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Familles et amitiés dans les mondes de Wes Anderson

La filmographie de Wes Anderson est arrivée à son apogée cette décennie grâce à deux oeuvres qui, rien qu’en les évoquant, provoquent beaucoup de nostalgie en moi : Moonrise Kingdom et The Grand Budapest Hotel. Ces oeuvres sont encore plus importantes lorsqu’on les analyse sous le prisme de tous les films réalisés par Anderson avant eux. Réalisateur atypique, scénariste imaginatif, drôle mais aussi poignant, il a redéfini les codes de la comédie dramatique américaine et c’est tout naturellement qu’il doit faire partie de cette rétrospective de la décennie.

Les familles brisées des personnages andersoniens

Dans les films de Wes Anderson, les familles sont rarement stables : divorces, décès, disputes… Très souvent les conflits principaux viennent des conflits familiaux ou des difficultés qu’ont les protagonistes au niveau familial. Cela est visible dès les premiers films d’Anderson. Dans l’excellent Rushmore (1998), le protagoniste Max Fischer (Jason Schwartzmann) a perdu sa mère et ment à Herman Blume (Bill Murray) sur le métier de son père. Dans The Life Aquatic with Steve Zissou (2004), Steve Zissou (Bill Murray) voit apparaître son fils présumé Ned (Owen Wilson) qu’il n’a jamais connu et a des difficultés conjugales avec sa femme Eleanor (Anjelica Huston). Dans The Darjeeling Limited (2007), les trois frères Whitman viennent de perdre leur père un an plus tôt et sont terriblement déçus par l’absence de leur mère. Ainsi, nous pourrions traverser tous les films d’Anderson et retrouver ce même schéma d’une famille instable cherchant une stabilité. The Royal Tenenbaums (2001) est sans aucun doute la meilleure idée que l’on puisse se faire d’une famille dans l’univers du réalisateur texan. 
Si Moonrise Kingdom (2012) reprend parfaitement ce procédé, The Grand Budapest Hotel (2014) diffère légèrement. Moonrise Kingdom est le premier film de Wes Anderson à présenter des adolescents dans le rôle titre depuis Rushmore. On a donc la dépiction de deux situations familiales différentes. Suzy (Kara Hayward) se sent seule dans sa famille, manquant d’attention de la part de ses parents tandis que ses petits frères jouent ensemble. Pour combler cette solitude, elle se plonge inlassablement dans ses livres. Sam (Jared Gilman), lui, est orphelin et, ayant des difficultés dans son comportement et avec les autres à cause de son enfance perturbée, sa famille adoptive ne souhaite plus l’accueillir. C’est donc une délivrance pour Suzy et Sam que de se rencontrer. Tous les deux n’aiment pas leur quotidien et voient en l’autre l’occasion d’y échapper. Tous les protagonistes andersoniens sont de toute façon marqués par une insatisfaction permanente et la recherche d’un bonheur qui semble impossible à toucher. La solution la plus courante dans les scénarios d’Anderson est l’escapade, représentée de la meilleure des façons dans Moonrise Kingdom où Suzy et Sam rappellent presque Bonnie & Clyde. The Grand Budapest Hotel est légèrement différent sur ce point. Il n’y a pas réellement de mise en scène familiale pour les protagonistes, Zero Moustafa (Tony Revolori) et Gustave H. (Ralph Fiennes). Le premier a perdu toute sa famille dans la guerre qu’il a fuit et le second vit seul dans sa chambre de concierge de l’hôtel. Finalement, ici, Wes Anderson explore moins la famille que l’un de ses autres grands thèmes, l’amitié.

Frontière étroite entre famille et amis

L’amitié est l’un des thèmes favoris de Wes Anderson. Il adore également la penser avec la famille, les amis de ses protagonistes devenant rapidement la famille qu’ils auraient adoré avoir. Cela est d’autant plus flagrant dans The Life Aquatic où l’équipe de Steve Zissou ressemble à une famille pour ce dernier, une équipe à laquelle s’ajoute son fils présumé. Néanmoins, je trouve que cette proximité amitié/famille est encore plus exacerbée dans les deux derniers films d’Anderson hors animés. Moonrise Kingdom, que je pense être le film le plus social du réalisateur, et The Grand Budapest Hotel brouillent constamment les pistes. 

Moonrise Kingdom présente sans aucun doute l’une des plus belles et touchantes romances de la décennie au cinéma. Cela est surtout renforcé par le fait que Suzy et Sam développent d’abord un très profond lien d’amitié, visible dans les lettres secrètes régulières qu’ils s’envoient afin de se plaindre de leur quotidien puis pour la préparation de leur fugue respective. L’amour se développe après l’amitié et on a forcément tendance à croire que les deux protagonistes connaissent ensemble le meilleur moment de leur vie parce qu’ils éprouvent chacun une liberté nouvelle qui n’est pas entreprise seule mais à deux, comme si Suzy et Sam ressentaient le besoin d’avoir un témoin respectif de leur escapade individuelle d’un quotidien morose pour se sentir réellement poussés de l’aile. Asocial et sans amis, Sam voit en Suzy une personne familière qui le traite avec sincère tendresse, ce qui n’a jamais été le cas pour lui auparavant. Et Suzy, avant d’éprouver des sentiments pour Sam, voit en lui un partenaire de jeu qu’elle n’a jamais eu, ses frères étant trop petits. Elle trouve enfin une personne adéquate à sa très forte maturité et capable d’apprécier son goût pour la littérature. Alors qu’elle lisait à la fenêtre, seule, Suzy ressent enfin le plaisir de partager sa passion en lisant ses livres à haute voix pour Sam. C’est donc avant tout une touchante histoire d’amitié qui est présentée avant de prendre la direction d’une histoire d’amour, les deux personnages éprouvant des sentiments réciproques dus au fait qu’ils partagent ensemble un moment intense de leur adolescence. 
The Grand Budapest Hotel est une merveilleuse histoire d’amitié également, entre Gustave H. et Zero. Encore une fois, on retrouve le même procédé que pour The Life Aquatic. Alors que l’équipage de Steve Zissou représente sa famille, le personnel de l’hôtel est un peu une famille également pour Gustave H. qui en serait alors un père attentionné. Il voit d’abord en Zero un inconnu mais comprend très vite, au fil de ses déboires, qu’il s’avère être un brillant lobby boy. Gustave H. se reconnaît presque en lui. La relation qu’il développe avec lui devient filiale. C’est donc presque naturellement qu’il lui léguera plus tard l’hôtel après l’avoir hérité de Madame D. (Tilda Swinton). Au-delà d’être l’amant de cette dernière, Gustave H. est également le seul à s’intéresser réellement à elle tandis que sa famille éprouve un profond désintérêt pour elle sauf quand il s’agit de l’héritage. Il y a une certaine récompense de la loyauté, qualité première de l’amitié. Cette récompense est visible à travers le Grand Budapest Hotel lui-même, étant hérité non pas par les enfants de la part des parents, mais d’amis en amis. L’amitié et la gentillesse incarnées par Gustave H. lui permettent d’acquérir l’hôtel tandis que Zero en a la possession après la mort du concierge parce qu’il l’a aidé profondément quand il était accusé du meurtre de Madame D. et même emprisonné à tort pour cela. La loyauté est présente dans tous les films de Wes Anderson, elle est même constamment questionnée dans son premier long-métrage Bottle Rocket (1996).

Le génie de l’écriture de Wes Anderson: comment commencer un film ? 

Si nous pensons d’abord à la comédie en parlant de Wes Anderson, nous manquons également le fait qu’il possède un registre dramatique assez puissant dans son écriture. Rushmore avait déjà permis de déceler cette qualité indéniable qu’il avait de jongler entre comédie et drame, développant ensuite son potentiel pour s’avérer être l’un des plus grands scénaristes contemporains en ce qui concerne la comédie dramatique, un genre très populaire aux Etats-Unis mais souvent redondant films après films. Avec Anderson, la magie des décors permet de faire évoluer ce genre dans un autre univers. Là où les comédies dramatiques habituelles se situent dans des cadres assez connus, le réalisateur texan dégage son propre univers peuplé de mondes différents dans lesquels il laisse se déplacer sa caméra pour créer un premier ressort comique. Nombre de traits humoristiques des films d’Anderson est lié aux décors et aux costumes, permettant de développer différents mondes totalement indépendants les uns des autres. C’est l’appartement des Tenenbaums, le Belafonte de Steve Zissou, le Darjeeling Limited, une petite île fictive ou encore un hôtel dans la République fictive de Zubrowka. A partir des Tenenbaums, Anderson s’engage de plus en plus dans la création de décors particuliers et de personnages facilement identifiables par leur costume. C’est le bandeau de tennisman de Richie (Luke Wilson), le survêtement rouge de Chas (Ben Stiller) et le manteau mythique de Margot (Gwyneth Paltrow) dans les Tenenbaums, le bonnet rouge de Steve Zissou dans The Life Aquatic, les lunettes de Peter Whitman (Adrien Brody) et le lourd bandage de Francis Whitman (Owen Wilson) dans The Darjeeling Limited. Tous ces détails importants apportent de la couleur aux mondes d’Anderson et représentent un moyen intéressant d’identifier des personnages qui dégageront encore plus d’empathie. 
Les scénarios d’Anderson se rapprochent des contes pour enfants, l’adaptation de Fantastic Mr. Fox (2009) étant la parfaite illustration de la narration andersonienne très reconnaissable. Il y a désormais toujours une introduction par une voix-off ou un personnage directement qui présente les protagonistes, leurs histoires, mettant en place non seulement le cadre du récit mais également le cadre humoristique de celui-ci. La présentation de Max Fischer dans Rushmore est hilarante avec toutes les associations parfois inutiles créées par ce dernier et possède déjà le style si particulier du réalisateur. Celle des Tenenbaums symbolise à elle seule toute l’excentricité de cette famille (on appréciera la version instrumentale de Hey Jude utilisée) tandis que celle de The Life Aquatic est un hommage au cinéma, invitant le spectateur à entrer dans le film fictif de Steve Zissou. Pour Moonrise Kingdom, en plus d’utiliser le compositeur Benjamin Britten pour la musique, Wes Anderson décide d’introduire Suzy et sa famille, se laissant aller à sa technique habituelle du traveling. Néanmoins, The Grand Budapest Hotel est sans doute la meilleure introduction d’un film d’Anderson. Pour la première fois, il distord différentes timelines, remontant le temps là où il avait tendance à l’avancer. C’est donc une jeune fille se recueillant devant un buste de son écrivain préféré qui est suivi par son écrivain préféré racontant sa rencontre avec un Zero Moustafa âgé (F. Murray Abraham) qui lui-même raconte à l’écrivain jeune (Jude Law) son histoire et celle de Gustave H. au moment où Zero a commencé au Grand Budapest Hotel. En imbriquant les époques comme des poupées russes, Wes Anderson permet de donner du relief à sa trame principale, celle-ci traversant les âges pour être lues par les générations contemporaines. Il se donne ainsi une occasion de rendre hommage à la littérature. D’abord, il s’inspire de l’Oeuvre de Stefan Zweig comme annoncé à la fin du film. Ensuite, les livres ont toujours eu une place prépondérante dans la filmographie de Wes Anderson et The Grand Budapest Hotel n’en est que l’apogée. Dans Rushmore, Max Fischer rencontre Rosemary (Olivia Williams) grâce à un livre sur lequel est inscrit une citation de Cousteau, appelant déjà The Life Aquatic. Et dans Moonrise Kingdom bien sûr, Suzy dévore de très nombreux livres. Mais au-delà de son introduction, The Grand Budapest Hotel est le climax de la filmographie d’Anderson, son bijou.

