des droits des peuples présents sur ces territoires ; mais étonnement, elle n’agit pas ou peu dans le conflit israélo-palestinien. Or, elle est en quelque sorte à la base de ce conflit, tout d’abord en permettant la création d’un Etat juif sur les territoires palestiniens, mais aussi et surtout en permettant le développement de la politique d’Israël, qui a fait et continue de faire subir aux Palestiniens une répression brutale, colonialiste et inhumaine. On peut aussi prendre l’exemple de la grande révolte palestinienne de 1936-1939 qui a vu les nationalistes palestiniens être écrasés par l’armée britannique en personne. Mais après s’être dédouanée de toute politique israélienne au moment de l’indépendance, la Grande-Bretagne disparaît de toute négociation visant à la paix, et à la fin du chaos entre Palestiniens et Israéliens.

Si l’on reproche aux uns de ne pas assez intervenir, on peut, à l’inverse, reprocher aux autres de trop en faire. En effet, les autorités françaises nouent, à partir de 1999, des relations ambiguës avec la Syrie et la famille al-Assad. Bachar al-Assad rencontre Jacques Chirac la première fois le 8 novembre 1999, alors qu’Hafez, le père, est sur le point de mourir et de laisser la place à son fils. La stratégie française est alors d’entretenir de bonnes relations avec le régime syrien pour qu’il se démocratise et se libéralise. Mais rappelons que c’est un régime autoritaire, quasi dictatorial, où les libertés sont restreintes. Le président français en a fait l’expérience lorsque qu’il découvrit la réelle nature du régime syrien et de son dirigeant. Jacques Chirac suspend alors toutes relations avec la Syrie. Mais en 2007, le dictateur syrien profite de l’élection d’un nouveau président français pour renouer une entente avec la France. Bachar al-Assad promet une nouvelle fois plus de libertés pour son peuple. Nicolas Sarkozy l’accueille donc pour le 14 juillet 2008, en affirmant que la France et la Syrie entament « de nouvelles relations, pas pour quelques jours, pas pour quelques semaines ; des relations structurelles, stratégiques ». Depuis, la France a enfin abandonné Bachar al-Assad, en appuyant les opposants du régime pendant la guerre civile.

Ainsi, la France et la Grande-Bretagne ont un rôle important à jouer dans la résolution des conflits syrien et israélo-palestinien. Au vu de leurs histoires et de leurs actions, ces deux pays ont influencé la région culturellement, historiquement, mais surtout politiquement. Au moment d’une indépendance tardive – celle-ci aurait pu s’effectuer juste après la chute de l’Empire Ottoman – ces puissances coloniales ont manqué d’accompagner les pays indépendants vers une construction sereine d’un Etat, causant, en partie, les problèmes actuels.

Léon Scheid

Une histoire à raconter : Mossadegh ou une autre histoire populaire de l’Iran, l’espoir pour la démocratie de l’Iran

Il est de ces histoires qui tendent à s’oublier, il est de ces personnes dont l’héroïsme restera muet. Il est de ces vies perdues pour une cause oubliée. Il est de ces histoires à raconter.

Mossadegh, l’espoir de la démocratie en Iran ou la tragique victime du coup anglo-américain, raconte par sa tragique vie, l’Histoire Moderne de l’Iran entre espoir et trouble. Entre aurore et crépuscule. Son Histoire raconte comment, à la suite d’un événement historique, l’histoire d’un pays peut brutalement changer du jour au lendemain.

L’Iran, pays ancestral du savoir, berceau de tant et tant d’illustres sages et temples de la religion philosophique monothéiste avec le zoroastrisme, a de nos jours une histoire immédiate des plus compliquées à déchiffrer. Il est aujourd’hui quasiment impossible d’aborder neutrement le cas de ce pays et pour cause, le discours du 29 janvier 2002 de George W.Bush qui qualifie, entre autres, l’Iran comme ennemi du monde et faisant partie de l’axe du mal avec la Corée du Nord et l’Irak. Depuis ce jour, les rapports diplomatiques des pays atlantistes sont des plus tendus et inaudibles. A raison ou à tort.

Mais derrière ce mirage de poussière qui nous brûle les yeux, se cache une histoire fabuleuse ; une autre histoire moderne qui aurait pu être écrite si, en 1953, il ne s’était pas passé ce qu’il s’est passé. A la manière de la série 22.11.63, revenons sur ce moment précis qui changea le cours de l’Histoire de l’ancienne Perse.

