Archives pour la catégorie Moyen-Orient et Afrique du Nord

L’écriture comme marqueur identitaire turc

L’écriture est un moyen de communication, vecteur de la transmission des pensées et a su se décliner en art. L’écriture est utilisée de plusieurs manières pour retranscrire les langues du monde : en alphabet (une lettre équivaut à un ou plusieurs sons), en syllabaire (un caractère égale une syllabe), en abjad (l’alphabet est consonantique), en alphasyllabaire (une lettre équivaut à une syllabe par défaut, mais un signe peut changer la voyelle) ou en idéogrammes. Aujourd’hui, chaque idiome s’écrit principalement avec un système d’écriture, bien que parfois certaines langues peuvent être retranscrites de plusieurs façons d’un alphabet, d’un syllabaire, d’un abjad etc. Le kazakh, par exemple, peut être écrit avec deux alphabets (cyrillique et latin) et un abjad en Chine (alphabet ouïghour, dérivé de l’arabe). 

Le changement ou l’accumulation des systèmes d’écriture dépend fortement de l’Histoire et des influences que connaît un peuple. Quid de l’écriture lorsqu’un peuple émigre et rencontre diverses influences très différentes ? Cette question particulière se détache du thème unique de l’écriture pour se greffer à l’Histoire et à la politique. L’exemple des Turcs permet de donner une réponse, eux qui ont migré de Mongolie à l’Anatolie, traversant les steppes d’Asie centrale et les montagnes de Perse, se confrontant aux diverses puissances régionales qui ont participé à la construction de l’identité turque. 

La période primitive : les runes de la vallée de l’Orkhon en Mongolie

Les Turcs (au sens large) ont formé un groupe très homogène pendant longtemps. Les linguistes et anthropologistes pensent que ceux-ci sont originaires du sud de la Mandchourie, dans le bassin de la rivière Liao, et qu’ils auraient commencé une lente migration jusqu’en Mongolie. Au Ier siècle de notre ère, les Chinois avait décrit des peuples turcs appelés les Tiele et les Dingling, situé au sud de la Sibérie, entre le Lac Baïkal et la Mongolie. Au Ve siècle apparaissent les Tujué, situés près des montagnes de l’Altaï (ouest de la Mongolie), appelés par la suite les Göktürk (descendants du ciel). Jusque-là, les Turcs vivaient dans d’immenses confédérations tribales aux côtés des mongols, des toungouses et des yénisseïens, ainsi que certainement d’autres peuples sibériens. Linguistiquement, les échanges étaient très courants, ainsi en turc, l’on peut retrouver des mots liés au mongol, comme cebe (la cote de maille), ulus (la nation), au toungouse comme yarın (demain), düş (rêve), au yénisseïen comme tanrı (divinité).

Dans ce contexte et dans cette région très connectée de la steppe mongole est né l’empire Göktürk (VIe-VIIIe siècles) alors que d’autres peuples turcs comme les khazars migraient à l’ouest. Cet empire est le premier à avoir mis à l’écrit une langue turque, non pas l’ancêtre direct du turc contemporain, mais une sorte de « langue-tante », appelée le vieux-turc. L’écriture est un alphabet runique et se lisait de droite à gauche, utilisée du VIIe au Xe siècle. Le recours à l’écriture se faisait le plus souvent pour des épitaphes, des mémoriaux, ou pour raconter le mythe fondateur du peuple turc sur des blocs de pierre retrouvés en nombre dans la vallée de l’Orkhon, et dans un nombre plus restreint dans la vallée du Ienisseï, près des montagnes de l’Altaï et dans le Turkestan chinois. Ainsi, l’écriture avait principalement une fonction sacrée et formelle. À titre d’exemple, sur le monument de Bilge Khan en 735 on pouvait lire notamment : 𐱅𐰭𐰼𐰃: 𐱅𐰏: 𐱅𐰭𐰼𐰃: 𐰖𐰺𐱃𐰢𐱁: 𐱅𐰇𐰼𐰰: 𐰋𐰃𐰠𐰏𐰀: 𐰴𐰍𐰣: 𐰽𐰉𐰢: Tengri teg tengri yaratmış; türk Bilge Kagan (« Dieu a créé un Dieu. Bilge Khan est turc »), et sur l’épitaphe du prince Kül: Türk budun ülesiking (« Tu fais partie du peuple turc »). 


Monument de Bilge Khan

Le khaganat Göktürk s’effondra au profit de l’empire ouïghour en 744 qui, lui-même cent ans plus tard, se morcela en plusieurs États. Ces derniers utilisaient encore les runes comme les Karakhanides (840-1212), mais toujours dans un contexte officiel. Plusieurs alphabets sont dérivés des runes de l’Orkhon, notamment l’alphabet khazar, les runes hongroises et les runes yénisseïennes. Toutefois, la migration vers l’ouest d’une grande partie des turcs oghouzes, influencés par de nouvelles civilisations, fit que l’usage des runes tomba lentement en désuétude. 


La période classique : l’insertion ottomane dans le monde arabo-musulman

Le khaganat Göktürk allant de la Mandchourie jusqu’au Caucase, les tribus oghouzes (Oğuz pl. –lar) ont migré en plusieurs vagues de l’Altaï jusqu’en Transoxiane (Ouzbékistan oriental) autour du début VIIIe siècle avant de fonder en 766 le Oghouze-Yabgou entre les mers d’Aral et de la Caspienne. La migration de masse des tribus oghouzes de la Transoxiane jusqu’à l’Oghouze-Yabgou et régions alentours se situe autour des IXe–Xe siècles. Leur arrivée en périphérie de la Perse sous domination des Abbassides arabes permet aux Turcs d’entrer en contact avec l’Islam et la culture arabo-persane, et les amène à adopter l’alphabet arabo-persan et à être complètement islamisés à l’aube du XIIe siècle. Plusieurs États turcs sont formés durant le Moyen-âge sur les terres d’Iran, du Kurdistan, et d’Anatolie, permettant une migration des Turcs vers l’ouest. L’empire seldjoukide annexe en 1068 une grande partie de l’Anatolie ce qui a pour conséquence l’islamisation et la turquisation des peuples (en majorité des Arméniens et des Grecs) en plus de la colonisation des tribus oghouzes. La langue parlée à l’époque s’appelle le vieux-turc anatolien (ancêtre du turc actuel) qui s’écrivait déjà avec l’alphabet arabo-perse. Toutefois, la langue turque a entraîné la modification de l’abjad et de son utilisation pour ajouter ses propres sons en créant le ڭ sağır kaf, représentant le son -ng (dans camping), et en ayant un recours systématique aux diacritiques. 


Lettre du sultan Abdülmecid Ier, 1856

Désormais, l’alphabet nouvellement adopté n’était plus utilisé qu’à des fins officielles : la littérature ottomane, florissant surtout après la chute de Constantinople en 1453, regroupe à la fois la littérature populaire issue des récits provenant de la période pré-anatolienne (comme نصرالدين خواجه‎, Nasreddīn Hodja ou Köroğlu destanı, کوراوغلو دستانی), et la littérature de cour composée de poèmes, de proses sans jamais d’histoires et de fiction. La poésie était un art requérant beaucoup de minutie et accueillant un nombre exorbitant de termes arabes et persans pour donner une valeur singulière au poème. Elle se décomposait en deux types : le mesnevi مثنوى  touchant des questions morales, spirituelles, philosophiques derrière une histoire (épique, romantique etc), et le kaside قسيده à propos de questions politiques et religieuses. La prose, elle, était aussi soumise à un régime de rimes mais permettait d’aborder de plus grands sujets (مناظرة münazara débats philosophiques, tezkire biographies, سفرتنامه  sefaretnâme récits de voyages). L’écriture servait aussi à une autre forme d’art : la calligraphie, dont le style ottoman, le divani a vu un usage démocratisé en tant qu’écriture cursive. À partir du XIXe siècle, l’écriture sert le journalisme. 

Toutefois, la maîtrise de l’alphabet arabo-persan était plus facile pour les personnes éduquées, parlant le turc ottoman i.e une langue socialement élevée comprenant beaucoup d’emprunts tandis que pour la majorité de la population turcophone rurale parlant une langue sans ces mots étrangers, l’accès à l’écriture et à la lecture n’était pas aisé. L’alphabet utilisé était alors composé d’un système de trois voyelles, alors que le turc en compte huit, avec une règle d’harmonie vocalique, certaines consonnes pouvaient représenter plusieurs, parfois certaines consonnes représentaient le même son ق et ك /k/, ڭ et ن /n/ (le son -ng ayant été perdu), et certaines fois, les mots avaient plusieurs sens : le mot خير hayır pouvait être lu comme « bon » venant de l’arabe, ou comme « non » venant du turc. Alors qu’une personne éduquée dirait ابيض âbyaz (de l’arabe, devenu beyaz), une personne non éduquée aurait dit ak pour dire « blanc ». L’arabe était la langue sacrée de l’Islam tandis que le persan était la langue de prestige et des arts, d’où le recours excessif aux emprunts créant une diglossie chez les turcophones. 