The Grand Budapest Hotel, le plus tragique des Wes Anderson

Le monde dépeint dans The Grand Budapest Hotel rappelle la vie de Stefan Zweig (voir le film autrichien Stefan Zweig, adieu l’Europe de Maria Schrader). On est dans une République fictive d’Europe centrale rappelant l’Autriche natale de l’écrivain. L’ambiance est festive et joyeuse mais elle est le préambule à un drame qui va la plonger dans de sombres années. Les ZZ rappellent bien évidemment les SS tandis que l’habit de prisonnier de Gustave H. rappelle celui porté par les millions de déportés dans les camps pendant la Seconde Guerre mondiale. Si Moonrise Kingdom était le plus social des Anderson, The Grand Budapest Hotel en est le plus tragique. Paradoxalement, il est également le film qui représente le plus l’esprit du réalisateur, avec des décors et des costumes encore plus fantasques mais aussi une utilisation de plusieurs techniques comme le traditionnel travelling mais également la stop-motion déjà entrevue dans Fantastic Mr. Fox ainsi que la maquette de l’hôtel qui rappelle son goût prononcé pour le monde miniature. L’esprit léger apparent du film renferme cependant des thèmes très durs comme la mort, la guerre, l’oppression des minorités que ce soit Zero, réfugié ayant perdu sa famille, ou bien Gustave H., bisexuel.  
La fin de Moonrise Kingdom déjà amenait une certaine mélancolie. Sam ne finissait pas dans un orphelinat emmené par Social Services (Tilda Swinton), mais il n’avait néanmoins pas une entière satisfaction. Même s’il pouvait encore voir Suzy, il passait par la fenêtre et non la porte d’entrée, preuve que leur relation n’était pas encore tout à fait acceptée. L’utilisation de Friday Afternoons de Benjamin Britten accentue encore plus cette mélancolie tandis que Sam retourne avec son nouveau père adoptif, le capitaine Sharp (Bruce Willis). Le dernier plan se pose finalement sur le tableau qu’il vient de finir et qui représente l’île sur laquelle les deux protagonistes ont vécu un moment extraordinaire, seuls au monde sans que personne ne les dérange dans leur tranquillité, comme si ce moment évaporé ne pouvait être vécu plus qu’à travers les souvenirs peints par Sam. En soit, j’ai trouvé la fin de Moonrise Kingdom extrêmement triste et douce-amère. C’est donc sans surprise que la fin de The Grand Budapest Hotel a exacerbé ce sentiment, celui de voir Wes Anderson mûrir. Tout en continuant à apporter un certain sens de la comédie, notamment par l’inversion des rôles très visible dans Moonrise Kingdom entre des enfants se comportant comme des adultes et inversement (procédé à voir également dans Fantastic Mr. Fox ou Rushmore), Wes Anderson commence à ne plus masquer la réalité de ses mondes et son style ne serait alors qu’une illusion. Zero Moustafa, dans sa version âgée, prononce une phrase à propos de Gustave H. à la fin du film qui résume parfaitement ce sentiment doux-amer d’une époque révolue dont certains tentent de maintenir l’atmosphère joviale: “To be frank, I think this world had vanished long before he entered it, but I will say : He certainly sustained the illusion with a marvelous grace”. Gustave H. meurt sous les balles des ZZ, Stefan Zweig se suicide au Brésil en 1942. Reste de cette “merveilleuse grâce” un chef d’oeuvre, The Grand Budapest Hotel, le chef-d’oeuvre de son réalisateur Wes Anderson.

Nicolas Mudry

Le fléau des contrats « zéro heure » au Royaume-Uni

Le fléau néo-libéral des contrats “zéro heure”, dont le berceau se trouve principalement en Grande-Bretagne, a vu son influence sur la modernisation du marché du travail s’étendre au-delà de la Manche. Environ trois millions de personnes y seraient rattachées au sein de l’UE. Faut-il craindre cette ultra-flexibilité qui échoue à garantir une protection sociale solide ? Comment expliquer l’essor de ces CZH, pourtant très controversés, et quelles sont les catégories de population les plus concernées ? La volonté de l’Union Européenne d’endiguer l’usage des CZH est pendant longtemps restée timide, freinée par le principe de subsidiarité. Les précédents traités et et directives européens en termes de droit du travail restèrent relativement flous, permettant aux entreprises de jouir d’une zone grise pour contourner toute régulation. Ce n’est qu’en 2014 avec la nomination de Jean Claude Juncker à la tête de la Commission Européenne, et en 2017 avec la création du socle européen des droits sociaux qui vise à ‘Construire une Union européenne plus inclusive et plus équitable’, que le droit de ces travailleurs atypiques semble être au coeur des discussions. Face à cette pratique, diverses protestations se sont élevées à la fois au niveau national et européen. Le dialogue social entre les organisations européennes syndicales (Confédération Européenne des syndicats – CES) et patronales (BusinessEurope) s’empoisonne et s’enlise, chaque camp restant sur ses positions selon leurs intérêts. Cependant, la révision d’une directive européenne en 2019 semble avoir insufflé un nouvel impetus à la volonté d’un meilleur encadrement. De quoi s’agit-il ?  

Que sont les contrats ”zéro heure” ?

Le contrat “zéro heure” : une définition juridiquement floue

Développé dans les années 1980 néolibérales de Margaret Thatcher, le contrat “zéro heure” est dépourvu d’une définition juridique précise. Un employé sous CZH  n’a aucune garantie sur le nombre d’heures hebdomadaires minimales à effectuer. Il est appelé à travailler d’une semaine à une autre (en moyenne 19,4 h/sem), suivant la demande de l’employeur. Même s’il doit être en permanence à disposition de l’employeur, il peut légalement refuser toute proposition de travail. Aucun préavis de licenciement n’est prévu. A la différence du travail en intérim où une personne peut également ne pas avoir de garantie de travail, il n’y a pas de tierce acteur entre l’employeur et le salarié dans les CZH. Ce type de contrat est courant dans des secteurs dynamiques où la main d’oeuvre se renouvelle régulièrement (tels que la restauration, l’hôtellerie ou encore le retail) et touchent majoritairement les étudiants, les femmes et les personnes peu diplômées. Ces dernières années, les CZH ont connu une forte croissance : concernant jusqu’à un million et demi de travailleurs en 2016, un pic qui est redescendu à un peu plus d’un million en 2019. Soit respectivement 3% et 2,7% de la population active de la Grande Bretagne. Cette augmentation se reflète de surcroît sur le taux d’emploi national. En effet, depuis 2012, le pays connaît une baisse du chômage et un quasi taux d’emploi plein (environ 3,8% de chômage chez les 16+ en août-octobre 2019). Ces bons résultats reposeraient-ils donc en partie sur l’expansion des CZH ? 


Quels droits ? Quels avantages ? A quel prix ?

Une idée de flexibilité attrayante

Si les contrats “zéro heure” fleurissent, c’est bien la preuve qu’ils répondent à une demande. En effet, le critère de flexibilité et dérégulation, véritablement introduit sous Margaret Thatcher, est devenu primordial pour les employeurs. Les CZH offrent une certaine liberté (possibilité de cumuler plusieurs petits boulots et l’absence de routine) pouvant se révéler attrayante pour les plus dynamiques et touche-à-tout. Par ailleurs, les CZH garantissent certains mêmes droits que les autres travailleurs, à savoir les RTT, les congés maternité/paternité, le temps de repos minimum de onze heures consécutives entre deux journées de travail ainsi qu’une protection contre toute forme de discriminations au travail. De surcroît, les travailleurs sous ce type de contrats bénéficient également du National Minimum Wage (salaire minimum) ainsi que du Living Wage (salaire minimum décent pour vivre socialement). Ce type de contrat paraît alors idéalement pratique selon les modes de vie différentes de chacun. Cependant, des contraintes non négligeables y sont associées et décriées par différents organismes sociaux et de protection des travailleurs,  ainsi que par le parti politique travailliste anglais.

Zone d’ombre dans la zone grise : des inconvénients multiples

Le CZH implique une insécurité permanente et des revenus faibles et incertains d’une semaine sur l’autre, ce qui conduit à une accentuation des inégalités du pays. Le bien-être et la santé mentale du travailleur se retrouvent d’autant plus impactés, comme l’a illustré le réalisateur Ken Loach dans son film Sorry We Missed You (2019). Ce dernier dépeint les difficultés et la réalité précaire qu’entraîne ce type de contrat, qui est bien loin de coller avec l’idéal d’une vie de famille stable. La pression psychologique est également considérable face au risque du zeroing-down si le travailleur refuse un appel pour travailler. Le zeroing-down signifie que l’employeur, même s’il ne peut légalement forcer la personne à travailleur, décide de ne plus la rappeler pour proposer du travail. Le travailleur se retrouve sans heure travaillée planifiée et donc coupé de source de revenu. Cette peur de perdre de futures opportunités d’heures de travail freine les travailleurs à faire valoir leurs droits et leur protection sociale lors d’abus. 

Cet ultra-libéralisme n’est donc pas si idéal qu’il est vendu. Comment limiter le fort déséquilibre dans la relation employé-employeur (source de maints abus) ?

Une régulation européenne nécessaire pour appréhender l’essor de ce type de contrats

Une Union Européenne timide qui tend à s’affirmer

L’encadrement et la régulation des CZH est loin d’être une idée novatrice, et encore moins qui fait l’unanimité. L’Union Européenne peine à imposer des mesures légalement contraignantes. Les traités sur l’encadrement du droit du travail, comme celui d’Amsterdam en 1999, ont laissé une zone grise exploitée par les entreprises et employeurs pour contourner les législations et de faire perdurer l’application des CZH. Malgré quelques préconisations de la Commission Européenne en 2014, les mesures incitatives et tous autres outils de Soft Law (déclarations, recommendations) eurent peu de répercussions. Toutefois, une certaine relance sociale européenne s’est opérée ces dernières années. Elle s’est illustrée avec l’arrivée de Jean Claude Juncker à la tête de la Commission Européenne en 2014 et par la décision de créer un socle européen des droits sociaux en 2017, qui serait tenu d’améliorer les droits sociaux des travailleurs, de promouvoir “[l’]égalité des chances et accès au marché du travail, [obtenir des] conditions de travail équitables [ainsi qu’une] protection sociale et inclusion sociale”. Parmi leur objectif, une meilleure régulation des CZH. Grâce à l’utilisation des directives européennes, il est possible d’imposer graduellement aux Etats-Membres des exigences minimales à respecter. C’est donc en 2017 qu’une longue et importante révision de directive a été entamée pour se soucier des problèmes que soulèvent les CZH. Le document préconise une régulation plus importante sans pour autant aller jusqu’à leur interdiction totale. Les abus seront cependant plus lourdement sanctionnés. La première idée novatrice consiste à englober tous les travailleurs dits précaires (on-call – ou salariés à disponibilité immédiate) sous une même appellation pour éviter toute exclusion d’une catégorie de travailleurs atypiques. La seconde mesure concerne l’introduction d’un ensemble de droits inaliénables pour assurer des conditions de travail décentes pour tous travailleurs. Chaque salarié serait conscient de leur droits et avantages dès le premier jour (description des fenêtres horaires, d’une compensation si annulation tardive des heures travaillées de la part de l’employeur, de la seule période d’essai de six mois maximum, du droit de cumuler plusieurs emplois). Quant au niveau national, une première régulation capitale a néanmoins été introduite en 2015 par le gouvernement anglais suite à la pression des syndicats : l’abolition de la clause d’exclusivité. En effet, l’employé était tenu de ne signer un contrat que chez une seule entreprise. Cela évitait le cumul de CZH pour augmenter les revenus d’un individu s’il jugeait qu’un seul CZH était insuffisant pour couvrir ses besoins.