Mossadegh, un premier ministre trop populaire.

L’histoire de Mossadegh en elle-même n’a rien d’ordinaire. Dès son plus jeune âge, il vit des choses qu’aucun gamin normal de cet âge ne peut imaginer vivre durant sa vie. Rien d’étonnant que son destin fut aussi grand et tragique telle une tragédie grecque.

Mossadegh est né en 1882 à Téhéran et meurt en 1967. A l’âge de 14 ans, il devient le gouverneur financier de la province de Khorassan, succédant ainsi à son père avant de poursuivre ses études supérieures à Paris. Durant les années 20, de retour en Iran, il est plusieurs fois nommé à des ministères tels que ceux de la finance et de la guerre. Il est également élu plus tard au parlement iranien avant de prendre sa retraite forcée de la vie politique. En effet, il est opposé au couronnement du nouveau Shah, Reza Khan et il le fait savoir :

« Reza Khan gouverne très bien le pays et il faut qu’il continue à le faire. Pour cela, il doit rester Premier ministre. S’il devient Roi, soit il respecte le principe de monarchie démocratique, constitutionnelle, et il ne doit pas gouverner, et cela serait dommage. En revanche, s’il se décide à gouverner en tant que Roi, il devient par définition un dictateur, et nous ne nous sommes pas battus en faveur de la démocratie pour avoir encore une fois un Roi dictateur ».

Il revient finalement en 1941 à la vie politique, et dix années plus tard, il est élu premier ministre de l’Iran avec une tâche importante à accomplir : développer le pays tout en gardant le principe primordial de tout peuple « l’autodétermination des peuples ». Pour cela, il est élu sur un programme très social, comparable au courant socialiste, et l’une de ses mesures phare est la nationalisation du pétrole iranien permettant une rente pétrolière conséquente et donc une rentrée d’argent pour l’Etat qui permettrait de mieux redistribuer les richesses. Mossadegh se trouve élu démocratiquement, et devient même pour le Moyen-Orient et les pays atlantistes « L’Homme de l’année » selon le Times. Cependant, ce titre ne va pas lui tenir bonne compagnie très longtemps. Rapidement, les grosses puissances atlantistes vont s’apercevoir que son élection peut porter préjudice à leurs intérêts dans cette région du monde.

L’Histoire de Mossadegh est des plus intéressantes à partir de ce passage. En effet, plusieurs histoires se croisent à travers son histoire : l’Histoire future de L’Iran, mais aussi l’Histoire géopolitique du Moyen-Orient et surtout, le début du commencement de l’ingérence Américaine.

Le coup d’Etat contre Mossadegh

Le 19 août 1953, Mossadegh est démis de ses fonctions sous la pression étrangère, notamment britannique et américaine, qui reproche au premier ministre, la nationalisation du pétrole iranien et d’avoir exproprié la géante compagnie pétrolière Anglo-Iranian Oil Company. Période de guerre froide oblige, l’épouvantail communiste est brandi. Les Anglais accusent Mossadegh d’être au service de l’URSS et la peur du rouge réveille alors l’Amérique. Pourtant, pour Mossadegh, son raisonnement était simple, et loin de la bipolarisation du monde. En effet, Mossadegh était plus dans le courant des non-alignés. Pour le premier ministre iranien, son raisonnement est simple : si les entreprises étrangères voulaient exploiter le pétrole iranien, celles-ci devaient tout simplement payer le pétrole à son juste prix au peuple iranien. Pour le premier ministre, le peuple iranien devait profiter de son propre pétrole.

Alors les Britanniques, avec l’aide des Américains, ont commencé à réfléchir à comment intervenir pour éviter de trop grandes pertes d’intérêt économique. Les Américains étaient anxieux à l’idée d’une intervention militaire au Moyen-Orient, alors ils déployèrent la CIA pour venir en aide aux Anglais. Le nom de code de cette opération est “L’opération Ajax”. La CIA vient de déclassifier les notes se rapportant à ces événements.

image : http://www.france24.com/fr/20130819-iran-cia-etats-unis-coup-etat-1953-mossadegh-teheran-shah-battle-for-iran

La CIA a donc envoyé un agent spécial nommé Kermit Roosevelt (un parent de Teddy Roosevelt) pour tenter de corrompre le gouvernement iranien. Devant cet échec, il fomenta une rébellion contre le gouvernement en payant des personnes pour monter et fomenter un coup d’Etat de l’armée iranienne menée par le général Fazlollah Zahedi, alors même que Mossadegh jouissait du soutien de la majorité du peuple.