La période contemporaine : une Turquie ouverte sur l’Occident

La Première guerre mondiale a été un moment clé pour Constantinople qui a dû se plier face aux puissances d’Europe et reconnaître l’effondrement de son empire. La république est proclamée en 1923 et Mustafa Kemal dit Atatürk entreprend une série de réformes pour rebâtir une nation forte sur les ruines de l’Empire d’Osman. Outre les lois passées pour imposer l’usage du turc et effacer les minorités linguistiques (Vatanda Türkçe konuş ! Citoyen, parle turc !, turquification des noms de famille des minorités, des régions, villes et espèces animales, discrimination à l’emploi des minorités non-turcophones), la modernisation de la langue turque passe aussi par le passage de l’alphabet arabo-persan à l’alphabet latin basé sur la correspondance entre les lettres et les sons, ajoutant de nouvelles lettres : ı, ğ et ş. Ainsi, Atatürk souhaitait que sa langue se lise comme elle se parle et vice-versa. 

Atatürk enseignant le nouvel alphabet à Kayseri, 1928

La modernisation du turc est aussi liée au remplacement des mots arabes et persans par des mots turcs, parfois des néologismes : l’arabe ترجمه terjeme est devenu çevirmek, traduire, le perse جنگ cenk est devenu savaş entre autres. C’est en 1932 qu’a été pleinement mise en œuvre cette réforme titanesque (la loi datant de 1928), et cela a eu beaucoup d’effets positifs : en effet, le but était notamment d’avoir une société égalitaire et plus éduquée, et l’on remarque que le taux d’illettrisme a fortement chuté du fait de l’aspect simple et pédagogique de la nouvelle écriture. Pour un bon nombre d’écrivains et de journalistes, ce geste permettait de fermer la porte au passé tout en ouvrant une porte vers l’avenir, autorise aussi le détachement d’une société tournée vers le Moyen-Orient pour tourner les yeux vers l’Occident.

Vers l’Occident seulement ? Le changement d’écriture pour l’alphabet latin a été opéré par presque toutes les nations turques par effet domino. La Turquie l’a adopté en 1928, l’Azerbaïdjan en 1991, le Turkménistan en 1995, l’Ouzbékistan et le Karakalpak en 1997, la République du Tatarstan (Russie) en 1999, et le prochain État, le Kazakhstan, annonce une latinisation complète à l’horizon 2025. L’écriture est devenue pour les nations turques un moyen de réaffirmer leur identité propre mais aussi de réunifier les différents peuples turcs. 

Augustin Théodore Pinel de la Rôte Morel

Soudan : la répression dans le sang d’une révolution pacifique

Dans les années 2010, plusieurs révolutions ont émergé au Moyen-Orient et en Afrique du Nord pour se soulever contre des régimes militaires. C’est ce qu’on a appelé plus tard les « Printemps Arabes ». Caractérisés par une jeunesse désirant plus de démocratie, ces mouvements sociaux ont abouti à une chute de plusieurs régimes comme en Tunisie ou en Égypte. Cependant, dans la plupart des cas, l’élite militaire a su initier les pseudo-transitions démocratiques pour rester au pouvoir. De fait, les chefs d’États ont été écartés pour laisser place à un gouvernement de transition dominé par les élites de l’ancien régime. La réussite de ces mouvements est mitigée. En effet, en Syrie et au Yémen, les contestations ont abouti à des guerres civiles et aux situations que nous connaissons aujourd’hui.

Les mobilisations en Algérie contre un cinquième mandat du président Bouteflika et la révolution Soudanaise qui a débuté il y a quelques mois s’inscrivent dans la continuité de ces mouvements de contestations. Face au non-traitement médiatique de la situation au Soudan, du fait peut-être des positions ambiguës des grandes puissances occidentales, nous verrons dans cet article l’émergence puis l’évolution de la révolution soudanaise. Nous réfléchirons ensuite à l’avenir de celle-ci face aux contre-révolutions. Sur les réseaux sociaux, la société civile tente de soutenir les populations soudanaises qui subissent des violences tandis qu’au Soudan, les différents révolutionnaires tués par la répression sont érigés en martyr.

Du soulèvement pacifique à la répression du Conseil militaire de transition.

En décembre 2018, dans la ville d’Atbara au Nord de la capitale Khartoum, une manifestation a débuté pour protester contre l’augmentation du prix du pain. Ce n’est pas par hasard que le mouvement a débuté à Atbara car deux révolutions avaient déjà commencé là-bas. La ville a une histoire ouvrière et syndicale très forte puisqu’elle est le fief des cheminots. C’est donc un centre de lutte qui s’est toujours opposé au pouvoir dictatorial. Par la suite, le mouvement s’est diffusé dans toutes les villes du pays jusqu’à Khartoum où les revendications économiques ont laissé place aux revendications politiques, c’est-à-dire en finir avec le régime du dictateur Omar el-Béchir qui contrôle le pays depuis plus de vingt ans. A l’instar de ce qu’il s’est passé en Algérie, les revendications ont été entendues puisque le 11 Avril 2019, El-Béchir a été destitué par l’armée. Cette manœuvre avait pour objectif de garder le contrôle du pays en mettant en place un gouvernement de transition qui permettait aux élites militaires de sauvegarder leurs positions de pouvoir.

Pendant deux mois, la révolution a gardé un caractère pacifique. Avec l’aide de l’Association Professionnelle Soudanaise, une coordination de syndicats, le soulèvement a été organisé et a été non violent. Cependant, le conseil militaire de transition, présidé notamment par le général Abdel Fattah Abdelrahman al Burhan et son adjoint le général Hemedti, refusent toute concession avec les révolutionnaires et ne comptent pas céder le pouvoir. Après plus de deux mois de négociations pacifiques, le sit-in devant le quartier général de l’armée, qui était devenu un centre de lutte, a été dispersé dans le sang par l’armée dans la journée du 3 Juin. Le massacre a été mené par les Forces de soutien rapide (RSF), une branche issue d’une milice raciste, les Janjawids, responsables de crime de guerre dans la région du Darfour à l’ouest du pays. Après avoir brisé le sit-in, les forces du RSF ont tiré sur des militants dans les quartiers de la capitale puis ont fait des descentes dans trois des hôpitaux de Khartoum pour tirer sur les manifestants blessés qui avaient été emmenés pour se faire soigner. Dans la foulée, les forces contre-révolutionnaires avec l’aide du gouvernement ont imposé une censure d’Internet pour paralyser les lignes téléphoniques du pays. L’objectif de cette répression est très claire, elle représente la volonté de briser les revendications populaires et de disperser les révolutionnaires.


Une révolution qui effraie les puissances régionales

Les deux chefs du Conseil militaire de transition, Buhran et le chef du RSF, Hemedti, ont réalisé de nombreux voyages en Arabie Saoudite et dans les Émirats Arabes Unis. Ces deux hommes entretiennent des relations de longue date avec les dirigeants de ces pays car leurs milices sont intervenues au Yémen pour aider les forces saoudiennes. On peut supposer que la constitution d’un Soudan libre et démocratique ne conviendrait pas aux intérêts de ces pays. Par la suite, ces deux pays ont tenté de redorer leur blason aux yeux du peuple soudanais en proposant une aide financière de plus de 3 milliards de dollars. Le Prince héritier émirati, Mohammed bin Zayed, a juré de « préserver la sécurité et la stabilité du Soudan ». De plus, l’Égypte, pays voisin, voit d’un très mauvais œil le soulèvement populaire au Soudan. Le président Sissi a utilisé sa position à la tête de l’Union Africaine pour soutenir le Conseil militaire de transition. Ainsi, le massacre du 3 juin a sûrement été discuté et décidé, voire plus, financé avec l’aide de ces puissances régionales.

Du côté des puissances occidentales, leur position a été dès le début assez ambiguë. En effet, on a vu les représentants des États-Unis, puis des puissances européennes serrer la main du général Hemedti malgré son rôle dans les crimes de guerre au Darfour. Cependant, après les scènes de massacre qui ont été diffusées en masse sur les réseaux sociaux, les États Unis, comme la plupart des pays de l’Union Européenne ont fait des déclarations afin de condamner les excès de violence. Dans les instances internationales telles que le Conseil de sécurité des Nations Unies, une motion visant à rendre le pouvoir au civil et destituer le Conseil militaire de transition, n’a pas été adoptée à cause d’un veto de la Russie et de la Chine. D’ailleurs, la Russie a adopté une position plus belliqueuse en « excusant » les violences afin de « réimposer l’ordre et lutter contre les extrémistes ».  