Un dialogue social houleux

Le dialogue social européen se retrouve néanmoins paralysé. En effet, les différentes organisations syndicales et patronales échouent à entamer un dialogue ou des négociations fructueuses sur les enjeux de cette question. Cette situation délicate gèle toute avancée vers un consensus. L’organisation syndicaliste (Confédération européenne des syndicats ou CES) supporte la révision de la directive européenne, même s’il la juge encore trop faible et surtout pas assez radicale puisqu’elle autorise encore les CZH. Des organisations au niveau national, comme Unite et Union of Shop, Distributive et Allied Workers, dénoncent par le biais de pétitions et de campagne le quotidien rude et précaire de ces salariés. 

Quant aux organisations patronales (BusinessEurope, représentent les intérêts des secteurs privés), elles sont assez peu disposées à une quelconque révision contraignante. L’argument de subsidiarité dont est soumise l’UE est souvent invoqué pour contrer toute tentative de législation européenne. Les CZH sont présentés comme un facteur rapide et dynamique de création d’emplois. Afin de retarder les procédures législatives de négociations, des pourparlers exploratoires sont organisés en amont pour vérifier si les propositions avancées soient réalisables. Par ailleurs, à la place d’une régulation au niveau européen, les organisations patronales préconisent un encadrement national voire au sein même de l’entreprise. De surcroît, elles soutiennent qu’il serait inutile d’implémenter une réglementation spécifique et contraignante à l’ensemble des pays de l’UE alors que seul un nombre limité de pays autorisent les CZH (à savoir la Chypre, Finlande, Malte, Norvège, Suède et GB). 

 Entre controverses et régulations difficiles à implémenter : la question du Brexit

Le Brexit, un frein ou tremplin aux législations ?

Si la révision de la directive européenne de 2017 semble constituer une avancée vers une régulation des CZH, le Brexit risque de remettre en cause son application. En effet, seuls les Etats-Membres de l’Union Européenne auront jusqu’en août 2022 pour adopter les mesures nécessaires de la directive. Cependant, selon la politique actuelle, la Chambre des Communes a majoritairement voté en faveur de l’accord de Boris Johnson pour entamer la période de transition de leur sortie à partir du 31 janvier 2020. Si ce scénario se vérifie, cela signifierait donc l’absence d’obligation de se conformer aux nouvelles mesures européennes. Le gouvernement anglais a néanmoins pris la décision fin 2018 d’appliquer par lui-même des mesures pour garantir plus de protections aux travailleurs sous CZH. En effet, certaines mesures font écho à celles de la Commission Européenne: une transparence des modalités du contrat expliquée au travailleur dès le premier jour, le droit de demander d’avoir des horaires moins imprévisibles, une plus lourde sanction des violations des droits de la part des employeurs (une peine maximum qui est passée de £5.000 à £20.000). 

Décision prise sous l’influence des mesures de la Commission Européenne, pour ne pas rester en marge de l’UE (en cas d’extensions de la période de transition renouvelées ?) Ou décision prise à la suite d’une colère grandissante des concernés, par la pression des syndicats, ainsi que par les multiples débats politiques engendrés ?

Les débats soulevés et les tentatives de réponses apportées sont la preuve que l’économie ultra-libérale marque une transformation dans l’approche de la notion du travail. Quel équilibre rechercher pour que cette économie soit viable et fructueuse pour tous ? La Commission Européenne a longuement essayé de concilier flexibilité du marché du travail et respect du travailleur, malgré des outils qui s’avèrent modestes et principalement non légalement contraignants (soft law). Les négociations entre les acteurs sociaux européens vers un compromis semblèrent figées, jusqu’à ce la révision d’une directive européenne le 20 juin 2019. Cette dernière vise à instaurer des mesures d’encadrements afin que le respect des droits du travailleur devienne un enjeu crucial dans l’application des CZH. Si cela paraît prometteur, il faudra attendre août 2022 pour savoir quelle en est l’avancée au sein de l’UE, mais il faudra par ailleurs s’armer de patience pour connaître l’évolution de CZH en Grande Bretagne, à la suite des nouvelles mesures. 

Océane GUYARD

Pour aller plus loin:

Delahaie, Noélie. « Irlande. Entrée en vigueur de la loi interdisant les contrats zéro heure : quelle avancée pour les travailleurs précaires ? », Chronique internationale de l’IRES, n°167, octobre 2019, p.50‑63.

Freyssinet, Jacques. « Royaume-Uni : les contrats “zéro heure” : un idéal de flexibilité ? », dossier « Des réformes du marché du travail pour quelles performances ? », Chronique internationale de l’IRES, n°155, septembre 2016, p.123‑131.

Koumenta, Maria, et Mark Williams. « An Anatomy of Zero-Hour Contracts in the UK: Zero-Hour Contracts ». Industrial Relations Journal, vol. 50, no 1, janvier 2019, p. 20‑40O’Sullivan, Michelle, et al., éditeurs. Zero Hours and On-Call Work in Anglo-Saxon Countries. Springer Singapore, 2019.

Suicidaire jusqu’au bout ? Partie 1

Augmentation des inégalités, diminution des rendements agricoles, dégradations climatiques, individualisme et extrémisme en progression sont autant de crises interconnectées fragilisant nos sociétés modernes. Que nous attend si nous ne changeons pas de cap ? Comment étudier ces crises et ses effets ?

Un mot: Collapsologie. De l’anglais « to collapse » – s’effondrer – est d’après l’un de ses initiateurs, Pablo Servigne, « l’étude scientifique de l’effondrement de notre civilisation, notre civilisation thermo-industrielle».

Ingénieur agronome, il a avec Raphaël Stevens popularisé ce terme de collapsologie à partir de 2015 en publiant en particulier deux livres : « Comment tout peut s’effondrer » ainsi que « une autre fin du monde est possible ».

Ce n’est pas une science à proprement parler, mais plutôt un regroupement de domaines et de thèmes : finance, agriculture, santé, politique, anthropologie etc.

Il est évidemment impossible de traiter tous les aspects de la collapsologie en si peu de lignes.

C’est pourquoi il y aura une suite à cet article.

Si notre société venait à s’effondrer, dans tous les sens du terme, ce ne serait pas la fin du monde, mais plutôt celle d’un monde, celui que nous connaissons

Mais tout d’abord, qu’est ce que l’effondrement? Depuis plusieurs années, experts et scientifiques essayent de trouver une définition à ce terme. Celle la plus souvent citée est celle donnée par Yves Cochet, ancien ministre de l’écologie. Pour lui, un effondrement serait le processus à l’issue duquel, les besoins de base de la population ne sont plus fournis par des services encadrés par la loi et de façon durable.

L’effondrement en lui-même est déjà là. Nous sommes très sûrement au tout début du déclin, nous amorçons inéluctablement notre descente.

Il y a plusieurs exemples qui le montre :

-Les populations d’oiseaux s’effondrent (1/3 d’oiseaux en moins depuis le début du siècle dans nos campagnes), de même pour les insectes.

-Les inégalités économiques dans le monde sont, elles, de plus en plus présentes. En moyenne un patron du CAC 40 touche 400 fois plus que le plus bas salaire de la firme. Selon Ford lui même, l’écart entre le salaire du patron et de l’ouvrier ne devait pas dépasser un rapport de 1 sur 40, pour éviter toutes grèves ou violences.

-Le nombre de personne qui souffrait de la faim était en nette diminution jusqu’à il y a quelques années, cela semble aujourd’hui être reparti à la hausse.

Dans tous les domaines, le constat est le même. Nous consommons plus de jour en jour, les investissements n’ont jamais été aussi nombreux. La consommation d’engrais, de papiers et d’eau sont en augmentation constante.

Au niveau écologique, il n’y a jamais eu autant de CO2 dans l’atmosphère qu’aujourd’hui, de même pour les températures au dessus des océans et continents et bien d’autres problèmes exposés dans ce tableau :

Il n’est évidemment pas possible de continuer ainsi. Comment tous les secteurs peuvent avoir une croissance exponentielle dans un monde fini? Nous avons qu’une planète, il n’y a pas de plan b. Si nous continuons à consommer et à vivre ainsi, il n’y a pas de back-up possible. Notre société fonctionne à flux tendu, elle est très peu résiliente. Elle est puissante mais en même temps faible, un simple shutdown pourrait tout faire basculer.

Nous ne savons pas quel sera le premier élément déclencheur, même si l’agriculture et la finance sont privilégiés. Cependant, pour Jared Diamond il y a cinq critères que l’on retrouve dans les effondrements de civilisations : guerres d’invasion, catastrophes climatiques…

La 5ème est commun à tous les effondrements de civilisations (maya, romaine) . C’est les mauvaises décisions des élites économiques et politiques quand l’on arrive près du « précipice ». Les élites sont dans une bulle de confort, ils ne voient pas ce qui se passe autour d’eux, d’après Pablo Servigne.

Cet article s’est voulu plutôt introductif, exposant des faits, pas toujours gais à entendre.

Un deuxième article sur la même thématique lui fera suite, abordant la question du pétrole et des énergies (dépendance, remplacement possible) qui seront sûrement le point déclencheur de l’effondrement. La question de la datation sera aussi abordé, ainsi que des conséquences probables et comment y faire face.

Benjamin Abgrall

Liens utiles : 

Interviews Pablo Servigne

Vidéo d’Absol vidéos traitant d’effondrement.

Le New Age, décryptage d’un phénomène de société

Ces dernières années, j’ai pu assister à la résurgence d’une certaine mode partout en France, et particulièrement visible en librairie. Il suffit d’aller jeter un œil sur les sites de vente en ligne comme Amazon ou Fnac, ou même de se perdre sur YouTube pour s’en convaincre ; les années sont celles d’un retour en force du paranormal et de l’ésotérisme, sujets très sensibles qui attirent toujours plus d’internautes et de lecteurs crédules.

Dès lors, mon questionnement fut simple. Comment expliquer cet attrait renouvelé pour le New Age, et comment mieux le critiquer et le désamorcer ? Il y a, à mon sens, une mission de désinformation à mener tant le phénomène semble avoir pris de l’ampleur dans nos sociétés actuelles, et il nous faut démêler le vrai du faux pour ne pas se faire avoir par les nombreuses fake news gravitant autour du sujet.

Un cas symptomatique : Bruno, le médium 2.0 et « messager de l’au-delà ».

Sur sa chaîne YouTube Bruno Un nouveau message, commencée il y a trois ans, il attire déjà plus de 60 000 spectateurs. Devant le succès de sa formule, le « médium de profession » Bruno Charvet a ensuite investi son « don » dans la rédaction d’un livre (Les thérapeutes du ciel, disponible sur les plateformes en ligne et dans les librairies) et l’organisation d’un spectacle partout en France sans compter les nombreuses consultations privées qu’il donne en face à face ou via Skype, pour un montant avoisinant les 300 euros de l’heure.

En bref, un business très juteux, dont Bruno n’est d’ailleurs pas le seul à profiter ; on pourrait évoquer le succès d’auteurs comme Stéphane Allix ou le médecin réanimateur Jean-Jacques Charbonier, qui a été exclu de la communauté scientifique en 2019 et a reçu une interdiction d’exercer avec sursis, pour les ateliers de « communication avec les morts par hypnose » qu’il organisait. Même constat outre-Atlantique, avec les best-sellers que sont La vie après la vie du Dr Raymond Moody et La preuve du paradis du Dr Eben Alexander, censés apporter la lumineuse réalité de la vie après la mort que la doxa scientifique nous avait caché depuis le début. Pour des millions de lecteurs égarés et en quête de sens, c’est une véritable mine d’or dont le filon n’a pas manqué d’être exploité.