La résidence du premier ministre est alors bombardée et Mossadegh ne doit son salut qu’à une échelle qui lui permet de fuir. Cependant, il est jugé quelques jours plus tard par le Chah qui est de retour. Celui-ci proclame la peine de mort, mais finalement il fera trois ans de prison et sera libéré par la suite.

Le Chah et l’Anglo-Iranian Oil Company reviennent donc en Iran. La compagnie pétrolière retrouve ses biens, en changeant son nom par  » British Petroleum ». Les Américains ne sont pas en reste, car grâce à cette action, la puissante Standard Oil profite de l’affaire pour entrer sur le marché iranien. Le rêve d’une nationalisation du pétrole pour le peuple iranien se trouve bien loin devant l’arrivée des géants de l’argent.

L’éviction de Mossadegh confirme l’échec de la première tentative d’un pays du tiers monde d’acquérir la maîtrise de ses richesses naturelles. L’événement a nourri de profonds ressentiments chez les Iraniens. Mais cet événement marque également la naissance d’une nouvelle arme géopolitique, d’une nouvelle sorte de soldat avec la figure de Kermit Roosevelt : la naissance des assassins économiques.

Durant toute la seconde partie du XX siècle, que ce soit au Chili, en Equateur, au Nicaragua, au Venezuela, en Argentine, et autres pays du Tiers monde, la CIA envoie les assassins économiques dans toute l’Amérique Latine pour maintenir sa présence et sa mainmise sur les aspirations nationales de ce territoire clé des Etats-Unis. En cette période de guerre froide où la peur du rouge devient la névrose de l’Amérique, les assassins économiques se retrouvent être le fer de lance de la destinée manifeste américaine. Mais cela est une autre histoire à raconter.

Baptiste Teychon

Néfertiti et Akhenaton : couple subversif de l’Egypte Antique

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  (« Portrait de famille Amarna » par Arden Ellen Nixon)

 Dans l’imaginaire collectif sont souvent encrés les momies, les divinités, les pyramides et leurs passages secrets, les trésors enfouis… Quelques originaux pourront même penser au conflit de Suez, ou encore à cette célèbre photographie où Louis Armstrong joue de la trompette aux pieds des pyramides de Gizeh.

 On se laisse, en effet, facilement emporter par toute la symbolique et la culture de l’Egypte Antique. Une aire si lointaine (-3100 av-jc / -30 av-jc) qu’elle nous paraît mystérieuse voire mystique.

 Pourtant, même si des milliers d’années nous séparent, de grands pharaons pourraient s’inscrire dans nos combats contemporains. En effet, si le combat pour l’égalité hommes/femmes eut, dans ses rangs, le tandem Simone de Beauvoir et J.P Sartre, l’Egypte Antique, elle, eut en quelque sorte Néfertiti et Akhenaton (Amenhotep IV).

Bouleversement des représentations traditionnelles

 Il était coutume, dans les représentations de pharaons, de représenter l’épouse royale plus petite que son mari. Le premier pharaon à avoir rompu cette tradition n’est autre que le père d’Akhenaton, Amenhotep III. En effet, ce dernier avait fait construire une représentation de sa femme Tiyi et lui, où ils avaient tous deux les mêmes proportions. On pourrait donc imaginer qu’Akhenaton n’a fait que suivre les pas de son père. Mais en réalité, il ira beaucoup plus loin que lui dans l’affirmation d’une égalité avec sa femme.

Au Neues Museum de Berlin, une stèle nous renseigne sur leur relation. Précisément, Néfertiti est représentée face à face avec Akhenaton, à la même hauteur, ayant un trône sophistiqué…

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 (Photographe : Rena Effendi)

autant d’éléments qui marquent leur pied d’égalité. Akhenaton se fera même représenter sous des traits féminisés voire androgynes, avec des seins par exemple, comme pour fondre les différences qui les séparent et affirmer qu’ils ne font qu’un. Sur la stèle, la similitude de leurs traits n’a d’ailleurs pas échappé aux spécialistes qui l’ont étudiée.