La plupart des puissances régionales essaient de bloquer l’avancée de la révolution soudanaise mais aussi de détruire le profond sentiment de justice sociale et de démocratie que celle-ci porte avec elle. Pour éviter que ces idées viennent perturber leur position de pouvoir, les dirigeants préfèrent favoriser la répression.  


Quel avenir pour la révolution Soudanaise ?

Depuis la rupture des négociations, le Conseil militaire de transition a annoncé que des élections se dérouleraient dans neuf mois. Les révolutionnaires avaient demandé un délai de trois ans pour avoir le temps d’organiser les forces politiques indépendantes car certaines régions sont encore sous le choc des guerres civiles. Des élections, plus tôt, permettraient de garantir les positions de pouvoir aux élites militaires anti-démocratiques. Dans un autre temps, l’Association Professionnelle Soudanaise a déclaré cesser les négociations avec les militaires et a appelé à la grève générale politique et à la désobéissance civile de masse afin de renverser le régime. Pour sauver la révolution face à ceux qui tentent de la réduire à néant, cette mesure de l’Association Professionnelle Soudanaise a été suivie par des sections de travailleurs du pétrole qui sont entrées en grève également. L’objectif de la désobéissance civile est aussi de boycotter les élections si le gouvernement décide de les organiser unilatéralement.

Comme dans la plupart des révolutions, le pouvoir a été confisqué aux civils et les élites dominantes cherchent à étouffer les soulèvements. Cependant, la plupart des révolutionnaires sont des individus très jeunes en quête de plus de démocratie. Ils sont presque tous diplômés mais leur gouvernement les prive d’avenir dans leur pays. Cette révolution montre que ces jeunes diplômés ne sont pas partis pour travailler en Europe mais sont restés pour construire leur pays. Cette jeunesse désirant plus de démocratie est comparable à celle qui s’est mobilisée en Algérie alors que ce pays reste très conservateur et prive de futur sa jeunesse. Cependant, le Soudan et l’Algérie ne sont que le début d’une nouvelle vague de revendications politiques dans les pays Arabes et en Afrique. Ce mouvement, même s’il subit de fortes répressions, est lancé et l’arrêter sera compliqué. C’est à la société civile de se mobiliser, comme elle est en train de le faire sur les réseaux sociaux dans les pays Occidentaux. Pour reprendre l’expression de Shireen Akram-Boshar et Brian Bean dans leurs articles « Massacre et soulèvement au Soudan », la révolution soudanaise n’a pas d’amis dans les couloirs des gouvernements mais dans les rues.

Ivan HAVERLANT

Palestinement ou l’artisanat palestinien mis en lumière

En novembre 2018, X., chercheuse en sciences politiques lance son projet « Palestinement » : un compte Instagram pour vendre des produits issus de l’artisanat palestinien. Si le concept paraît simple, il dévoile également la dureté de la vie à Jérusalem-Est.

« Avec Palestinement, je me suis dit qu’il y a plein de pro-Palestiniens en Europe qui n’ont jamais voyagé en Palestine et qui rêvent d’aider la Palestine sincèrement mais ne savent pas comment s’y prendre. » affirme X. Entre constat de la situation tragique des Palestiniens de Jérusalem-Est vivant sous occupation israélienne et volonté de promouvoir la culture palestinienne à travers le monde, retour sur un témoignage aussi enrichissant que bouleversant.

Une dizaine de voyages en Palestine avant d’y élire domicile

Doctorante en science politique et militante pro-Palestinienne, Julie entreprend une dizaine de voyages en Palestine durant son cursus universitaire. C’est d’ailleurs au cours de l’un d’entre eux qu’elle y rencontrera celui qui deviendra son époux. « Je connaissais déjà les problématiques mais ça m’a permis de mettre une image sur des mots » se rappelle-t-elle.

La vie à Jérusalem-Est s’est très vite corrélée à une prise de conscience des contraintes de l’occupation pour les commerçants palestiniens. L’isolement qu’ils subissent est double. D’une part, le mur de séparation matérialise une barrière physique avec la Cisjordanie. Il est donc extrêmement délicat pour un commerçant de Jérusalem-Est de s’y approvisionner. D’autre part, les commerçants arabes de la ville sainte misent énormément sur le tourisme. Sauf que, les guides touristiques étant majoritairement israéliens, les marchands font l’objet d’une mauvaise publicité et, par conséquent, d’une baisse d’attractivité de leurs produits et de leurs recettes. Une discrimination qui laisse d’importantes séquelles pour les commerçants et leurs familles.

« Palestinement » : un projet de solidarité en pleine ascension

Bien que de nombreuses associations et ONG existent, beaucoup de gens dans le monde soutiennent la Palestine sans savoir de quelle manière aider concrètement. Parallèlement, Julie dénonce un « business » : des milliards de dollars qui entrent en Palestine sans pour autant que les palestiniens voient cet argent. Ce phénomène est d’autant plus visible au sein de la population palestinienne de Jérusalem-Est qui, officiellement, dépend d’Israël. « Ils sont un peu les oubliés de tous. » déplore-t-elle.

Oubliés mais certainement pas dépourvus d’idées, de force et de volonté de résister : « J’ai pas envie de charité, j’ai envie de solidarité (…) qu’on aide les palestiniens dans des projets lancés de leur initiative et qui existent déjà. » Palestinement a donc été pour X, le moyen de faire le lien entre les soutiens en provenance d’Europe et les vendeurs palestiniens qui aimeraient vendre leurs produits et faire connaître leur patrimoine.

La jeune femme est donc à l’initiative du compte Instagram « Palestinement » qu’elle alimente avec des photographies de productions de commerçants palestiniens de la vieille ville. Si initialement il s’agissait uniquement d’artisanat local palestinien (robes brodées à la main, céramique, bijoux…), elle élargit aujourd’hui selon les demandes des clients (épices, dattes… ) et entreprend de nouveaux projets de collaboration, par exemple avec une entreprise de broderie gazaouie.

Palestinement connaît un début prometteur qui ne cesse de motiver sa créatrice, désireuse de promouvoir la culture palestinienne dans toute sa diversité. Car il s’agit bel et bien d’une culture protéiforme : par exemple, chaque village palestinien a son propre type de broderie bien qu’un seul soit connu à travers le monde.

Ce projet attire aujourd’hui majoritairement des français et des belges. Si les autres nationalités semblent plus discrètes dans les ventes que réalise Palestinement, c’est notamment à cause de la barrière linguistique. En effet, les produits sont aujourd’hui présentés exclusivement en français : un obstacle que X. entend bien franchir !  

Un reproche récurrent : des prix, parfois élevés qu’elle justifie par le coût de la vie et les taxes énormes imposées aux Palestiniens de Jérusalem-Est. « Le but premier est que le commerçant récupère de l’argent. C’est comme un don : si tu achètes chez Palestinement, tu fais un don aux Palestiniens et tu reçois, en échange, un produit de l’artisanat local. » souligne-t-elle.

Boucles d’oreilles ornées d’une réplique d’ancienne pièce de monnaie palestinienne
Source : Instagram @Palestinement

Vivre à Jérusalem-Est ou vivre chez l’occupant

Les problématiques des Palestiniens de Cisjordanie sont bien souvent liées au mur de séparation (notamment la mobilité impossible puisqu’elle nécessite un permis extrêmement difficile à obtenir). Pour les Palestiniens de Jérusalem-Est, la difficulté majeure est de vivre sous autorité israélienne, entourés de colons. L’impression de ne pas être libre, de ne pas être chez soi… Par exemple, la culture palestinienne est maintenue dans l’invisibilité par Israël et y déployer un drapeau est proscrit (alors que les drapeaux israéliens sont nombreux) ! La rudesse de la vie est perceptible dans la banalité du quotidien : une surveillance constante, une lourde précarité et surtout l’impression d’être une « minorité non-voulue » sur son propre territoire.

Julie dénonce une « pression énorme » de l’autorité israélienne sur les Palestiniens de Jérusalem-Est. Un seul objectif : que ces derniers quittent la ville. Divers moyens sont instaurés : taxes exorbitantes, aucune aide de l’État, peu de services, difficultés à trouver un emploi (sans avoir effectué un service militaire dans l’armée israélienne, qui pourtant, n’est ouverte qu’aux israéliens). Autre exemple : obtenir un permis de construire à Jérusalem-Est coûte plus cher que le logement seul. « Pour eux, c’est un combat, une fierté, une chance d’habiter à Jérusalem. Ils veulent rester et surtout pas partir. » soutient-elle.

Palestinement répond parfaitement aux objectifs de sa créatrice : la vente de produits locaux et le partage de la culture palestinienne.  Mais l’énergie débordante, la passion et l’entrain de Julie font évoluer son projet chaque jour davantage. Par exemple, une box palestinienne est disponible chaque mois avec de nombreux produits palestiniens, une recette détaillée et les ingrédients nécessaires. Aussi, Palestinement propose un aperçu de la vie à Jérusalem-Est avec de nombreux témoignages de commerçants.