Mais revenons un instant à Bruno : celui qui déclare être un homme ordinaire doté, depuis qu’il est enfant, d’un don lui permettant de voir les « âmes des personnes disparues ». Pour appâter au mieux les éventuels curieux et personnes en deuil ou en quête de réponses, sa chaîne YouTube adopte un habillage tout ce qu’il y a de plus fiable, loin des clichés nébuleux qui ont été transmis par des memes comme Sylvain Durif. Trailers pour présenter Bruno, partenariats commerciaux, entretiens avec des personnalités du showbiz comme Cauet ou Stéphane Bern, interviews dans plusieurs journaux et passages à la télé comme dans Clique de Mouloud Achour, Foire aux questions…

On constate ainsi que rien n’a été laissé au hasard ; on a tout fait pour dresser l’image de quelqu’un de sérieux, professionnel et bienveillant, l’inverse d’un escroc. Et quand on se penche sur le contenu des vidéos en lui-même, on s’aperçoit qu’elles sont remplies d’émotions et de beaux discours, afin de susciter immédiatement la sympathie du spectateur et de combler le vide qu’il y a derrière. Car hormis un talent indéniable pour la communication et le mentalisme, Bruno ne fournit aucune information claire et tangible. C’est un point crucial à soulever, il ne faut finalement pas s’attendre à trouver guère plus sur sa chaîne que des clichés ésotériques du style « Tout est connecté » où « Il n’y a que de l’amour ». Ce qui, a priori, n’empêche pas Bruno de remplir des salles entières et d’être suivi par des dizaines de milliers de personnes.

La mouvance New Age, un mal de notre époque ?

Apparu dans les années 50 et 60, à la faveur du regain d’intérêt pour la spiritualité qui a accompagné la contre-culture occidentale (et ce, même si différentes formes de spiritisme et d’occultisme existaient déjà au XIXème et début du XXème s.), le New Age est un courant de pensée très diffus qui a regroupé au cours de son histoire des personnalités variées ; des écrivains et poètes (Aldous Huxley, Jack Kerouac, Allen Ginsberg, Bernard Werber), des psychologues (Timothy Leary, le principal initiateur du « mouvement psychédélique » dans les années 60), des gurus et maîtres spirituels (Maharishi Mahesh Yogi qui fut l’apôtre de la Méditation transcendantale pour toute une génération d’artistes) ou des musiciens de la Pop culture (les Beatles, les Doors, Carlos Santana ou encore Prince qui ne cachait pas son appartenance aux Témoins de Jéhovah).

Derrière tous ces noms, on devine que le New Age est un grand fourre-tout spirituel, une « religiosité post-moderne » pour les sociologues V. Vaillancourt et A. Kubiak, ou un « marché de la spiritualité » selon Van Hove. Cette dernière expression décrit bien la réalité factuelle de ce qu’est le New Age, une surabondance d’ouvrages et de produits censés enseigner la spiritualité au public occidental. Ainsi, dans les recommandations associées aux livres sur l’après-vie, on pourra trouver par exemple un guide de dessin pour tracer soi-même ses mandalas.

Cet avènement progressif du New Age, courant de pensée alternatif qui fut d’abord restreint aux artistes et aux cercles hippies, puis s’ouvrit au grand public et au marché occidental dans les années 80, ne serait pas gênant s’il n’induisait pas, à l’ère d’Internet et des réseaux sociaux, un grand nombre de rumeurs complètement fantaisistes. Ainsi, outre la capacité de contacter nos proches disparus, on trouve des légendes urbaines comme « nous n’utilisons que 10 % de notre cerveau » ou « la physique quantique nous prouve l’existence d’autres dimensions ». Des vidéos de vulgarisation scientifique existent cependant pour débunker toutes ces rumeurs et rétablir la vérité, comme sur E-Penser ou Tu mourras moins bête.

Au final, on peut considérer le New Age comme un gigantesque sursaut religieux, contournant le christianisme traditionnel et correspondant à un Occident qui était au XXème siècle en pleine révolution et en questionnement sur lui-même. Ce revirement spirituel de grande ampleur, s’il a pu provoquer de très belles choses comme l’essor de la méditation, du yoga ou l’ouverture sur le monde oriental après un millénaire de repli sur soi chrétien et la domination coloniale, s’il a su inspirer des œuvres culturelles parmi les plus marquantes de ces dernières décennies et propager un vent de liberté, traîne aussi ses casseroles.

Une contre-culture, surtout dans un contexte aussi fulgurant que celui des années 1960, a le droit d’expérimenter et de se tromper (on pourrait dire la même chose de l’usage abusif et dangereux des drogues psychédéliques). Le vrai problème arrive quand ladite contre-culture est captée par le marché, qui détourne alors ses valeurs initiales dans le seul objectif de faire du profit. Que restera-t-il de cette tendance néo-spirituelle qui déboule dans nos librairies, à part des milliers d’euros gagnés par quelques opportunistes ? Voilà aujourd’hui la question que nous sommes en droit de nous poser.

Sources

MaxEstLa sur Bruno, un nouveau message : https://www.youtube.com/watch?v=Eot3bdeElpg

E-Penser sur la superposition quantique : https://www.youtube.com/watch?v=P6Km_PV_c6I

Tu mourras moins bête sur les Expériences de Mort Imminente : https://www.youtube.com/watch?v=tzHUP_5s4Sw

Tu mourras moins bête sur le mythe de l’utilisation incomplète du cerveau : https://www.youtube.com/watch?v=3MQIVNuEGoE

Les bienfaits de la méditation selon le psychiatre Christophe André : https://www.youtube.com/watch?v=REDa0JX3cY4

Romain Bonhomme-Lacour

Marche contre l’islamophobie : une réalité et des polémiques

Si beaucoup de choses ont été dites sur la marche contre l’islamophobie, nombreuses également sont les personnes qui ont défilé à Paris ce dimanche 10 novembre pour dire « stop à l’islamophobie » pointant dans une tribune publiée dix jours plus tôt, les « invectives et polémiques relayées par certains médias, participant ainsi à leur stigmatisation grandissante. »

Lors de la marche contre l’islamophobie à Paris, dimanche 10 novembre. Ap.DConnaissances.

Une assez forte mobilisation

C’était une date à retenir, les organisateurs l’avaient prévu. Ce sont près de 13500 personnes qui ont manifesté de Gare du Nord jusqu’à Place de la Nation à Paris selon un comptage réalisé par le cabinet Occurrence pour un collectif de médias. Du coté de Madjid Messaoudenne, co-signataire de la tribune parue dans Libération et Médiapart, c’est « entre 40 000 voire 50 000 personnes » qui se seraient déplacées. La foule, emmenée en partie par Taha Bouhafs du haut d’un camion, scandait des slogans tels que « Solidarité avec les femmes voilées » ou encore « Laïcité on t’aime, tu dois nous protéger ». Les noms du polémiste Eric Zemmour, de la présidente du Rassemblement National (RN) Marine Le Pen, celui de Zineb El Rhazoui ou bien de Jean-Michel Blanquer ont été vivement hués tout au long de la marche.

A noter, ces pancartes, au milieu de drapeaux français, qui appelaient au vivre ensemble ou au danger d’une stigmatisation des musulmans. « Halte à tous les racismes », « vivre ensemble, c’est urgent », « Français et Musulmans, fiers de nos deux cultures » pouvait-on lire en tête du cortège.

Selon une récente enquête réalisée par la Fondation Jean Jaurès pour l’IFOP, institut de sondage, 40% des personnes de confession musulmane, majoritairement des femmes, déclarent avoir déjà subi des comportements ou remarques racistes. Ce nombre grimpe jusqu’à 63% lorsqu’il s’agit de femmes portant le voile.

Des polémiques  avant et après

« C’est plus qu’une réussite, c’est inespéré » s’est félicité l’élu de Saint-Denis, M.Messaoudenne au micro d’ApD.Connaissances, « on savait que ça allait bien se passer » poursuit-il.  Mais si la manifestation s’est déroulée dans le calme et sans aucun accrochage, il n’en reste pas moins que cette marche a suscité une vague de réactions importantes dès la semaine dernière du fait d’une part des signataires de l’appel. Beaucoup ne sont pas d’accord sur les propos de la tribune qualifiant de « lois liberticides » celles concernant le voile à l’école et l’interdiction de dissimulation du visage dans l’espace public. La présence notamment du CCIF (Conseil Contre l’Islamophobie en France), soupçonnée d’être proche de l’organisation des Frères Musulmans, ou bien celle de l’imam Abou Anas Nader qui avait tenu des propos plus que controversés sur le viol conjugal ont fait débat. 

Le terme même d’islamophobie est remis en cause au sein de la classe politique, pour Aurore Bergé, porte-parole de LREM, cette notion est « utilisée à des fins politiques ». Le chef de file des « insoumis », Jean-Luc Mélenchon, a quant à lui estimé lors d’une conférence de presse peu avant la marche que « dans des moments comme cela, il ne faut pas confondre quelques personnes avec la valeur de la cause qui est servie ».

Par ailleurs, seulement quelques heures après la fin de la manifestation, c’est une photo d’une petite fille portant une étoile jaune à 5 branches sur laquelle est écrit « muslim » à côté d’un croissant jaune, qui a retenu l’attention des médias et des personnalités sur les réseaux sociaux faisant ainsi référence à la situation des juifs dans les années 30. L’enfant était aux côtés d’Esther Benbassa, sénatrice EELV de Paris et d’autres manifestants. La sénatrice s’est défendue en affirmant que « le seul but de certains semble être de salir une marche réussie, fraternelle, chaleureuse où chacun a publiquement appelé à une cohabitation heureuse entre musulmans, juifs, chrétiens, athés ».

Le 10 novembre 2019 à Paris. ApD.Connaissances

Un grand absent

Ce sont ces incessantes polémiques qui ont divisé une partie de la classe politique, dont le PS, qui n’était pas présent. Son premier secrétaire, Olivier Faure refuse d’associer son parti à un rassemblement « initié par le Collectif contre l’islamophobie en France et des individus qui ont des revendications qui ne sont pas les nôtres » ajoute-t-il.

D’autres comme Yannick Jadot (EELV) ou François Ruffin (LFI), pourtant signataires, ont pris leur distance avec le texte et avaient annoncé qu’ils ne viendraient pas marcher dimanche.

Plusieurs figures de la gauche étaient là, Eric Coquerel, Clémentine Autin, Danièle Obono ou encore Alexis Corbière venu lui en tant que « citoyen » pour La France Insoumise, tous autour de J-L Mélenchon. Ian Brossat du PCF, Esther Benbassa (EELV), Olivier Besancenot (NPA) et le (très) discret Benoit Hamon ont tous manifesté. On peut également souligner la participation de différents syndicats, dont la CGT de Philippe Martinez.

Pour Marine Le Pen, les participants de la marche ont été « main dans la main avec les islamistes » ciblant ici principalement l’extrême-gauche.

Une suite possible ?

Enfin, si cette marche du 10 novembre s’est avérée « un grand succès » pour ses organisateurs, de nombreuses questions restent en suspens. Ce mouvement souhaite-t-il s’installer dans la durée ? Proposera-t-il des solutions pour apaiser ce climat qu’il qualifie d’« insoutenable » envers les musulmans ?

Les responsables politiques, majoritairement tous pas très à l’aise avec la communication qui a été faite de la part des organisateurs tiendront-il les mêmes positions ?

Une chose est sûre : cette question de l’islam continuera à exister dans le débat politique.

Nehla El Majdi

Du journalisme… à la fiction ?

Pour sa deuxième édition, la Maison de la Radio ouvre ses portes au grand public lors de son festival “Médias en Seine”. Le but ? Repenser le journalisme de demain. Par la confrontation entre points de vue d’écrivains, de réalisateurs et journalistes, les médias ont mené la réflexion sur la retranscription du réel.