Partenaires politiques et spirituels

 Il n’est, certes, pas aisé de mesurer clairement le rôle de Néfertiti auprès de son mari. Néanmoins, les représentations du couple semblent correspondre à la réalité, notamment parce qu’Akhenaton consacra officiellement le pouvoir politique de sa femme par un édit qui l’unit aux prérogatives du trône.

 Tous deux règnent main dans la main. Ils sont même, selon certains historiens, les créateurs du premier vrai monothéisme de notre histoire. Du jour au lendemain, ils détruisent le culte d’Amon et le polythéisme dont il fait partie. Ils développent le culte du dieu Aton, dont ils sont les deux seuls intermédiaires ; leur pouvoir devient alors incontestable. Dans cette création, les suspicions d’intérêts politiques sont légitimes notamment puisqu’à cette époque à Thèbes, où ils habitent, le clergé d’Amon était tellement riche et puissant qu’il constituait un véritable contrepouvoir et même une possible menace pour leur règne.

 Mais ils ne s’arrêtent pas là. Aussi ambitieux l’un que l’autre, ils décident encore une fois d’unir leur force pour repousser les limites. Sûrement pour enraciner encore plus fermement leur pouvoir, ils décident de quitter Thèbes et de construire leur propre ville en plein désert. La ville qu’ils construiront s’appellera Amarna.

Mode de vie et intimité  

 A Amarna, Néfertiti révolutionne la façon dont les épouses royales se présentent au public. Elle se permet le port des vêtements fins qui laissent entrevoir ses formes et porte même des bijoux de pharaons.

 Enfin, même si Amenhotep III, père d’Akhenaton avait ouvert le bal avec des représentations plus égalitaires, il n’en avait pas moins un harem. Akhenaton lui, ne semble avoir eu ni adultère, ni harem. Il témoigna d’une considération importante pour sa femme ; femme qu’il mit en avant comme sa seule et unique partenaire jusqu’à sa mort.

Sandrine Messaoudene

Vendredi 10 Août 2018 : Vendredi 13 turc ?

Le Vendredi 10 Août est un jour historique dans l’histoire économique turque. Depuis la matinée, le cours de la livre turque est en chute libre face au dollar et à l’euro en raison des tensions diplomatiques entre les gouvernements américain et turc.

La détention du pasteur BRUNSON

           Les origines de ces tensions sont multiples. Le premier heurt diplomatique entre les Etats-Unis et la Turquie remonte au 07 Octobre 2016, jour où le pasteur américain Andrew Brunson et sa femme sont en état d’arrestation à Izmir. Résidant depuis plus d’une vingtaine d’années dans la métropole turque, sa femme est libérée quelques jours plus tard mais Andrew demeure toujours sous les verrous. Selon l’Etat turc, son mari serait accusé de mener un culte et des activités « présentant une menace pour la sécurité nationale ». Il sera ensuite transféré dans un centre antiterroriste puisqu’il sera accusé d’« espionnage » et de « faire partie d’une organisation terroriste armée », le FETÖ régie par le turc Fetullah Gülen. Ce dernier, exilé aux Etats-Unis est accusé d’avoir mené le putsch raté à l’encontre du régime d’Erdogan en Juillet 2016. La presse américaine et internationale s’y est fortement intéressée mais l’administration Trump ne semblait pas dans l’optique d’entamer des négociations de libération en faveur du pasteur Brunson. Finalement libéré puis placé en résidence surveillée fin juillet 2018, le pasteur reste toujours retenu en Turquie. Lors d’une rencontre à Singapour début août, le chef de la diplomatie américaine, Mike Pompeo a menacé son homologue turc par des sanctions. La sentence est tombée : les deux ministres turcs Süleyman Soylu (Intérieur) et Abdulhamit Gül ont reçu des sanctions économiques relatives à des propriétés sur le sol américain. Du côté de la Turquie, Erdogan réclame l’extradition du prétendu commanditaire de la tentative de renversement du régime turc de Juillet, Fethullah Gülen, qui nie assurément toute implication. A cause de ces relations conflictuelles, Donald Trump vient de décider d’augmenter de 20% les droits de douane sur l’acier et l’aluminium turc ce qui plonge Ankara dans une situation plus qu’inconfortable.