A présent, il ne vous reste plus qu’une chose à faire. Rendez-vous sur la page https://www.instagram.com/palestinement  et faites-vous plaisir !

Anaïs CHETARA

Le fonctionnement politique libanais : un système communautarisé

Fort de ses 19 communautés religieuses, le Liban présente une situation politique et sociale étonnante et unique dans le monde arabe. Les confessions religieuses prennent une place importante dans la vie politique, jusqu’à façonner l’ensemble de la société libanaise.

Un État multiconfessionnel

Le Liban est l’un des pays les plus multiconfessionnels du monde arabe. S’il est majoritairement musulman (à hauteur de 65 % de la population) comme le reste des pays arabes, il possède une communauté chrétienne conséquente et influente (environ 35 % de la population). C’est d’ailleurs le pays du Moyen-Orient ayant le plus fort pourcentage de chrétiens au sein de sa population (par rapport aux assyriens en Syrie qui correspondent à un dixième de la population et les coptes en Égypte qui représentent 15 % de la population). Mais trois grands courants religieux sont majoritaires parmi ces 19 communautés. Tout d’abord les musulmans chiites (plus de 30 % de la population libanaise), puis les musulmans sunnites (moins de 30%), et enfin les maronites (chrétiens libanais représentant environ 20 % de la population).

Source : Sergey Kondrashov

Dans cette représentation plurielle des tendances religieuses de la société libanaise, les autorités avaient déjà promulgué, lors de la constitution de 1926, un article (le 95) visant à départager les hauts postes à responsabilité entre les trois grands courants religieux. Ainsi, le président de la République devait être chrétien maronite ; le président du Conseil des ministres, sunnite ; et le président du Parlement, chiite. De même pour l’Assemblée Nationale qui voyait ses 128 sièges occupés par 64 députés musulmans et 64 députés chrétiens, toutes tendances confondues. À savoir qu’en 1926, le Liban était un protectorat français et la communauté chrétienne représentait 60 % de la population libanaise en 1932. Les chrétiens ont été alors mis en avant pour occuper le poste avec le plus de responsabilité, c’est-à-dire la présidence de la République.

Mais ce confessionnalisme n’avait qu’une vocation transitoire, pourtant en 1989, après moult hésitations, les autorités libanaises finissent par conserver ces mesures lors des accords de Taëf qui mettent fin à la guerre civile.

Une situation politique idéale ?

Face à cette situation peu courante, cette répartition est-elle efficace au vu de la situation sociale et confessionnelle au Liban ? En effet, on pourrait penser qu’avec cette diversité de croyances, il est peut-être nécessaire de départager les postes de représentants du peuple selon les confessions. C’est ce qu’affirme Michel Chiha, député libanais dans les années 1920, qui a participé à la rédaction de la Constitution de 1926 : « Le confessionnalisme au Liban est la garantie d’une représentation politique et sociale équitable pour les minorités confessionnelles associées.»

De même pour Daoud Sayegh, conseiller de l’ancien chef du gouvernement, Saad Hariri. Le plus important serait alors, avant tout, de prendre en compte cette société libanaise multiconfessionnelle qui a toujours vécu ainsi ; de telle manière que « si les protagonistes politiques devaient s’entendre un jour sur l’abolition du confessionnalisme au niveau de l’État, que faire de la société qui, elle, ne fonctionne que sur la base qui l’a vu émerger ? » Pour cela, « la Constitution libanaise […] doit être considérée, surtout dans ses amendements de 1990, comme le reflet de cette société et de ses mutations, ne pouvait pas ignorer l’aspect multiconfessionnel de cette société. »

Source : violencesinterreligieuses.wordpress.com

Mais, cette situation politique est largement critiquable. Le sociologue Daniel Meier émet quelques objections. Tout d’abord, limiter les 19 communautés à trois grands courants religieux (voire deux pour l’Assemblée Nationale) est très réducteur. Au sein des grandes religions présentes au Liban (christianisme, islam), de nombreuses différences sont observables entre les communautés (d’histoire, de pratiques, de coutumes, voire d’ethnies). Par exemple, comment considérer comme absolument identiques d’un point de vue confessionnel, ethnique ou social, les melkites (grecs catholiques) et les orthodoxes arméniens ? En outre, les individus ne sont uniquement considérés par rapport à leur confession. Et par ailleurs, le mariage civil n’existe pas, empêchant des métissages interreligieux. Ces conditions poussent alors à une « mobilisation identitaire » selon Daniel Meier. Enfin, ce système pousserait à une « patrimonialisation du politique », où les différentes circonscriptions dépendraient de la communauté religieuse majoritaire, encourageant alors des accords entre personnels politiques de confessions différentes pour des intérêts électoraux et non pour des intérêts idéologiques.

À cela s’ajoute l’influence des « grandes familles » (Gemayel, Joumblatt, Karamé, Assaad…) qui occupent depuis plusieurs années des sièges ministériels et parlementaires. Ces familles compromettent le bon exercice de la démocratie ; Hind Sharif dénonce dans son mémoire le « familialisme politique » et le fait que cette situation encourage « les polarisations entre les communautés confessionnelles et [permet] aux familles puissantes de maintenir leurs positions héréditaires et leur statu quo, régénérant ainsi un système politique dominé par les hommes et par les clans. » Par conséquent, « les aspirants politiques au Liban, qu’ils soient hommes ou femmes qui ne font pas partie des familles au pouvoir ou de leurs réseaux proches trouvent qu’ils ne peuvent pas accéder à des postes élevés au sein des partis politiques, même s’ils ont acquis les compétences nécessaires », affirme-t-elle.

Quelles solutions ?

L’article 9 de notre Constitution dispose que la liberté de conscience est absolue, l’État libanais ne choisit pas », déclare Daoud Sayegh. Et de se demander, « est-ce parce qu’il ne choisit pas qu’il faut considérer son régime comme laïc, ou bien parce que l’enchevêtrement entre religion et État est à ce point manifeste qu’il ne permet pas au Liban de considérer la laïcité comme une réponse au régime multiconfessionnel ? » Il n’est inscrit nulle part dans la Constitution libanaise que l’État libanais est un État laïc, ni qu’il dispose d’une religion d’État. Mais le confessionnalisme empêche une pleine et transparente laïcité dans la société libanaise, malgré la non-intervention de l’État dans les affaires religieuses. Mais Daoud Sayegh continue et considère qu’avec la composition confessionnelle actuelle de la société libanaise, la laïcité n’est peut-être pas la meilleure des solutions. Il faudrait alors s’orienter vers « la recherche des meilleurs moyens de sauvegarder les droits des multiples composantes de la société » en cherchant à « assurer l’harmonie entre religion et État. » Il n’empêche qu’il soit favorable à une laïcisation de la société avec davantage d’écoles laïques, la prise en compte des minorités, et avec une tendance à augmenter l’égalité des chances dans le système électoral.

Ce système électoral est largement imparfait pour Hind Sharif en partie parce qu’une « sous-représentation des femmes en politique au Liban » est observable. Pour cela « l’adoption d’un quota est nécessaire » mais pas suffisant, il faut également des « initiatives de démocratisation visant à affaiblir les caractéristiques familiales et clientélistes actuelles qui dominent le système politique libanais. »

Mais ces solutions électorales ne remettent pas en cause le fonctionnement de la société. Daniel Meier prône une laïcisation trans-communautaire de la société et du système politique avec une « valorisation d’une appartenance nationale, logiquement supra-communautaire. » Un idéal nationaliste contre le confessionnalisme ? Ne serait-ce pas un danger menant à la promotion d’une identité religieuse particulière liée à l’identité nationale ?

Léon Scheid


L’exposition de Gustave Guillaumet : l’Algérie réchauffe Roubaix au Musée de la Piscine

De La Rochelle en passant par Limoges, l’Algérie de Gustave Guillaumet s’installe maintenant au Musée de la Piscine de Roubaix jusqu’au 2 juin 2019. L’exposition retrace la vie du peintre chronologiquement, à travers ses peintures, dessins ou encore écrits. Elle met en lumière aussi bien la vie personnelle de Guillaumet que le contexte géographique et sociétal de son oeuvre. En titubant de pièce en pièce, vous pourrez découvrir une exposition nous donnant à voir l’histoire de l’Algérie en 1860, tout juste colonisée. Déjà populaire à Limoges lors de son deuxième voyage, la présentation de l’oeuvre du peintre orientaliste fait consensus à Roubaix, de par la justesse de son art.