Utiliser la fiction pour mieux comprendre le réel. C’est le pari que font certains journalistes, parmi lesquels Eric Fottorino, fondateur du Un, ou encore Isabelle Roberts, présidente des Jours. Tous deux insistent sur la nécessité de ralentir pour mieux comprendre notre monde. 

Dans le Un, Eric Fottorino fait appel aux écrivains pour approfondir la réflexion sur un sujet précis de l’actualité. « Les écrivains vont ouvrir sur le réel une fenêtre que le journaliste ne pourra pas ouvrir » explique-t-il. Le journaliste considère que le lecteur est souvent noyé sous l’information et que « la vitesse fait perdre connaissance ». Utiliser le point de vue des écrivains permet de répondre à une exigence de profondeur. D’ailleurs, certains auteurs comme Marie Darrieussecq, considèrent qu’« on ne peut pas écrire en dehors du monde, que ça n’aurait pas de sens ». La fiction s’inspire de la réalité, seulement les journalistes sont dans l’instantané alors que les écrivains travaillent sur le temps long. 

La fiction permet d’expliquer davantage le réel, notamment des sujets longs ou complexes comme le Brexit. Isabelle Roberts crée des séries qui racontent l’actualité : plusieurs épisodes, plusieurs personnages. « Pour une série complète, nous mettons environ six mois » explique-t-elle. Le format choisi « redonne de la mémoire à l’actualité » car un événement a une suite, et un contexte. En entrant dans une série, le lecteur entre dans un univers et cette singularité est essentielle car elle permet de mieux comprendre notre monde.

Le journalisme de fiction, un piège ?

Dans certains cas, l’actualité est juste un déclencheur, un prétexte pour écrire quelque chose de plus grand. Quand l’article du journaliste est soumis à l’exactitude, le roman devient une sublimation de la réalité. La fiction permet de s’émanciper de la morale pour gagner en liberté : « on peut décimer un régiment entier sans hémoglobine par exemple » rappelle Fatou Dioume, autrice des Veilleurs de Sangomar en souriant.

Le recul qu’offre l’écriture d’un roman peut aussi s’avérer dangereux puisqu’il peut laisser place à la subjectivité. A ce moment-là l’auteur ne raconte plus le réel mais sa réalité, en fonction de son vécu et de sa situation : « mon ressenti devient ma réalité » résume Fatou Dioume. 

Un journalisme de fiction peut s’avérer dangereux pour les lecteurs qui voient la frontière fiction et réalité brouillée et ne savent plus comment exercer leur subjectivité. Comme l’explique Cédric Klapisch, réalisateur de Deux moi, “Si je projette un film dans une salle de 500 personnes. Elles auront vu 500 films différents”. Or les faits journalistiques laissent que peu de place à l’interprétation.

Finalement, le journalisme fiction peut être utilisé pour redynamiser l’actualité, et lui redonner un intérêt. Une forme intéressante, à utiliser avec précaution…

Anne Crochon et Océane Sainte-Marthe

Nos futurs soigneurs sont malades : enquête dans le monde du stage en milieu hospitalier belge

Encadrement défaillant voire inexistant, confrontation brutale avec la réalité du terrain, désenchantement. Les étudiants en soins infirmiers sont nombreux à avoir effectué leur stage dans la douleur. Les (mauvais) chiffres parlent d’eux-mêmes : 99,6 % des élèves en troisième année ont déjà ressenti une forme de violence durant leur stage, selon l’étude réalisée par l’infirmier en chef de la clinique Saint-Pierre à Ottignies. De plus, 50,6 % des étudiants sondés par la FNESI estiment que leur santé physique s’est dégradée depuis leur entrée en formation. Plus inquiétant encore, 18,8 % se disent en très mauvais état de santé.

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 « J’ai vu des étudiants se cacher derrière des règles, parfois transmises uniquement par voie orale, par des médecins qui ne sont même pas nos responsables officiels, et laisser ainsi d’autres collègues dans une situation scandaleuse qu’ils n’avaient rien fait pour « mériter ». Plusieurs personnes m’ont déjà raconté avoir fondu en larmes après une discussion un peu houleuse avec des collègues, qui faisait suite à des conflits, lesquels naissent parfois justement de ces règles, variables encore une fois d’un endroit à un autre, auxquelles nous sommes soumis, souvent sans base écrite claire. Ce qui, d’ailleurs, mène à des problèmes d’interprétation et elles exigent parfois des choses dont je ne suis même pas sûre qu’elles soient toujours parfaitement légales. Accessoirement, quand j’en ai un jour parlé à un chef de clinique, celui-ci m’a dit être surpris de ce que je lui racontais. Or, la plupart des choses dont je parle ici sont une expérience personnelle, mais que j’ai très souvent entendu partiellement répétée chez de nombreux collègues », confie Clarisse Cauderon, étudiante sage-femme en quatrième année. 

Le film « De chaque instant » retrace de manière très juste le parcours initiatique des futurs infirmiers. On y voit l’évolution de jeunes étudiants, des premiers cours aux différents stages. Leurs réussites, leurs victoires, mais aussi leurs doutes et leurs échecs sont dévoilés sans langue de bois. On comprend alors, à travers ces images et ces bruits, toute la dureté et le poids reposant sur les jeunes étudiants tout au long de la formation. C’est une responsabilité normale et indispensable étant donné leur profession, mais cruellement assommante pour des jeunes personnes en formation. 

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Sondage effectué par le bureau des étudiants médecine de l’ULB

Dès lors, ce sujet entraine deux problèmes qui sont à aborder : la violence polymorphe rencontrée en stage par les étudiants en soins infirmiers, et le fait d’envisager l’abandon de leurs études.

Ils se sentent exclus et ignorés par l’équipe soignante

Les chiffres sont sans appel. Selon le mémoire réalisé par Lénaïc Damman, infirmier en chef à la clinique Saint-Pierre d’Ottignies, 99,6 % des étudiants en troisième année ont ressenti une forme de violence dans le lieu de stage. De plus, la Fédération Nationale des Etudiants en Soins Infirmiers a interrogé 14 055 étudiants, tout cycle confondu. Il en ressort que pas moins de 36,9 % des personnes sondées ont fait état de cette violence durant le stage.

Cette violence peut être physique ou morale, l’une n’étant pas plus supportable que l’autre. Majoritairement, cette violence se traduit par le sentiment d’exclusion et d’ignorance par l’équipe soignante. Ce sentiment de non-reconnaissance est, la plupart du temps, insidieux et non-souhaité par les travailleurs. Les explications peuvent aller du manque de moyens ou du manque de temps à accorder à l’étudiant du fait du rythme de travail, jusqu’aux différentes maladies liées au monde du travail et qui dégradent les conditions d’équipe (burn-out, brow-out…). Il en résulte que, depuis des années, les services sont souvent sous tension. Les difficultés rencontrées par les professionnels deviennent, par effet domino, très souvent celles auxquelles sont confrontées les stagiaires.

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Sondage effectué par le bureau des étudiants médecine de l’ULB

« Je suis à deux semaines de finir ma spécialisation en chirurgie. Je regrette que malgré les horaires très lourds, je n’ai pas assez appris. Les assistants assurent les gardes pour que l’hôpital tourne : ils assistent, font les paperasses, les tours, mais quand est-ce qu’ils apprennent à devenir autonome ? Ce n’est que dans ma dernière année que j’ai eu un chef pour qui c’était une priorité que je sois autonome en sortant de ma formation. J’ai eu des consultations, des patients à ma charge, des décisions à prendre et j’ai appris à opérer. Pendant mes autres années, j’ai l’impression d’avoir surtout servi à faire les corvées et à assister les chefs, sans apprendre à en devenir un. Mais je ne veux pas être comme eux. J’espère que mes futurs stagiaires sortiront avec plus d’autonomie, de capacité technique et de jugement, et surtout avec plus de confiance en eux qu’en arrivant dans mon stage. Tout chirurgien ou autre médecin « formateur » a l’obligation de former son assistant puisqu’il profite bien de sa main d’œuvre bon marché », déplore une infirmière qui souhaite rester anonyme.

De plus, un constat est partagé par les différents acteurs du « stage » et de la formation : l’environnement professionnel pour les stagiaires, du moins pour les premières et deuxièmes années, ne convient pas. L’étudiant est perçu comme un frein pour le personnel soignant qui doit courir toute la journée et qui n’a ni le temps, ni la force morale de s’en occuper. De plus, l’écart qui existe avec la théorie, que l’étudiant stagiaire a et doit avoir, est très loin de la réalité du terrain, qui est souvent de faire au mieux avec les moyens du bord.

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Sondage effectué par le bureau des étudiants médecine de l’ULB

La violence prend plusieurs visages. Dans son étude, Lénaïc Damman distingue quatre formes de violences recensées et deux acteurs de ces violences : 

Les infirmiers sont à l’origine des violences verbales, mais surtout de la violence de l’exclusion envers les étudiants stagiaires. Ils sont rarement à la source des violences physiques ou des violences discriminatoires. Bien que les violences émanent le plus souvent du personnel, il n’en est pas toujours à l’origine. 

 Le patient, lui, est à l’origine des violences physiques et sexuelles ainsi que des violences discriminantes. Ces discriminations portent principalement sur l’âge de l’étudiant, son genre et son origine.

La difficulté à trouver sa place

« On observe que la première source de violence perçue par les étudiants est le manque de prise en considération », déclare Lénaïc Damman, chef infirmier qui a réalisé une étude sur la violence en milieu de stage. Il explique également que l’étudiant est toujours renvoyé à sa condition et à sa jeunesse, une situation qui le met à l’écart et qui peut contribuer à créer un climat non-adéquat pour le stagiaire, qui se voit d’ailleurs souvent appeler par sa condition et non par son nom. Autre phénomène : les gros turn-over internes dans certaines équipes ne favorisent pas la création d’un climat d’équipe où l’étudiant est partie intégrante. « Ajoutez à cela parfois sept stagiaires en même temps (et je ne compte que les stagiaires infirmier et aide-soignant) qui restent quatre semaines et seront remplacés directement après… difficile de prendre le temps, encore une fois, de connaître tous les prénoms », poursuit-il.

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Sondage effectué par le bureau des étudiants médecine de l’ULB

Les stages sont difficiles, prenants, fatigants, surtout quand l’étudiant a l’impression de ne pas y trouver sa place et d’être en tort pour cela. Il s’y sent parfois méprisé. C’est une insertion dans le monde du travail qui peut être brutale. Le stagiaire, dans les faits, sert le plus souvent de main-d’œuvre pour des tâches ingrates et administratives, tâches nécessaires et importantes, mais non contributives pour la formation.

Le stage, un apprentissage nécessaire ?

« Personnellement, je pense que les profs sont au courant de la situation vécue sur le terrain par les stagiaires. Il n’est pas impossible qu’il subsiste des idéaux tels que « moi aussi je suis passé par là alors pourquoi pas les étudiants » ? Il n’est pas impossible que les profs aient été d’anciens « bons élèves » qui ont su traverser leurs études sans grandes difficultés (sinon, ils quittent définitivement le domaine de la santé) et ont donc probablement un avis biaisé sur la question. Ils n’ont tout simplement pas beaucoup le choix, et c’est surtout cela ! Les places de stages coûtent cher ! Arrêter d’envoyer des étudiants dans une unité qui cause problème, c’est devoir replacer ces étudiants dans d’autres unités déjà saturées qui accueilleront plus difficilement la masse d’étudiants, etc. », déclare Lénaïc Damman.