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Pasteur Andrew BRUNSON

Entre course à l’armement et dépassements technologiques militaires

                   D’autres préoccupations ont aussi vu le jour lorsque la question de la livraison américaine de plusieurs avions de chasse F-35 pour la Turquie a été soulevée. Bien que la décision de la chambre haute américaine de retirer la Turquie de sa participation au programme de production et d’utilisation des F-35 était prise, le régime turc les a finalement reçus en juin dernier. En plus de cette livraison, le régime devrait acquérir le système de missiles sol-aérien russes (S-400) d’ici le milieu de l’année 2019. Il est convenu que l’Etat turc achète deux batteries de ces systèmes et qu’une coopération d’ordre technique se fasse entre la Russie et la Turquie.  C’est l’une des raisons pour lesquelles le gouvernement Trump est en alerte : si les russes parvenaient à obtenir des informations sur la composition et le fonctionnement des machines de guerre américaines, les conséquences pourraient être dramatiques. L’équilibre de l’OTAN serait susceptible d’être menacé car il n’est pas convenu que des membres de l’Alliance, la Turquie et les Etats Unis faisant partie intégrante, permettent la compatibilité avec d’autres systèmes, et encore moins russes. Si dans un an, l’Alliance ne parvient pas à faire renoncer la Turquie dans l’optique d’annuler l’obtention de ces systèmes, une exclusion turque est envisageable. La localisation géographique de la Turquie est primordiale. Véritable carrefour entre l’Orient et l’Occident, elle jouit d’une position stratégique de premier plan sur le monde oriental et plus particulièrement sur la Russie. En plus de cela, la perte de cet allié mènerait vers une réduction notable de l’armée de l’OTAN, puisqu’il représente le deuxième plus grand pays (après les Etats-Unis) doté d’un tel effectif.

 

La question du peuple kurde …

                 La complexité du cas kurde est par ailleurs un sujet très sensible qui fragilise les relations turco-américaines. En mai 2017, Washington déclara que l’armement des forces kurdes syriennes (YPG) allait débuter dans l’objectif de lutter contre le groupe terroriste islamiste DAESH. Cette population kurde située au Nord et Nord Est de la Syrie tient par ailleurs à revendiquer le Rojava (Kurdistan syrien), une région autonome qui n’est cependant pas indépendante. La colère d’Ankara se fit ressentir quelques jours plus tard quand le président Erdogan déclara que « combattre un groupe terroriste à l’aide d’un autre groupe terroriste est une erreur ». Depuis de nombreuses années, le chef de l’Etat turc refuse de reconnaître sur son territoire, la possibilité d’indépendance d’un état kurde. Avec cette source de tensions, ce sont des milliers d’hommes et de femmes qui sont souvent victimes de discrimination, partagés entre territoire turc et syrien. Côté Turquie, le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), une organisation qualifiée de « terroriste » par le pays ainsi que ses alliés occidentaux, tient à se faire entendre. L’ensemble des sympathisants pro Erdogan ainsi que son gouvernement sont farouchement opposés aux revendications et à l’existence même de ce parti.

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La population kurde au Moyen-Orient (source : L’Islam pour les Nuls)

               Cette liste d’incidents de grande envergure n’est pas exhaustive et reste évolutive. Or, les conséquences pour l’économie turque sont sans précédents. A l’heure actuelle, nous observons une importante chute de la livre turque face à l’euro et au dollar américain. Si le pays ne parvient pas à remettre rapidement son économie sur pied, c’est toute la population qui en paiera les frais. Par exemple, de nombreux étudiants prévoyant leurs études hors de la Turquie se retrouveront en difficulté financière pour mener leurs études à l’étranger. C’est sans compter les souffrances de la population turque qui restera dans le pays. Cette dévaluation tendrait potentiellement à provoquer une inflation pour ensuite mener à une inquiétante crise financière.  De nombreux turcs songent déjà à devoir s’installer dans d’autres contrées plus prospères. Pour que la Turquie puisse retrouver une situation sereine, il est indispensable qu’elle régularise ses relations avec la maison blanche. Nous pourrions alors nous demander quel sera le sort des nombreux citoyens et citoyennes turcs ? Entre être victime d’embargo financier et bourreau des droits de l’Homme, la Turquie n’a pas fini de faire entendre parler d’elle.

Yaëlle Beckrich