L’exposition offre un itinéraire détaillé de la jeunesse à la maturité du peintre, passant par les épisodes les plus marquants de son existence, qu’ils soient beaux ou terribles. Né en 1840 à Paris, Gustave Guillaumet plonge dans la passion de l’art dès sa jeunesse et consacre sa vie à l’Algérie après sa première rencontre par hasard. En effet, Gustave souhaitait se rendre en Italie mais malheureusement (ou heureusement pour nous), une tempête le retient à Marseille, l’empêchant de se rendre à la destination d’origine. Un bateau partait pour l’Algérie : il embarque. L’idylle commence à cet instant, et fait suivre quelques autres dizaines de voyages vers le pays du Soleil Couchant qu’il admirait et qu’il adorait peindre et dessiner. L’Algérie fut sa muse pour le restant de ses jours. Ainsi, ne se laissant pas rattraper par sa fascination sans bornes, Guillaumet entrepris un travail des plus méticuleux : révéler une vision de l’Algérie différente des clichés diffusés par la peinture orientaliste de son époque.

Il voue son art à décrire passionnément l’Algérie populaire telle qu’il la voit, sans artifices ni caricatures. Il restitue le monde rural qui arbore les territoires algériens et qui le fascine de par sa pureté. Il va même jusqu’à s’installer en Algérie et vivre avec le peuple local dans le but d’apprivoiser les coutumes et les moeurs du pays, tant il les admirait. Gustave Guillaumet est le témoin d’un territoire aux richesses abondantes. C’est pourquoi il mettait un point d’honneur à trouver la bonne luminosité et les bons angles pour révéler au mieux les spécificités de ces espaces. Comme le dit Marie Gautheron, commissaire scientifique à l’exposition, “l’exposition montre à quel point Guillaumet ne travaillait pas au service du fantasme d’une Algérie imaginaire mais qui donne à voir véritablement l‘Algérie du quotidien et des petites gens d’une manière extrêmement respectueuse”. De 1862 à 1884, il entreprend une série de voyage vers ce pays, arpentant ce vaste territoire en quête de populations dont les coutumes et modes de vie restent préservées du contact occidental.

Le peintre est même qualifié d’ethnologue : en effet, ses travaux qui figent des situations de la vie quotidienne du peuple d’Oranie, permettent d’analyser l’évolution de leurs pratiques et histoires. Il a permis d’observer les changements et mutations de la société algérienne à travers le temps. En étant le témoin de ce à quoi il assistait dans l’Algérie populaire dans laquelle il s’est immergé, il a pu restituer les codes culturels de la population. Mais pas que : les codes visuels de l’Algérie constituent une large part du travail de Guillaumet. A travers des paysages typiques, il nous fait voyagé dans cette Algérie des années 1860, tout juste annexée par la France. Les beautés que peuvent offrir ce pays de l’Orient sont très présentes dans son oeuvre : désert aux couleurs vibrantes, paisible soir saharien, la transparence des oasis et les intérieurs modestement décorés…Si son oeuvre appartient au courant orientaliste, l’artiste, lui, propose une autre vision de ce pays auquel il a consacré toute sa vie. Marie Gautheron explique également que “le terme d’Orientaliste convient à Gustave Guillaumet dans un sens et pas dans l’autre ;  il est « Orientaliste » dans la mesure où il ne représente absolument pas la relation du colonialisme comme l’immense majorité de ses contemporains ; il ne nous donne à voir que l’Algérie qu’il souhaite voir, c’est-à-dire, celle qui serait « préservée », pas encore contaminée par le contact colonial”. Si les peintres orientalistes de l’époque mettaient en lumière les aspects “exotiques” du pays, réduisant la personnalité des individus constituant le peuple algérien, Guillaumet leur rend leur importance en refusant de céder à une tendance qui renie la grandeur du pays au profit de fantasmes plaisant aux touristes occidentaux. Ainsi, la femme algérienne représentée dans sa vie quotidienne, jouit d’un statut social et d’un véritable rôle.

D’autre part, il portraiture une réalité tragique du pays. Observateur à l’écoute du peuple, Gustave Guillaumet n’édulcore pas mais présente le pays tel qu’il est, c’est pourquoi la misère de la population algérienne n’est pas occultée dans ses oeuvres. En effet, la population algérienne a connu des temps rudes durant la colonisation française. S’inspirant du réalisme de Millet ou de Delacroix, il rapporte les tragiques événements d’un territoire en pleine crise, sans artifice ni exagération. “La Famine” montre bien la transparence du peintre envers la situation aussi dramatique que la famine qui a dévasté l’Algérie il y a 150 ans. En effet, la période qui s’étend de 1866 à 1868 représente des temps de souffrance pour le pays, traversant une série de catastrophes agricoles. Les conséquences sont affligeantes : un quart de la population trouve la mort. L’oeuvre de Gustave Guillaumet est un des rares témoignages de ce désastre.

La fin de la vie du peintre orientaliste est aussi tragique que ce tableau : il se suicide après les tourments que lui ont causé sa double vie, ses excès de colère et son perfectionnisme abusif. Lors de ses dernières heures, il demande à ce que l’intégralité de ses oeuvres disparaissent avec lui. La famille, perplexe, décide d’honorer sa requête mais conserva tout de même une partie de ses travaux.

Reconnue d’intérêt national par le ministère de la culture, l’exposition “L’Algérie” de Gustave Guillaumet est un incroyable voyage vers l’Orient. Elle nous offre une tendre histoire d’amour entre un peintre et un pays dont l’admiration était sans limite. Pour compléter l’exposition, je vous conseille le livre écrit par le peintre lui même, Tableaux Algériens, dans lequel il décrit de façon très poétique et avec beaucoup de tendresse, la vie pure et sereine d’une Algérie épargnée du colonialisme.

Imane Rachati

Retrait des troupes américaines en Syrie : entre surprise et désillusion

Le 19 décembre dernier, coup de tonnerre diplomatique et militaire lorsque Donald Trump annonce subitement le retrait des troupes américaines en Syrie. Agréable nouvelle pour les russes et turcs, panique au Pentagone et chez les alliés (occidentaux et kurdes), victimes d’une énième décision unilatérale du président américain.

Si le fond est une surprise, la forme n’en est pas vraiment une. Comme à son habitude, Donald Trump gère la diplomatie américaine sur Twitter. Le 19 décembre 2018, il affirme que les États-Unis ont « vaincu l’EI en Syrie, ma seule raison d’y être pendant la présidence Trump.”  et confirme dans une vidéo postée le lendemain: « nous avons gagné contre l’État Islamique, nous les avons battus et nous les avons bien battus. Et maintenant il est temps que nos troupes rentrent à la maison. » Cette décision inattendue concerne 2 000 soldats américains, et un important matériel militaire présent en Syrie.

Mauvaise surprise pour certains…

Cette annonce coup de théâtre chamboule le Pentagone avec la démission du secrétaire d’État à la défense, Jim Mattis, le lendemain de la déclaration du président américain. Cette dernière serait alors issue d’une prise de décision isolée de la part de Donald Trump, s’attaquant seul au conflit syrien sans conseil, ni recommandation.

Mais le ministère de la Défense américain n’est pas le seul à transpirer d’incompréhension. La France d’abord, avec Emmanuel Macron qui a fait part de son étonnement lors de son déplacement au Tchad en affirmant qu’il « regrett[ait] très profondément la décision prise en Syrie. » précisant l’importance du travail des Forces Démocratiques Syrienne (FDS, à majorité kurde) : «  nous ne devons pas oublier que depuis le début de notre implication au Levant, la coalition internationale, dont les États-Unis sont la force principale et la charnière, ont opéré en Syrie avec un appui : les FDS. »

Les Britanniques ont ensuite mis en avant le fait que l’affirmation de Donald Trump sur l’existence fragile et amoindrie de l’État Islamique semblait être éloignée de la réalité. Tobias Ellwood, secrétaire au ministère de la Défense britannique, considère que « L’EI a adopté d’autres formes d’extrémisme et la menace est encore bien vivante. »

Déception également pour Israël qui, à défaut de s’occuper des populations civiles syriennes, s’inquiète des visées iraniennes. Après avoir frappé les forces iraniennes et le Hezbollah, Benyamin Nétanyahou a déclaré : « Nous continuerons à agir très vigoureusement contre les tentatives de l’Iran de s’installer en Syrie. » À chacun ses objectifs, à chacun sa guerre…

…bonne nouvelle pour d’autres

Mais en revanche, la Russie a salué cette décision le 20 décembre lorsque Vladimir Poutine a annoncé qu’il était « d’accord avec le président américain. » Le retrait des 2 000 soldats lui permettrait d’agrandir son influence sur la région sans le spectre américain.