Le stage est nécessaire pour se former et se confronter aux risques et à la dureté du métier. Cependant, cette étude montre que le stage est facteur de stress, d’inquiétude et apporte des maux autant qu’il apporte des connaissances utiles. A cela s’ajoutent le manque de moyens et d’encadrement pédagogique qui influe sur l’intérêt réel des stages.

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Lénaic Damman conclut : « On peut aussi imaginer retarder/limiter l’accès au stage et maximiser les exercices dans l’école sur des mannequins. On enverrait des étudiants plus matures et plus formés, peut-être plus aptes à faire face aux équipes surchargées. Il existe une unité qui a créé une culture de l’accueil, les résultats ne sont arrivés que cinq ans après, mais ça marche ».

92% ont déjà imaginé abandonner les études

« Quasiment tous les stagiaires ont fait une petite dépression à un moment donné, certains ont aussi changé d’étude », déclare Anna, ancienne élève infirmière.

Selon l’enquête de la FNESI, 50,6 % des étudiants sondés estiment que leur santé physique s’est dégradée depuis leur entrée en formation. Plus inquiétant : 18,8 % des étudiants sondés par la Fédération Nationale des Etudiants en Soins Infirmiers se disent en très mauvais état de santé. Plusieurs facteurs expliquent cette situation alarmante, il est donc important de comparer ces chiffres avec d’autres, notamment avec ceux de l’enquête plus récente du chef infirmier Lénaïc Damman. Il en ressort que 99,6 % des étudiants en troisième année ressentent une forme de violence durant leur stage et que 92 % d’entre eux ont déjà imaginé abandonner leurs études. Ce phénomène porte le nom « d’attrition » : on entend par là le phénomène de départ anticipé des étudiants de leur formation, qui s’explique par le désenchantement de la vocation et de la vision du métier. Effectivement, la confrontation avec la réalité du terrain peut s’avérer d’une rare brutalité, et cette désillusion mène alors à l’attrition ou au recadrage dit « cognitif »  où les étudiants intègrent les normes, le comportement et l’environnement social des professionnels et du lien de travail / stage.

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La violence horizontale et la violence verticale que subissent 99,6 % des stagiaires sont à l’origine de leurs souffrances. Les différentes études utilisées révèlent non seulement cette souffrance des étudiants, mais aussi celle du personnel qui ne peut faire autrement faute de moyen et de temps. Cela a donc engendré et engendre encore de nos jours, la banalisation des violences subies par l’étudiant infirmier.

« Une communication difficile avec les co-internes, des embrouilles, des prises de tête, des « coups bas » selon certains… J’ai vu quelques beaux gestes solidaires, mais j’ai surtout vu l’application directe d’une mentalité qui me révolte et qui se base sur le « marche ou crève » ou sur des règles qui, en plus d’être parfois peu légitimes à mes yeux, sont censées guider le comportement sans le dicter (des règles décidées par les chefs de service ou de clinique, par les hôpitaux ou par la faculté) », indique Laurent Coeurnelle, interne en médecine.

Il est pourtant anormal d’être angoissé à l’idée d’aller sur son lieu de stage, comme sur son lieu de travail. Le constat interpellant soulevé par les deux études est incontestablement un signal d’alerte. Pour rappel, 99,6 % des étudiants sondés par Lénaïc Damman et 36,5 % des 14 055 étudiants sondés par la FNESI estiment que le stage est un lieu de souffrance.

Le manque de moyens

« Je travaille dans un service de psychiatrie et la gestion du temps y est tout autre que dans les services classiques. Je peux vous dire que prendre deux heures pour accueillir l’étudiant à son premier jour est un véritable luxe mais impacte très positivement son ressenti pour le stage. Il est clair que les étudiants apportent une main-d’œuvre conséquente voire indispensable par moment et que cela, malheureusement, rend difficile de les encadrer comme des personnes en apprentissage. Je ne pense pas que les infirmiers (qui nomment d’ailleurs des infirmiers relais étudiant !) négligent l’aspect « enseignement » mais force est de constater que la priorité doit rester celle de la sécurité et la qualité de soins avant tout », indique le Chef infirmier.

Il est facilement imaginable que devant l’ampleur des professionnels qui craquent psychologiquement à cause de leur travail ou qui changent complètement de métier, les stagiaires eux aussi sont impactés directement par le manque de moyens alloués à la santé. Mais l’argent n’est pas le seul facteur de ce phénomène. Il y a aussi le facteur de la violence horizontale comme l’indique le chef infirmier : « Attention que l’argent ne fait pas tout, il faut aussi se rendre compte que des comportements (humains) sont changeables », poursuit Lénaïc. 

La question est donc posée : peut-on demander aux équipes soignantes de former deux, trois, quatre stagiaires en même temps alors même qu’elles n’arrivent pas (plus) à exercer leurs tâches ? Il est alors peu surprenant que le lieu de stage soit synonyme de lieu de violences pour beaucoup d’étudiants en absence de moyens et de personnel pour les encadrer. De plus, même si ces études se consacrent exclusivement aux étudiants du secteur de la santé, qui sont parmi les plus touchés, il serait également intéressant de savoir s’il en va ainsi pour les autres secteurs. Et si ce n’était que la pointe de l’iceberg ?

TEYCHON Baptiste

Gagnant ou perdant avec Ilevia ?

Nous sommes le début du mois de septembre et ca y est, c’est la rentrée. Alors que certains reprennent le travail ou effectuent leur rentrée scolaire, la longueur des files d’attente continuent de s’agrandir dans les agences ILEVIA pour les abonnements 4-25 ans. Alors oui, pour Ilevia, on se doit de payer un ticket lorsqu’on atteint l’âge de 4 ans, mais ce qui nous frappe le plus, c’est la nouvelle augmentation des prix pour cet abonnement.

Revenons un peu en arrière. Dans la ville de Lille, une seule agence détient le monopole du marché des transports en commun. Une entreprise privée donc, Transpole, du début des années 2000 jusqu’en 2019. En effet, l’organisation a changé de nom et essaie de se donner une nouvelle image.  C’est maintenant Ilevia qui assure le réseau des transports en commun en partenariat avec l’entreprise Keolis, géant national du tramway et du métro automatique.

Cependant, cette tentative de communication pour redorer le blason d’une entreprise qui est, pour la plupart de la population lilloise, mal vue a vite échoué. Aux grandes annonces publicitaires ont suivi les réalités sur le terrain que vivent les usagers. Ainsi, cet article est écrit par deux Lillois, usagers des transports publics quotidiennement, qui proposent de faire une analyse de ce récit novateur de Ilevia, de le déconstruire, et de réfléchir à la manière dont on se déplace, et se déplacera dans la métropole lilloise.


Le changement de nom comme une volonté de construire une nouvelle image pour l’organisation.

Pour cet article, nous sommes partis de la réflexion et des méthodes des sciences sociales pour comprendre un objet de recherche. De fait, notre premier objectif a été de comparer les campagnes de communication de Ilevia à nos observations sur le terrain, nos entretiens et nos sondages. La première question qui nous a animés, et qui a constitué le point de départ de notre réflexion est celle-ci : pourquoi changer le nom d’une organisation ? Quels objectifs y-a-t-il derrière ce changement ? Pour quelles raisons ? A quelles fins commerciales ?

Comme nous l’avons rappelé en introduction, Transpole était en train de faire du sur-place dans la métropole. Les différentes promesses d’amélioration du trafic, avec notamment la création d’une troisième rame de métro dans la ligne 1 n’ont pas abouti. Tandis que les prix continuaient de monter, la répression des fraudeurs augmentait de manière analogue avec la constitution de portails automatiques. En 2019, l’organisation change de nom, Ilevia succède à Transpole, avec un nouveau slogan et une nouvelle image de marque. Cette stratégie pour redorer le blason d’une entreprise défaillante passe notamment par des campagnes de publicités massives : des flyers reçus à domicile selon les quartiers pour montrer les changements apportés par le nouveau réseau routier de la MEL et des grandes affiches dans tous les métros. Le changement passe aussi par un nouveau logo, un nouveau design et un nouvel habillage de couleur rouge pour les bus. Ces changements ne sont pas gratuits et le groupe Keolis devra dépenser pas moins de 2 millions d’euros uniquement pour changer le nom des bus. Plusieurs changements pour les usagers sont inscrits en grandes lettres sur les panneaux d’affichage des arrêts de bus, de tramway et les stations de métro. Ceux-ci concernent des points minimes par rapport aux attentes des usagers : le dernier métro une heure plus tard sur la ligne 1 et uniquement le samedi soir, la prétendue amélioration du trafic avec une présence des équipes Ilevia qui « rassurent » les usagers. Enfin, quelques changements qui n’en sont pas, car ils existaient avant que l’organisation change de nom.

Cette superbe campagne publicitaire a pu tromper plus d’un usager de la métropole, mais lorsque l’on s’intéresse non plus au formel mais à la réalité du terrain, on constate que les changements sont inexistants et que nous sommes dans une situation de monopole de la répression. Nous avons essayé de contacter l’agence de communication qui a produit cette campagne mais ils n’ont pas donné suite à notre demande. En revanche, nous avons pu nous entretenir avec Jérémie Crepel, élu EELV (Europe écologie les verts) à la MEL, parti qui a été le seul à voter contre la baisse de 10% du budget pour les transports en commun.  

Rédacteur –  « Pourquoi le nom Ilevia ? »

Jérémie Crepel –  « Le service public des transports en commun de la métropole de Lille était auparavant géré par Keolis qui est une filiale de la SNCF. Il y a eu un nouveau contrat avec un appel d’offre qui a mis en jeu plusieurs entreprises. Keolis a de nouveau emporté le contrat mais du coup, ils ont souhaité communiquer sur ces changements en changeant de nom pour Ilevia ».

JC – « Nous, les Écolos sommes en colère contre ses maires qui n’ont pas fait leur travail, ils sont élus à la MEL et ont voté pour la diminution des moyens et se plaindre après, c’est schizophrène. La maire de Marcq qui dit qu’il y avait trop de pages donc il n’a pas lu. Mon indemnité à la MEL est de 900€ par mois donc pour 900€, on peut lire 200 pages. Et même s’il n’y avait pas le temps, les écolos en ont fait une synthèse ».

Rédacteur – « Ces maires parlent d’optimisation qu’en pensez-vous ? »

JC – « L’optimisation, c’est un moyen pour faire mieux. Quand on baisse le budget de 10%, on ne peut pas faire mieux et on ne peut pas le faire croire aux citoyens ».

Rédacteur – « Je suis un usager régulier. Avant, je mettais 40 min pour aller à la faculté de droit à PDD et maintenant je mets 1h. J’habite à La Madeleine ».

JC – « Il y a une grande responsabilité du maire de la Madeleine qui a toujours refusé qu’il y ait un transport en commun en site propre sur la rue du Général de Gaulle pour garder des places de parking pour les commerçants donc la ligne 12 est toujours pris dans les embouteillages ».

Rédacteur – « Faire cet article était un moyen d’éclaircir ce sujet pour les usagers »

JC – « Ilevia n’est pas le responsable, la société Keolis au national prône le contraire car ils ont eu l’ordre des élus de baisser les fréquences sur les heures dites creuses mais Keolis dit qu’il faut cadencer car les horaires creux et pleins ne veulent plus rien dire.  Au niveau local, il fallait faire des économies et proposer une optimisation. Ainsi, Ilevia et Keolis ne font qu’appliquer les directives de Gérald Darmanin qui a écrit le cahier des charges et de tous les élus qui ont voté pour. Il n’y a qu’EELV qui a voté contre, et APM et les Communistes se sont abstenus. »


La réalité sur le terrain : observations/entretiens/sondages

Twitter : @dturotte

Suite au changement de nom de l’organisation, nous avons constaté que c’est bien l’informel qui règne dans un monde ultra formalisé. En effet, l’annonce de la « création » d’Ilevia a été faite bien trop tôt puisque les infrastructures n’étaient pas prêtes aux changements. Dans les premiers mois, on a l’impression d’être encore sur le réseau Transpole, les transports portent encore ce nom et seuls les panneaux publicitaires apportent le nom d’Ilevia. De plus, d’autres changements comme l’amélioration du service de bus sont dans les faits vécus par la population comme beaucoup plus handicapants qu’avec le réseau Transpole. En effet, les bus Liane, qui desservent plusieurs communes aux alentours de Lille ont été réduits et découpés en plusieurs bus. Nous avons recueilli les propos de N, 17 ans, lycéenne, qui habite à Hem lors d’un entretien avec elle.  

« J’habite à Hem et mon lycée est à Villeneuve d’Ascq. Avant tous ces changements j’avais qu’un seul bus à prendre la Liane 4 et en 11 arrêts, j’étais arrivée au lycée, j’en avais pour 15-20 minutes, c’était parfait. Il y avait plusieurs passages dans l’heure et c’était pratique même si il y avait souvent du retard mais moins que maintenant. Du coup, maintenant, je dois prendre le 34 qui me dépose à Comices et de là, je dois changer et prendre le 32 ou la liane 6. Le souci, c’est que maintenant, c’est un petit bus et beaucoup de monde va vers Villeneuve d’Ascq. Avant, c’était les bus accordéon donc on avait de la place, là, on est tous les uns sur les autres et le bus ne passe que deux fois par heure. Si je rate le premier, je suis bonne pour attendre 20 minutes le prochain»

On voit ici clairement qu’on a une suppression de lignes directes pour créer une succession de petites lignes, avec pour chacune d’entre elles, de nombreux retards. Le cas de N, il y en a partout dans la métropole et cet entretien nous permet d’avancer une idée clef sur le nouveau réseau routier de la MEL. On assiste à une marginalisation des populations vivant aux alentours de Lille au profit de ceux qui habitent dans le centre-ville. Nous raccordons cette idée avec le changement « phare » de Ilevia, le métro de la ligne 1 qui s’arrête non pas à minuit mais à 1h du matin. Ce changement est effectué sur la ligne 1, la plus petite des deux et celle qui dessert majoritairement, mais pas que, les stations de métro du centre-ville. Place de la République, Rihour, Gare Lille Flandres, Gambetta ; on voit ici la volonté de favoriser les sorties nocturnes à certains groupes sociaux au profit d’autres. De fait, notre enquête sur un cas particulier qu’est Ilevia, nous permet peut-être de monter en généralité pour questionner la politique de la ville de Lille.  En effet, depuis quelques années, la Mairie de Lille cherche à éviter la circulation dans le centre-ville avec notamment la suppression des routes au profit d’espace piétons, la création de bandes cyclables. Ces mesures sont légitimées par un discours « vert », écologique pour maîtriser la pollution en ville. Cependant, comment inciter les gens à laisser leurs voitures pour prendre les transports quand ceux-ci sont de plus en plus chers, avec un service défaillant ? Selon le groupe écologiste à la MEL, c’est plus de 7.7% de kilométrages du réseau de transports en commun qui ont été supprimés. Parallèlement, les gens qui habitent dans les alentours de Lille mais qui y travaillent, prennent de plus en plus leur voiture pour s’y rendre à cause du nouveau service, trop long, trop cher.

Dans notre sondage publié sur le réseau social Facebook pour mesurer la satisfaction des Lillois sur le nouveau réseau de la MEL, sur 423 votes, 80% ont répondu n’être pas satisfaits. Cependant, ce sondage présente de sérieuses limites puisque la bulle cognitive que fabrique Facebook ne nous permet que de récolter les votes d’étudiants. Il faudrait quantifier cette satisfaction auprès d’autres groupes sociaux. Enfin, l’unique mesure prise par Ilevia observable sur le terrain est l’augmentation exponentielle des portiques anti-fraudes. A l’instar d’autres grandes villes, le réseau se dote de portails « haute technologie » pour dissuader les fraudeurs. Ilevia va même jusqu’à placer des contrôleurs après la validation du ticket pour vérifier que celui-ci est bien validé. Le slogan « je bipe, je passe » prend tout son sens.  Sur le site d’Ilevia, on nous présente l’installation de ces portiques comme une modernisation du trafic alors que son objectif est de réprimer les fraudeurs. On n’oubliera pas de relever enfin que le métro de Lille est un des plus pollués et plus anciens de Lille, que l’amende s’élève à 100 euros alors que le réseau ne dispose pas d’autant de lignes qu’à Paris où l’amende et moins élevée. On a donc une réduction du budget, c’est 10% de budget en moins par an pour les transports, soit 17 millions, une augmentation de contrôleurs qui crée une frustration chez les usagers.


Solution : la gratuité des transports

En effet, les élections municipales arrivent à grand pas, plus exactement les 15 et 22 mars 2020. Les maires, en particulier celle de Lille, Martine Aubry, demande la gratuité des transports dès 2020 pour certaines catégories. L’article écrit par N. Javey et publié dans la Voix du Nord du 5 septembre 2019 met en avant un tweet de la maire « J’ai demandé la gratuité dès 2020 pour les jeunes de moins de 18 ans, les étudiants, lycéens, les personnes en situation de handicap, les retraités à faibles revenus et la mise en place de la gratuité les jours des pics de pollution ». Il est alors intéressant de constater que la gratuité des transports devient un argument pour des stratégies de réélection. Lors de notre entretien avec l’Élu de la MEL, J. Crepel y répond de manière personnelle puis vis-à-vis de son groupe EELV. En effet, personnellement, comme le Parti Communiste, il est pour la gratuité des transports comme à Dunkerque. Toutefois, il reste pragmatique et met en avant le fait que notre communauté urbaine est beaucoup plus grande que Dunkerque, ce qui rend la chose plus complexe, notamment en prenant l’exemple du ticket de métro « Le ticket de métro dans la communauté urbaine de Dunkerque représente 10% du financement alors qu’à la MEL, c’est 30 et 40%. Il faudrait trouver 100 millions € par an pour le réseau. Mais il faut trouver des moyens pour le financer ». Ainsi, on remarque la complexité de pouvoir mettre la gratuité dans notre service urbain, on peut même parler d’une certaine démagogie des différent(e)s élu(e)s optant pour cette option car souvent, ils n’ont pas la solution.

Comment se déplacer dans la métropole lilloise ?

Depuis mi-août, la ville de Lille est passée à la limitation de 30km/h en ville. Cette mesure pourrait entraîner une volonté des citoyens d’utiliser des moyens de transports alternatifs, mais finalement, sur le terrain, on remarque que l’accès à ces transports est compliqué. Certains usagers aimeraient utiliser des V’Lille, pour privilégier le vélo sans faire d’abonnement. Cependant, pour utiliser les vélos de la ville, il faut s’attendre à payer le prix unitaire d’un ticket c’est-à-dire 1,70€ mais il est également obligatoire d’avoir au moins 200€ sur son compte en guise de « dépôt de garantie ». Ainsi, surtout pour des étudiants et les groupes sociaux ayant le moins de ressources, les 200€ ne sont pas possible et même si des personnes ont cet argent, celui-ci est bloqué au moins pour 24h voire plus pendant les week-ends.

Conclusions d’enquête

Après avoir étudié, observé, déduit des hypothèses, il y a énormément de problèmes au sein de notre métropole qui mériterait un renouvellement pour quelque chose qui soit plus durable, plus concret, et dans le respect de l’environnement et de la volonté des citoyens. De plus, au fur et à mesure de notre enquête, Ilevia a sans cesse voulu se construire une nouvelle image ; en faisant une belle communication : avec des affiches, des photos et même des débats où les citoyens étaient invités à donner leur avis, telle une organisation qui se veut démocratique. Toutefois, ces différentes mesures relèvent bien d’une certaine hypocrisie et d’un manque de courage car aucune décision n’est prise avec la participation des citoyens. Un article publié dans la Voix du Nord écrit par P. Seghi le 17 septembre 2019 met en avant la volonté d’Ilévia de lancer « 1 mois sans ma voiture ».

Dans cet article, comme le titre l’indique, l’organisation « propose à quarante volontaires de se passer de leur voiture durant un mois ». Comment l’organisation a eu cette idée ? Qu’en pense les citoyens ? D’après l’observation des commentaires et des interactions à cette publication, il y a énormément de personnes qui se plaignent, on peut lire : « Vu les services pourris qui sont les leurs, il n’y a rien motiver » ou encore :« Faut commencer par développer les services de transports, d’abord essentiellement le réseau des bus ». Sans nul doute, la stratégie de communication d’Ilévia n’arrivera pas à faire changer les avis, il est trop tard. Un changement radical est à souhaiter en matière de gestion des transports urbains dans notre métropole.

Pour conclure, cet article est le fruit de six mois d’enquête au sein du réseau routier de la MEL. Nous avons fait de nombreuses observations à des arrêts de bus, dans le bus, dans les stations de métro. Nous avons passé des entretiens informels avec de nombreux usagers des transports. Cet article est le premier à proposer une réelle analyse du changement de nom de l’organisation, qui a été survolé par l’ensemble des médias locaux. Enfin, si on tente de répondre à notre question initiale, notre enquête apporte une réponse. L’organisation a changé de nom non pas parce qu’elle s’est transformée ou parce qu’elle propose de nouveaux services mais au contraire pour communiquer en masse et masquer les baisses de budgets qu’elle subit. Ilevia a dépensé bien plus pour s’offrir une campagne de communication que pour améliorer le réseau routier. C’est à nous à présent, citoyens de la métropole lilloise, de redéfinir ce que doit être et ce que sera nos transports en commun.

Ivan Haverlant et Théo Wyckaert  

Enquête dans le monde de la prostitution

La prostitution : un monde soulevant d’innombrables fantasmes. Un monde qui se trouve juste en bas du nôtre et qui pourtant nous paraît si loin. Ces personnes que l’on croise le soir en rentrant d’un bar ou d’une soirée sans les regarder en détournant le regard honteusement, ces personnes qui, pour la société, ne sont rien de plus que des parasites, et tout autres préjugés entourant ce monde que peu de personnes ne connaît réellement. Mon envie de découvrir réellement les dessous de ce monde a en partie était motivé par ces montagnes de préjugés s’entassant au bord d’une falaise d’ignorance. Ce cheminement de pensée provient de l’imaginaire culturel : du cinéma, d’une partie de la littérature, des médias… Bien sûr, certaines choses sont vraies, me dis-je, avant mon départ, mais tellement d’autres doivent être fantasmées défigurant la réalité. Pour pouvoir répondre à mes questions et mener au mieux mon reportage, j’ai contacté une association en Belgique qui vient en aide aux personnes en état de prostitution. Cette association située à Liège s’appelle Icar et elle a généreusement accepté que j’accompagne deux de ses éducateurs spécialisés lors d’une soirée. Je me suis donc fondu au travers des regards des deux éducateurs pour observer et comprendre le « monde de la rue ».

Depuis plusieurs décennies, l’Asbl ICAR offre une aide et un accompagnement à ceux et celles qui font de leur corps un outil financier. Son équipe dynamique se rend régulièrement sur le terrain à la rencontre de ces personnes qui s’adonnent à la prostitution : mardi soir j’ai donc été le témoin du travail réalisé dans les rues de Liège par les membres de l’association. J’ai partagé plusieurs heures intenses au cœur de la jungle urbaine liégeoise en compagnie de Martin et Sophie, deux éducateurs spécialisés, passeurs dans ce monde où les visages n’ont pas de nom. Une soirée à battre le pavé de la Cité Ardente au milieu des déshérités, de la drogue, de la violence. Un milieu brutal. Pourtant, parfois des sourires, de la lumière ont surgi au milieu de la pénombre. Et cette belle bienveillance des éducateurs de rue… Toujours.