Idem pour Erdogan, qui est toujours en conflit avec les Kurdes. Trump a de plus accordé sa confiance aux Turcs pour gérer le reste de l’État Islamique: « le président Erdogan m’a assuré qu’il éradiquera ce qui reste de l’EI en Syrie » affirme-t-il. Les deux présidents seraient arrivés à un consensus pour « éviter un vide de pouvoir » en Syrie. Mais Ankara joue un double discours, le président turc dit avoir comme objectif que « les groupes terroristes soient chassés de l’est de l’Euphrate », et se dit prêt à une intervention militaire : « Nous pouvons enclencher nos opérations en Syrie à n’importe quel moment à partir des territoires qui correspondront à nos projets ». Mais ces « groupes terroristes » dont parle Erdogan font beaucoup plus référence aux Kurdes et leurs alliés arabes qu’aux combattants de l’État Islamique.

Désillusion pour les FDS

Il s’agit ici également d’une énorme désillusion pour les FDS et les kurdes. Non seulement ils se sentent abandonnés mais ils sont, depuis plus d’un mois, victimes d’un ascenseur émotionnel suite aux changements de caps diplomatiques du président américain.

Tout d’abord, l’armée turque se préparait, dès mi-décembre, à intervenir contre les kurdes dans le nord de la Syrie. Mais l’annonce américaine a perturbé les plans turcs : rien de salvateur pour les kurdes. Bien au contraire. L’inquiétude ronge les rangs des FDS, à l’image d’Ilhan Ahmed, responsable politique kurde coprésidente du Conseil démocratique syrien, qui affirme le 21 décembre que « si la Turquie nous attaque, nous ne pourrons plus lutter contre l’État islamique. » Remettant en cause les objectifs soi-disants atteints des États-Unis, les forces kurdes restent lucides et redoutent une potentielle attaque de l’armée turque (prévue initialement en décembre). C’est ainsi que, logiquement et sans surprise, les troupes turques postées à la frontière syrienne furent renforcées le 24 décembre. Face à cette menace grandissante, les FDS paniquent, reculent et font appel, le 28 décembre, aux troupes de l’armée syrienne pour faire barrage à une future attaque dans la ville de Manbij.

Acculés, les kurdes demandent alors un soutien d’abord diplomatique puis militaire à la France (qui possède encore plus d’un millier de soldats en Syrie). Emmanuel Macron a, par ailleurs, voulu tempérer Donald Trump en privilégiant un  retrait « réfléchi et coordonné » de Syrie. Cela peut également s’expliquer par le fait que ce retrait semble plus compliqué et plus lent que prévu. “Nous partirons à un rythme approprié tout en continuant à nous battre contre [les djihadistes] et à faire tout ce qui est prudent et nécessaire ! » a évoqué Donald Trump début janvier. Voilà qui devrait donner un peu de répit aux FDS.

Source : Flickr

Source : Flickr

Mais à partir du 8 janvier, les rebondissements diplomatiques reprennent. Alors que les américains et turcs entretenaient de bonnes relations suite à la décision de Donald Trump ; le bateau chavire et les États-Unis affirment qu’un retrait de leurs troupes est impossible si les Turcs attaquent les forces kurdes. Ankara s’impatiente et s’énerve, mais le Président de la maison blanche va plus loin et assure, le 10 janvier, de « dévaster la Turquie économiquement si elle attaque les Kurdes », concluant son tweet d’un « Stop aux GUERRES SANS FIN. » Mais le ton entre les deux présidents change à nouveau le 14 janvier ; suite à un entretien téléphonique, les deux chefs d’État se mettent d’accord sur « une zone de sécurité débarrassée du terrorisme au nord de la Syrie. »  Mike Pompeo, secrétaire d’État des États-Unis confirme : « Nous voulons une frontière sûre pour toutes les parties, pas seulement pour les Turcs et les Kurdes. Il y a aussi dans la région des Arabes et des chrétiens, contre lesquels nous ne voulons pas voir des violences se reproduire. »

Cette décision précipitée remet en cause toute la volonté kurde d’un changement de société et de modèle de société. En effet, les kurdes essayaient courageusement d’instaurer un confédéralisme démocratique (les maîtres-mots étant démocratie, écologie, socialisme, et féminisme), avec, inévitablement, des imperfections dues au contexte de guerre. L’utopie kurde était de créer une (vraie) poche démocratique au Moyen-Orient (qui aurait pu ensuite se propager au reste de la région). Or, le risque d’une imminente intervention turque bouleverse une nouvelle fois ces projets. Si les États-Unis et les démocraties occidentales ont privilégié comme allié les FDS, c’est justement parce que ces dernières avaient une notion démocratique dans leurs revendications et objectifs. Les abandonner, c’est abandonner peut-être aussi un espoir d’une nouvelle organisation politique en Syrie…

Retour à la case départ ?

La complexité de la réalisation du retrait des troupes américaines en Syrie est la preuve d’un conflit qui change de tournure. L’argument avancé par Donald Trump selon lequel l’État Islamique n’existe (presque) plus montre l’émergence d’un autre problème. Pour la plupart des acteurs présents sur le terrain, c’est-à-dire l’armée syrienne soutenue par les russes, la coalition internationale et les FDS, l’État Islamique était l’ennemi commun, la cible de tous. Aujourd’hui, même si les dires du président américain sont à nuancer, l’EI est franchement affaibli (on estime qu’il occuperait 4km² près de la ville de Baghouz). Et par conséquent, nous arrivons à un point de retournement où la donne a changé. C’est un retour au problème initial que pose la fin (progressive) de l’EI. La guerre civile syrienne est loin d’être terminée mais force est de constater que le régime syrien (soutenu par la Russie et l’Iran) a repris du terrain et de l’influence. Et de même que pour l’abandon des FDS, c’est l’espoir d’une société démocratique en Syrie qui s’en va. Les différents groupes rebelles, qui se sont croisés, qui ont évolué n’ont certes pas tous un projet politique alléchant pour la communauté internationale mais certains d’entre eux se sont soulevés contre une impasse politique qu’était la dictature de Bachar al-Assad. Le départ des troupes américaines pourrait entraîner celui des autres pays membres de la coalition. Ces pays doivent répondre au dilemme qu’ils arrivaient jusqu’alors à éviter : que faire de Bachar al-Assad et de son régime ?

La désillusion semble l’emporter. Après avoir soulevé l’espoir, gorgé le peuple syrien d’ambition, de volonté de changer, d’améliorer la vie, la révolution syrienne de 2011 a depuis longtemps tourné au cauchemar. Mais après tant de sacrifices, tant d’horreur : la poursuite de la lutte pour la liberté est-elle plus importante que la paix ?

Léon Scheid

Perception : quand l’art appelle la paix

C’est en 2015 qu’El Seed (graffeur franco-tunisien) eut l’idée un peu folle d’entreprendre le projet Perception. Son idée initiale était de mettre en lumière une communauté isolée et marginalisée, c’est pourquoi il a choisi de réaliser son projet à Manshiyat Nasser, une paroisse isolée du Caire, où vit la communauté des Zabaleen (les éboueurs, en arabe), se chargeant de débarrasser Le Caire de toutes ses ordures et d’élever des cochons. Cette communauté copte et majoritairement chrétienne est perçue comme sale à cause de son lien proche avec les déchets.

Le but de l’œuvre est de pouvoir effacer les idées reçues que l’on se fait sur des personnes avant de les connaître, changer de perception par rapport à ce que l’on pense sans réellement savoir. Son œuvre permet de crypter le sens du message : c’est une œuvre en anamorphose, étendue sur 50 immeubles et le seul moyen de la voir dans son intégralité est de monter sur le Mont Mokattam et se mettre à un point précis. Les étapes à faire avant de pouvoir percevoir l’œuvre complète nécessite une volonté et une force physique, représentant les difficultés que l’on a pour changer de point de vue, d’opinion lorsque l’on a déjà des idées fixes.

El Seed aime mêler art urbain et calligraphie arabe dans ses œuvres, ce qu’il appelle des « calligraffitis ». Chacune de ses œuvres comporte une inscription et celle-ci a la citation d’Athanase d’Alexandrie (évêque copte du IIIème siècle) « Quiconque voulant voir la lumière du soleil, doit d’abord s’essuyer les yeux » écrite en arabe. Cette citation réfère à leurs origines coptes, mais aussi au sens défendu par l’œuvre : la question du jugement inconscient et les différents angles à aborder avant de se faire une opinion. Il était important qu’ils puissent s’identifier à l’œuvre, puisqu’elle allait être peinte sur leurs maisons et allait faire en quelque sorte partie de leur quotidien. Mais au-delà de cet aspect centré sur cette communauté, l’œuvre transmet aussi un message universel auquel tout le monde peut plus ou moins s’identifier, car c’est avant tout un projet d’échange, d’unité et d’humanité.