Martin et Sophie

Le monde de la prostitution est un milieu qui, comme tout milieu marginal, est source de nombreux fantasmes pouvant être réels ou bien erronés. Argent, violence, corruption, errance, drogues et autres mots sont souvent des maux érigés en réalité par l’imaginaire collectif mais qui restent éloigné de la réalité. Dans cette immersion dans le monde de la prostitution à Liège, nous suivons deux éducateurs spécialisés : Martin et Sophie. Pour cette soirée, ils seront nos passeurs pour entrer et apprécier ce monde invisible, mais également nos protecteurs légitimant notre présence. La légitimité, c’est justement le Graal le plus compliqué à obtenir et pourtant, sans cela, il est pratiquement impossible d’échanger et comprendre ce monde. Il a fallu du temps, de la patience et beaucoup de bienveillance pour que Martin et Sophie puissent créer un lien avec les travailleurs du sexe de Liège : « Cela dépend de la personne en face de nous, on doit être en accord avec nos outils d’entrée en relation. C’est la question de la légitimité tout simplement. Tu arrives en rue, tu sais très bien que tu travailles dans un quartier où il y a de la prostitution, de la drogue, tu sais que le monde de la rue ce n’est pas le monde des bisounours. Qu’est-ce que tu fais alors ? Qu’est-ce que tu dis ? Et comment tu as la légitimité d’aller vers elle ? Tout autant de données qu’il faut prendre en compte dans notre métier. Notre boulot, c’est vraiment ça : aller en rue créer un lieu et maintenir ce lien également », témoigne Martin.

Acteur à l’écoute des besoins 

En amont de la mise en place de ce reportage, j’ai souhaité rencontrer des professionnels qui ne portent aucun jugement moral sur ce milieu. Je voulais une association qui ne soit ni dans le puritanisme ni dans le libertinisme absolu. Icar se place exactement sur ce pôle-là. Aucun souhait d’être un vecteur politique ou moral auprès de ces personnes. Simplement répondre aux besoins qu’ils aperçoivent lors de leur déambulation et lors de leur échange : « Il y a beaucoup d’associations qui imagine des projets et des solutions sans les gens, c’est dommage. C’est comme les groupes qui se battent pour la liberté de la femme et qu’ils négligent et ne comprennent pas la condition des prostituées. Nous, on souhaite juste être un acteur qui est à l’écoute des besoins et des problématiques des personnes en situation de prostitution », éclaire Sophie.

Nos deux passeurs d’un soir, comme des aventuriers partant en expédition, savent parfaitement les différents objets qu’ils doivent prendre l’un et l’autre : des préservatifs, des seringues neuves, des produits hygiéniques, tout le nécessaire de base pour apporter une sécurité sanitaire aux dames et hommes de rue. « On distribue aussi, en plus de ça, des kits. On se rend compte que dans la rue c’est un milieu très précaire et donc de nombreuses femmes se font voler leurs affaires. Le but du kit SOS beauté, c’est de se dire comment rendre de la dignité pour des personnes qui n’ont plus grand-chose déjà. Dedans, il y a tout un nécessaire comme du maquillage, des produits hygiéniques, de bien-être… C’est triste, mais en même temps, c’est leur boulot donc il faut qu’elles puissent avec accès à un peu de matériel pour pouvoir prendre soin d’elles ».

Trois réponses pour trois objectifs 

L’association se pose sur trois pôles d’aides aux personnes en état de prostitution. Un espace psychologique qui donne un accompagnement nécessaire aux personnes de la rue : « Le contexte de la rue est un endroit très violent et dangereux avec des personnes souffrantes de nombreux traumatismes. Des personnes vont parfois profiter de leur argent, ça peut être des macs mais également l’entourage proche de la personne (copain, cousin, frère…), et donc le psychologue va longuement écouter ces personnes qui se livrent, pour une fois, à quelqu’un d’autre. Son rôle est en premier lieu l’écoute et seulement après, le psychologue va essayer de donner des clés à la personne », informe Martin.

Le deuxième espace est l’espace social, celui des éducateurs et du terrain : « Au niveau social, on rencontre les personnes sur leur terrain de travail : rue, vitrine, bar, escorte internet, salon de massage. On essaye de créer un lien avec la personne, un respect avec elle. Cela prend du temps car y a des codes, une manière de fonctionner. On n’a pas un but direct où on va dans la rue et il faut qu’ils viennent chez nous ensuite, voir un médecin non. On les rencontre, on crée un lien, qui prend le temps qu’il doit prendre et lorsque ce lien est suffisamment important ou tissé ils vont se dire « on peut faire confiance à cette personne ». On essaye vraiment, c’est la base de notre boulot pour tous les pôles, de ne pas imaginer les projets sans les gens. On est des thermomètres : on va dans la rue, on jauge un peu les besoins. On s’adapte à la réalité des besoins du terrain », explique Martin

Le dernier pôle est celui du bien-être, celui qui redonne un sourire, un visage, une identité à ces personnes qui bien souvent n’ont comme seule reconnaissance de leur identité le regard de la rue. « Avec le temps on a des gens qui ne font peut-être plus attention à leur corps. Qui ne conçoivent leur corps comme seulement un outil de travail, un moyen de financer leur errance, leur existence : il n’y a plus ce côté où je fais attention à moi pour moi. Je peux aussi avoir du plaisir pour moi dans d’autres cadres, mon corps n’est pas juste là pour l’autre. Et ça on estime que c’est important qu’elles puissent le savoir et le concevoir. Lorsqu’on a des gens comme ça qui sont dans le rien ou dans le pas grand-chose, le fait de leur permettre ces petits moments d’éclats et de parenthèse ça crée des petites étincelles et ça leur permet de se repenser. Et puis ce travail permet aussi de relancer le respect de soi-même, puisqu’elles s’oublient, elles oublient leur corps aussi, nous on est là pour elles on est là pour toi. Et si tu prends ce temps-là c’est parce que tu te respectes, tu t’accordes un moment pour toi, pour t’aimer. Généralement elles oublient ça et je pense que c’est un bon moteur pour qu’elles se repensent et qu’elles acceptent ou pas telles pratiques. C’est un bon déclencheur je pense », déclare Sophie. Un petit rien qui fait du bien, un petit instant qui permet aux personnes en situation de prostitution d’avoir un autre rapport à leur corps, de concevoir le touché, le corps, autrement, de voir les relations aux autres, surtout avec les hommes, comme autre chose qu’une interaction pécuniaire d’offre et de demande.

Vitrine pour prostitué

Une nuit dans la jungle urbaine

Je suis donc Martin et Sophie qui m’emmènent dans les étroites ruelles de la ville, là où le jeu du chat et de la souris opère entre prostitués et client. Un étrange balai de voiture se fait devant nous, Martin nous explique que les quelques voitures que nous croisons depuis quelques minutes sont des clients qui tournent attendant de trouver une prostituée. Le monde de la rue est une jungle sauvage où les proies et les chasseurs se confondent sans cesse, les deux éducateurs le savent très bien et portent un regard lucide sur ce milieu : « C’est la jungle la rue et ils le disent eux-mêmes. Des potes de rue, ce ne sont jamais vraiment des potes. Si y en a un qui peut entuber l’autre, il le fera clairement. Ça reste le monde de la jungle vraiment, il faut survivre jusqu’au lendemain. Et nous avec Icar, on arrive dans ce monde de la jungle urbaine et il faut se faire une place avec nos outils et ça prend forcément du temps ». Quelques pas plus loin, nous croisons une dame singulière qui reconnaît directement les deux éducateurs et qui, comme pour des vieux amis, vient prendre dans ses bras Marin et Sophie. Le ton taquin et le regard forgé par la force des doutes, elle demande aux deux éducateurs des préservatifs et quelques autres produits hygiéniques avant de repartir. « Voilà exactement pourquoi on déambule ainsi dans ces quartiers. Tu peux aussi constater que les graines de notre travail de terrain portent ses fruits, on est légitime. Tu sais dans le milieu de la prostitution de rue, à Liège du moins, 90 % des dames de rues sont toxicomanes, c’est important de saisir ça ». En effet, quelques pas plus loin, nous croisons un couple de rues venant échanger leurs seringues usagées contre des seringues neuves. « Vous savez, souvent dans les couples de rues, la femme est complète soumise à l’homme, elle se prostitue pour lui. Pour pouvoir les aborder, il faut d’aborder que l’homme ai confiance en nous », pendant que Martin nous déclare ces paroles, deux hommes toxicomanes d’un pas oppressant viennent nous parler. Les deux éducateurs mettent fin à la conversation très rapidement, mais toujours avec le respect qu’implique la précaution : « Tu vois ces deux mecs, y en a un qui sors d’une grosse peine de prison, il est impossible de savoir sa réaction. C’est ça aussi le public qu’on rencontre malgré nous dans nos déambulations. C’est pour ça qu’il faut toujours garder une distance de sécurité comme vous venez de le remarquer ».

Une médiation nécessaire à faire 

Un autre aspect du travail de l’association et de ses éducateurs est la médiation autour de ce monde. Casser des préjugés, des fantasmes que la société a construit comme vérité dans son imaginaire collectif. Casser ce mythe de l’argent facile, ce fantasme de la vie faste autour du triptyque « sexe, drogue et argent ». Déconstruire l’idée, principalement masculine, qui fait croire que les prostitués prennent du plaisir avec leur client, car le sexe, c’est forcément une chose qui ne peut procurer que du plaisir. La réalité est bien plus noire que ça et ressemble plus à un film dramaturgique qu’à « La vie est belle » de Roberto Benigni. Sensibiliser également sur le fait que la société elle-même peut pousser une personne à se prostituer du fait que nous vivons dans un monde de consommation. « Ça peut être des mamans aussi qui viennent faire de la prostitution en rue, par exemple au moment de Noël. On a eu des mamans qui pleuraient, car elles ne pouvaient pas offrir de cadeau à leurs enfants et donc elles se prostitues sur une courte période pour n’avoir plus ce sentiment de culpabilité. On est dans une société de consommation et donc ce n’est pas simple de voir son enfant jalousé les autres enfants qui ont des cadeaux et de ne pas pouvoir en offrir à ses enfants. Il y a aussi une mauvaise gestion de l’argent qui conduit à cela, des dettes, de l’alcoolisme. Les coups durs de la vie », déclare timidement Sophie.

Cette immersion dans le milieu de la prostitution en compagnie d’éducateurs spécialisés a permis de mieux appréhender et comprendre ce monde et le rude travail, mais néanmoins primordial, que fournit cette association pour essayer de redonner de la chaleur à ces déshérités de la rue. Les raisons de la prostitution sont multiples : dépendance à la drogue, culture familiale, environnement où l’on grandit, dettes, nécessité, triste évolution de la vie… Il y a aussi celle qui est indicible, celle qui ne se montre pas, qui se tait et qui est presque banalisée. « Une fille, ou un garçon d’ailleurs, mais bon malheureusement dans nos sociétés, ce sont plus les filles, qui sont en galère de logement ben, on va lui proposer de l’héberger contre une compensation sexuelle chaque soir. On arrive dans des schémas de prostitutions insidieux où on rentre dans une logique du monde de l’échange où les gens profitent. Des schémas de prostitution, il en existe dix mille, c’est une zone de gris permanent. Nous, notre association, touche seulement à la prostitution qui se « voit », pour le reste c’est plus compliqué ».

Baptiste Teychon