Photo : Perception, Cairo. eL Seed, 2016 – «Courtesy of eL Seed»


Durant la création du projet qui a duré toute une année, l’artiste a créé de nombreux liens avec les habitants du village : certains ont participé en peignant et en préparant les installations, d’autres étaient curieux et cherchaient à savoir quel était ce projet et d’autres encore proposaient simplement des repas et étaient hospitaliers envers El Seed et ses collègues. Tout cela lui a fait réaliser que c’était une communauté généreuse, conviviale et surtout attachante ; il considère ce projet comme « la plus belle expérience humaine de [sa] vie » lors d’une présentation sur TedxTalks (à voir ici). Mais toute cette joie n’est pas apparue sans embûches, les conditions de travail étaient difficiles : escalader des ordures pour peindre un bout de l’œuvre, pouvoir travailler entourer d’animaux, être la plupart du temps suspendu et toujours prendre du recul pour que l’œuvre prenne son sens.

Photo : Perception, Cairo. eL Seed, 2016 – «Courtesy of eL Seed»


Les perceptions qui évoluent ont permis à tous de pouvoir se rassembler et de faire la paix en se détachant des idées préconçues ; les habitants ont compris le projet, l’artiste et son équipe ont pu voir qui étaient vraiment les personnes de cette communauté et enfin, les personnes extérieures peuvent comprendre l’intérêt de changer de perception vis-à-vis de cette communauté.

Sabrine Ben Mansour

Beyrouth, la ville qui ne meurt jamais

Atterrissage à l’aéroport international de Beyrouth. Mieux connu sous le nom d’aéroport Rafic Hariri, comme pour nous immerger d’emblée dans la vie politique libanaise ! Entre parfums orientaux et saveurs du Levant, bienvenue au pays des Cèdres.

Mariage harmonieux du neuf et de l’ancien : c’est la sensation ressentie lorsqu’on déambule dans les rues de Beyrouth ! Les grandes chaînes globalisées cohabitent avec les petits marchés locaux ; les touristes avec les autochtones ; les hôtels flambant neufs avec les maisons traditionnelles…


Un mélange entre tradition et modernité

Le quartier Al Hamra est particulièrement représentatif de cet aspect de la ville. Tant centre d’affaires que quartier touristique, Al Hamra n’en oublie pas pour autant sa dimension populaire et se construit ainsi une identité unique.

Entre bouquins, alimentation et vaisselle, les marchés sont nombreux, les marchands joviaux et l’atmosphère décontractée. En plein mois d’cctobre, un soleil luisant illumine les rues et l’ambiance festive est omniprésente à travers bon nombre de décorations volées à l’Occident. Les Beyrouthins semblent, en effet, ne pas avoir oublié la fête d’Halloween !  

La balade continue au rythme de mélodieuses discussions en arabe, anglais, français… Si la langue principale du pays est l’arabe, Beyrouth reste une ville polyglotte ! Le point de chute est le fameux Raouché. Impossible de visiter Beyrouth sans y faire une halte ! Situé le long de la corniche, le Raouché est composé de deux majestueux îlots de calcaire abritant la célèbre grotte aux pigeons. Pour l’observer de plus près, il est possible de prendre le large dans un « private boat »… Un véritable commerce s’est instauré, attirant de nombreux touristes.


Raouché, Beyrouth  

Une dimension culturelle alimentée par les séquelles de la guerre

La rue Damas est un symbole des pathologies mémorielles libanaises. Outre son nom évoquant la capitale syrienne, aujourd’hui ravagée, cette rue de Beyrouth a elle aussi été un théâtre de la guerre civile. Elle représentait alors, une ligne de séparation des deux groupes antagonistes et a subi de nombreux dommages.

On y trouve d’ailleurs le musée National de Beyrouth. Fermé durant la guerre civile libanaise (1975-1990), il répond parfaitement à son objectif initial : montrer au monde entier le patrimoine libanais. Ainsi, il renoue avec un passé marqué par de nombreuses civilisations : phénicienne, égyptienne et expose des trouvailles en provenance de tout le pays.  

Autre rendez-vous incontournable de l’association entre guerre et culture à l’intersection de la rue Indépendance et de la rue Damas : la Maison Jaune. Construite en 1924 par l’architecte Youssef Aftimos, ce bâtiment couleur ambre est, pendant la guerre civile libanaise, un endroit stratégique pour les tireurs qui s’y réfugiaient. Les traces de balles sur la façade constituent un témoignage unique du conflit. Au lendemain de ce dernier, les séquelles sont trop importantes et risquent d’endommager le bâtiment. Face à cette menace grandissante, la municipalité de Beyrouth opte pour la rénovation et le musée « Beit Beirut » y voit le jour.

Maison jaune

Beyrouth : un territoire emblématique du couple histoire / religion

Vestige symbole du mandat français, la place de l’Etoile, au centre-ville de Beyrouth naît dans les années 1920. Son objectif est, dès lors, la modernisation de la capitale libanaise. Une atmosphère apaisante y règne. Composée de cinq branches, la place de l’Etoile est dominée en son centre par la majestueuse tour de l’horloge, don de la famille Abed à la ville de Beyrouth, après avoir fait fortune au Mexique. S’y trouve également le Parlement libanais dont l’architecture, comme celle de la tour de l’Horloge, a été pensée par l’architecte libano-arménien Mardiros Altounian.


Horloge Tower, place de l’Etoile, Beyrouth

Autre monument conditionnant la sérénité de la place : la cathédrale Saint Georges des Orthodoxes. Calme et reposant, cet édifice symbolise la deuxième plus grande communauté chrétienne du Liban après les Maronites. Plus encore, la proximité de la cathédrale avec sa voisine la mosquée Mohammad Al-Amine nourrit les sentiments de légèreté et de paix éprouvés sur la place de l’Etoile. Se côtoient un édifice historique de la chrétienté et une splendeur de l’art islamique.


Les voisines : la Cathédrale Saint Georges des orthodoxes et la mosquée Mohammad Al-Amine

Composée de cinq dômes azurs et de quatre minarets, la mosquée se situe entre la place de l’Etoile et la place des Martyrs. Elle est construite de pierres ocres qui, illuminées par le soleil, la vêtissent d’une couverture d’or ! A l’intérieur, les salles de prières sont colorées et élégamment décorées. Calme, douceur et quiétude sont au rendez-vous.


Impossible de quitter la mosquée sans passer par la place des Martyrs. Initialement, la place doit son nom au souvenir des libanais défenseurs du nationalisme arabe pendus par les Ottomans en 1916.  L’immense statue de bronze dominant la place représente cet évènement. Ici aussi, la guerre civile laisse son empreinte à travers les traces de balles et le bras cassé d’un des personnages. La place des Martyrs apparaît donc comme un témoignage de passés multiples.


Statue de bronze, Place des Martyrs

Eveiller vos papilles à Beyrouth

Un passage à Beyrouth ne peut être totalement réussi sans avoir goûter les mets libanais. Entre décorations orientales, musiques libanaises et chichas, les restaurants traditionnels se font nombreux dans la capitale !  

Le restaurant « Dardachat cafe », rue Khaled Ben Walid, propose un houmous (purée de pois chiches) d’exception accompagné d’une huile d’olive exquise. La terrasse, joliment fleurie et équipée de confortables fauteuils colorés, offre une jolie vue sur la corniche !  Autre adresse : 1144 Marfaa, Uruguay Street. En plus de faire de la cuisine traditionnelle, le restaurant « Kahwet Azmi » accueille plusieurs soirs de la semaine chanteurs et danseurs libanais pour une ambiance festive ! Entre danses, chants et rires : une rencontre incontournable de la jeunesse libanaise.


Anaïs Chetara

Représentation politique du peuple palestinien : un défi supplémentaire ?

S’il est un conflit qui divise les consciences, qui sépare les opinions, c’est le conflit israélo-palestinien. Ses (tristes) 70 ans d’existence sont la preuve d’un affrontement interminable. Mais au-delà de l’opposition avec Israël, les partis politiques palestiniens luttent entre eux pour le pouvoir ; compromettant la représentation politique palestinienne qui se ronge de l’intérieur et entrave, en partie, les avancées du processus de paix.

Cet affrontement, d’abord israélo-arabe, s’est muée en une opposition entre Israël, déterminée à appliquer une politique colonialiste, et la seule Palestine avec ses (très) fragiles représentations nationales. Mais ces dernières semblent avoir échoué. Depuis les accords d’Oslo en 1993, la plupart des réelles négociations n’ont rien donné, et n’ont abouti qu’à un combat de plus en plus violent des deux côtés.

Mais le sentiment de la vanité des solutions a poussé les différentes factions politiques palestiniennes à se concentrer davantage sur la scène politique de leur pays qu’à une négociation logique, pacifique pour ainsi mettre fin à des décennies de marasme diplomatique. Préférant se tirer dans les pattes plutôt que de courir vers l’indépendance et la liberté, les partis politiques palestiniens mettent, aujourd’hui, en péril le combat de leur pays. Mais le peuple se réveille, avec la volonté de se débarrasser des calculs d’apothicaires de politiques insensibles aux attentes populaires.

Fatah et Hamas : dominants de la vie politique

Lors des élections législatives du 25 janvier 2006, un tournant s’opère quand le Hamas forme une majorité avec 74 sièges sur 132. Longtemps acquis au Fatah, le conseil législatif palestinien regroupe aujourd’hui deux grands partis : le Hamas (islamiste) et le Fatah (gauche sociale-démocrate, acteur historique du combat palestinien). Autour de ces deux grosses écuries gravitent quelques petits partis : surtout à gauche avec le FPLP (Front populaire de libération de la Palestine), le Parti du peuple palestinien, le Front démocratique pour la libération de la Palestine et l’Initiative nationale palestinienne, et au centre avec la Troisième voie.

Political affiliationNo. of seats inNo. of seats inTotal No. of
the liststhe districtsseats
1Change and Reform294574
2Fatah Movement281745
3Martyr Abu Ali Mustafa303
4The Third Way202
5The Alternative202
6Independent Palestine202
7Independents044
Total666613

Source : Central Elections / Commission – Palestine

Les candidats sont élus, pour la moitié à la proportionnelle, pour l’autre au scrutin majoritaire.

« Change and reform » correspond au Hamas, « Martyr Abu Ali Mustafa » correspond au FPLP, « L’Alternative » est une coalition de trois partis de gauche : le Front démocratique pour la libération de la Palestine, le Parti du peuple palestinien et l’Union démocratique palestinienne, et « Independent Palestine » correspond à l’Initiative nationale palestinienne.

Ces élections mettent en évidence un clivage gauche/droite entre le Fatah et le Hamas. Avant les élections municipales de 2005, le Hamas boycottait n’importe quelle élection. Mais aujourd’hui en Palestine, le Hamas est considéré comme un réel parti politique et plus comme une organisation terroriste – contrairement à Israël, au Canada, à l’Union Européenne, aux Etats-Unis et même à l’Egypte (dû à l’appartenance du Hamas au Frères Musulmans). Ceci fait de lui un acteur avec une puissance diplomatique importante, que doit prendre en compte le Fatah s’il veut parvenir à de concrètes négociations.

C’est dans cette opposition idéologique et politique que s’est hissé l’espoir de la Troisième Voie. Parti centriste, il se veut comme étant l’alternative à ce clivage et rassembleur. Il n’a pour l’instant que peu d’effet.

À ces partis s’ajoute le Jihad Islamique Palestinien, deuxième organisation islamiste palestinienne la plus influente après le Hamas. Cette organisation armée n’est pas un parti, mais forte de ses (environs) 8 000 combattants et de sa liaison avec l’Iran, elle attire la crainte et est donc considérée comme terroriste par Israël, le Canada, l’Union Européenne, les Etats-Unis et le Royaume-Uni entre autre.

Affrontements politiques et tentatives de réconciliation

Mais dans tout combat politique, la lutte pour le pouvoir est sévère et aveugle. Aveugle des enjeux qui préoccupent tant les citoyens. Depuis que le Hamas s’est conformé à la vie politique, le Fatah se voit concurrencé : une situation qui n’a jamais existé auparavant, puisqu’il avait la mainmise sur l’OLP (Organisation de Libération de la Palestine) avec Yasser Arafat (figure emblématique de la résistance palestinienne, qui fut l’un des signataires des Accords d’Oslo en 1993). Dès lors, le Fatah est perturbé, et cette inquiétude va croître lorsqu’en 2007, le Hamas parvient à diriger la bande de Gaza. S’ensuivent diverses oppositions et tentatives de réconciliations.

En 2012, alors que le Hamas subit une deuxième guerre sur la bande de Gaza face à l’armée israélienne suite au blocus de cette dernière, Mahmoud Abbas, président de l’Autorité Palestinienne et du Fatah, affirme que « l’agression est menée contre tous les palestiniens, contre notre nation. Il ne faut pas dire que c’est une attaque contre le Hamas ou le Jihad [islamique, ndlr], cette agression est menée contre nous tous. Ces jours difficiles vont nous faire travailler davantage en faveur de la réconciliation et de l’unité face à l’ennemi. » Cette étonnante volonté de se rapprocher n’est que temporaire – comme à chaque fois.

Par exemple, en janvier 2017, de nombreux gazaouis protestent contre les coupures d’électricité, ne leur permettant de s’éclairer que 3 à 4 heures par jour. Ces coupures fréquentes étaient, en réalité, initiées par l’Autorité Palestinienne qui croulait sous les dettes israéliennes et qui demandait au Hamas de payer l’électricité. Ce dernier n’a pas réagi et les rues gazaouies se sont remplies de milliers de manifestants.

Mais la navette repart dans l’autre sens en octobre de la même année. La situation économique et sociale du territoire contrôlé par le Hamas est trop critique (le taux de chômage avoisine les 50 % à Gaza selon la Banque Mondiale). Aussi, le parti islamiste change de l’intérieur et commence à se rendre compte des difficultés de la vie des gazaouis. Par conséquent, il tend la main à l’Autorité Palestinienne, elle-même en difficulté de son côté. En effet, le gouvernement palestinien s’essouffle, tout comme son dirigeant, Mahmoud Abbas. Au pouvoir depuis huit ans, il n’a, à son actif, aucune négociation de paix tangible avec le gouvernement israélien. Le Fatah et l’Autorité Palestinienne subissent une perte de confiance impressionnante de la part de la population. Mais, paniqué et trop gourmand, le gouvernement palestinien a enterré ce rapprochement en voulant diriger toute la bande de Gaza et marcher sur le Hamas.

Mais, à nouveau, marche arrière toute le 30 avril 2018 ; après avoir été renommé président du comité exécutif de l’OLP, Mahmoud Abbas déclare qu’il « espère que ce conseil national définira clairement [une] stratégie future et une stratégie claire à propos du prochain conseil. Mais pour cela, il faut se réconcilier avec le Hamas. C’est ce qui nous permettra d’organiser des élections aussi bien à Gaza qu’en Cisjordanie. » Et d’ajouter, « Le Hamas est passé de la résistance armée à la lutte pacifique, et je leur dis : c’est très bien, mais tenez les enfants éloignés des snipers, nous ne voulons pas qu’ils finissent handicapés. » Le but de cette réunion du comité, qui ne s’était pas réuni depuis 1996, était d’apporter  des solutions et des stratégies politiques et diplomatiques face à la décision américaine de déplacer leur ambassade à Jérusalem. Une énième tentative de réconciliation ? Un énième coup d’épée dans l’eau ? La relation conflictuelle entre le Fatah et le Hamas ne semble plus être la préoccupation première des palestiniens.

L’éveil du peuple palestinien

Source : Akram
Drawshi/Activestills

Car la simple présence du pluralisme et d’élections ne régit pas la vie démocratique. Et les palestiniens le ressentent. À partir de fin mars 2018, les gazaouis ont massivement manifesté lors des « grandes marches du retour », en symbole aux 70 ans de la Nakba (exode de la population palestinienne en 1948). Ces manifestations ont émergé de la société civile palestinienne, alors que le Hamas, discret au début, laissait faire. Ces mobilisations étaient pacifiques ; étonnant et novateur au vu des affrontements guerriers de ces dernières années. Les manifestants étaient pour la plupart jeunes, prônaient la non-violence, le boycott (principalement économique) envers Israël, une solution démocratique voire la résolution du conflit par l’émergence d’un État unique. Cette différence dans les volontés et objectifs entre les partis politiques et les citoyens palestiniens témoigne de l’éloignement idéologique des politiques et du peuple. D’ailleurs, les jeunes palestiniens sont de moins en moins encartés dans les partis. S’ils préfèrent mettre en avant le pacifisme, c’est parce qu’ils constatent les échecs des attentats qui les décrédibilisent internationalement. Et être pacifique décrédibilise Israël. En effet, l’armée israélienne se justifiait d’une escalade de la violence en répondant qu’elle ne faisait que de se protéger et de « simplement » répliquer. Mais dès lors que les palestiniens n’utilisent plus la violence, l’armée israélienne n’a plus d’excuse.

Ainsi, les institutions palestiniennes s’efforcent d’être démocratiques ou de montrer un semblant de démocratie. Mais les partis politiques s’usent, se fatiguent et s’éloignent des attentes de leur peuple. Le conflit interne entre le Fatah et le Hamas ne mène à rien et rajoute une difficulté supplémentaire à l’hostilité du gouvernement israélien. Ne nous y trompons pas, l’échec de négociation entre israéliens et palestiniens ne vient pas uniquement d’une mésentente politique palestinienne, mais également d’une politique d’apartheid de la part d’un gouvernement israélien qui refuse toute négociation. Face à l’agressivité de l’armée israélienne, les jeunes palestiniens ont préféré répondre intelligemment avec le pacifisme, chemin le plus logique de la paix.

Léon Scheid